Dans le contexte des révolutions arabes, 64261 personnes se sont embarquées pour l’Europe depuis la Tunisie et la Libye. Environ 2000 sont mortes ou ont disparu, dont 1000 Tunisien(ne)s. La gravité de cette situation a entraîné une très forte mobilisation des familles et des mouvements européens et africains qui défendent les droits des migrants. Depuis 2011, le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) a fait de ce dossier une priorité. Il milite pour que les autorités tunisiennes et européennes prennent leurs responsabilités en termes de transparence et de réparation. Il entend défendre la dignité des disparus et des morts, mais aussi remettre en cause la gestion sécuritaire des frontières, qui pousse ceux qui souhaitent gagner l’autre rive à prendre des risques de plus en plus grands. Après un premier rapport en septembre 2012, le FTDES en a récemment diffusé un second, concernant les migrants disparus en mer en 2012, à partir des données récoltées grâce à une partie des familles, au soutien du projet Boats 4 People[1], de la plate-forme Watch The Med[2] et du réseau Migreurop[3], de même qu’à des recherches effectuées par les volontaires d’Échanges et Partenariats.

Le nombre de disparus partis de Tunisie en 2012 pourrait s’élever à 350, celui des morts à plusieurs dizaines. Deux cas font l’objet d’une étude plus précise, même si de nombreux mystères entourent encore ces disparitions. Le plus médiatisé est celui du naufrage près de l’îlot de Lampione, le 6 septembre 2012, d’un navire parti de la Tunisie (dans la région de Sfax) à destination de Lampedusa, distante de 225 km. Le navire transportait entre 100 et 150 personnes, dont 3 femmes avec un enfant de 5 à 8 ans. 74 personnes ont disparu et 9 ont été retrouvées mortes – sans qu’il soit confirmé qu’elles aient été parmi les passagers. 56 ont survécu. Leurs noms ont été communiqués par le ministère des Affaires étrangères.

Les circonstances exactes de la traversée comme du naufrage ne sont pas connues. Toutefois, le FTDES s’interroge sur le rôle des services de contrôle des frontières et sur l’organisation des opérations de secours à la suite des appels au secours lancés par des passagers depuis leur téléphone portable. Le navire avait-il été repéré avant ces appels ? Si oui, quelles décisions furent prises ? Selon certains témoignages, des passagers se seraient jetés à la mer jusqu’à 18h20. Pourtant, aucun naufragé n’a été retrouvé avant 2h du matin, alors que les secours se seraient organisés à partir de 18h (mettant entre cinq et vingt minutes à intervenir) et que la zone autour de Lampione était dès lors quadrillée par les navires de recherche. Que dit le rapport des secouristes ? Quelle fut la procédure d’identification ou de rapatriement mise en œuvre par les autorités italiennes et tunisiennes à propos des morts retrouvés ? Comment les familles peuvent-elles se renseigner sur ces identifications ?

Ces questions restent en suspens, malgré la création d’une commission d’enquête italo-tunisienne sur les circonstances du naufrage et l’identification des corps. Cette commission ne concerne d’ailleurs que ce seul naufrage, alors que plus de 300 familles demandent depuis 2011 une réponse concernant le sort de leurs proches. Aussi le FTDES demande-t-il (avec le Réseau euro-méditerranéen des droits de l’homme) la création d’une commission d’enquête mixte (associant familles de victimes, sociétés civiles, gouvernements tunisien et italien, experts indépendants), pour faire la lumière sur les circonstances de toutes les disparitions. Il demande aussi l’arrêt de la collaboration de la Tunisie avec la politique européenne de fermeture des frontières et plaide pour l’amélioration de la liberté de circulation entre la Tunisie et l’Union européenne, qui limiterait les départs irréguliers dans des conditions dangereuses.

Source : « Les Tunisiens disparus en mer », rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, mars 2013, 40 p.



[1] Le réseau Boats 4 People rassemble 17 organisations (dont le FTDES) dans huit pays dans le but de lutter pour les droits des migrants en mer.

[2] La plate-forme Watch The Med vise à rassembler des informations sur les violations aux droits des migrants en mer Méditerranée ainsi que des informations sur les systèmes de secours en mer et de contrôle migratoire.

[3] Le réseau euro-africain Migreurop, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, rassemble 44 organisations (dont le FTDES) dans 17 pays dans le but de lutter contre l’enfermement des migrants et l’externalisation de la gestion des frontières de l’UE dans les pays qui l’entourent.

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