Pour aborder un sujet aussi complexe que le commerce équitable, il est indispensable de décrire le paysage politique, social et économique dans lequel il agit. Le concept même de commerce équitable a pour finalité de modifier ce paysage et de mettre « le commerce au service du développement ! »[1].

Les effets pervers de la mondialisation sont de plus en plus perceptibles : les phénomènes de spécialisation, d’échelle, les coûts liés à la mise en place du nouvel ordre économique mondial laissent des pays, des régions entières totalement démunis, avec un impact de plus en plus irréversible sur l’environnement et les communautés locales, accroissant les risques et les tensions de toute sorte. Les chiffres publiés par le Pnud et la Banque mondiale sont alarmants. Ainsi, l’écart entre les 20 % des pays les plus riches et les 20 % des pays les plus pauvres ne cesse de se creuser : de 30 contre 1 en 1960, on est passé à 74 contre 1 en 1997, et à plus de 80 contre 1 selon les estimations pour 2002. On pourrait multiplier les données de cet ordre, et toutes convergent pour démontrer qu’environ 2 milliards d’êtres humains ne tirent aucun bénéfice de la mondialisation, et pire encore, sombrent dans une pauvreté de plus en plus grande. Pour reprendre les termes du prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz : « aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne marche pas pour l’environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale »[2].

Dans le cas précis des pays du Sud, l’accès aux ressources monétaires se fait principalement par la vente de matières premières. Les producteurs dépendent donc entièrement des exportations pour leur niveau de revenu. Or la « dégradation des termes de l’échange »[3] a pour première conséquence de fragiliser ces producteurs, la vente de leurs produits ne leur assurant plus un salaire suffisant. Autre paradoxe de l’ordre économique mondial, le prix des matières premières est à ce jour fixé par les bourses et autres actions spéculatives des pays occidentaux. Pour la première fois dans le monde du négoce, c’est l’acheteur qui fixe le prix de vente ! Les prix pratiqués sont alors bien souvent en dessous des simples coûts de production. C’est dans ce contexte d’injustice que le commerce équitable prend son essor…

Deux modèles pour une même finalité

Depuis les premières initiatives dans les années 1960 avec SOS Wereldhandel aux Pays-Bas et Oxford Committee for Famine Relief (Oxfam) en Grande-Bretagne, le commerce équitable s’est peu à peu développé entre les marchés de consommation des pays de l’Ocde (surtout l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord). Les principaux produits du commerce équitable sont les produits alimentaires de base (café, thé, cacao, riz, etc.) et l’artisanat (textile, joaillerie, arts ménagers).

L’importance du commerce équitable repose moins sur son aspect purement économique que sur sa capacité à innover. Le commerce équitable est d’abord une économie au service de l’être humain : il cherche à remplacer les rapports d’aide ou d’assistance entre le Nord et le Sud par des relations commerciales équitables pour contribuer «concrètement» au débat sur les relations Nord-Sud et sur la refonte du système économique mondial. Les acteurs du commerce équitable se reconnaissent autour de critères communs[4]: équité et solidarité dans la relation commerciale, autonomie des producteurs, dignité des acteurs, respect de l’environnement, transparence et enfin engagement à faire évoluer le commerce international.

Mais l’application du commerce équitable est beaucoup plus difficile à appréhender qu’il n’y paraît de prime abord tant les pratiques et les stratégies sont variées. Globalement, deux types de filières coexistent : la filière intégrée[5] ou spécialisée, et la filière labellisée. La première est la forme historique du commerce équitable. Elle est constituée de réseaux de PME, de coopératives et d’associations assurant ensemble ou séparément de multiples fonctions : importation des produits, distribution, sensibilisation, plaidoyer. Proche des principes de l’économie solidaire, la fonction d’éducation au développement, le contact humain, l’approche institutionnelle priment sur la performance commerciale. Le second modèle, celui de la filière labellisée, est apparu aux Pays-Bas avec le label Max Havelaar à la fin des années 1980, bien après la filière intégrée. Il est fondé sur le respect de termes de référence par un opérateur conventionnel (spécialisé ou non), qu’il soit importateur, distributeur ou transformateur. En contrepartie du respect de ces termes de référence, ce dernier peut apposer un label du commerce équitable sur les produits dont le processus de production est certifié par l’organisation Fairtrade Labelling Organisations International (FLO), dont le représentant en France est Max Havelaar[6].

Il y a donc deux approches du commerce équitable. La première ayant pour ambition de révolutionner les pratiques du commerce en intégrant l’ensemble de la filière d’un bout à l’autre de la chaîne. La seconde voulant réformer le secteur de l’intérieur en incitant des opérateurs traditionnels à engager une démarche de progrès. Loin de s’opposer, ces deux approches sont complémentaires pour permettre au commerce d’être un véritable outil de développement.

Les « innovations » et enjeux du commerce équitable

L’implication croissante des grandes et moyennes surfaces (GMS) dans la commercialisation des produits issus du commerce équitable pose de nombreuses questions, présente des opportunités, mais aussi des risques. Afin que les grands distributeurs ne dévoient pas la démarche, les opérateurs du commerce équitable doivent maintenir une capacité de négociation commerciale. Ils doivent aussi veiller à ce que les systèmes de garantie qu’ils peuvent mettre en place satisfassent aux exigences de la démarche. Le « changement d’échelle », souhaité par les acteurs de la filière labellisée, est profondément lié aux canaux des GMS, induisant une augmentation des volumes qui risque de faire pression sur les producteurs. Pour faire face à cette hausse de la demande, Max Havelaar labellise des « grandes plantations »[7] dont le respect des critères est bien plus difficile à évaluer puisque inhérent aux salariés des exploitations. Pour développer le marché et sortir le commerce équitable de la marginalité, le certificateur doit faire face à dilemme : faire appliquer les mêmes standards à des acteurs ayant des motivations et des moyens différents. Il y a un vrai risque de commerce équitable à deux vitesses, comme le souligne Tristan Lecomte[8] « On a d’un côté des grandes plantations et, de l’autre, des coopératives de petits producteurs, d’un côté des importateurs qui n’ont pas réellement la volonté d’aller au bout de la démarche et de l’autre, des PME pionnières investies. » A l’instar d’Alter Eco, les acteurs historiques « militent pour la cause », privilégient des partenariats à long terme avec des producteurs isolés, ce que ne peuvent garantir les marques de distributeurs qui sont dans une optique de rationalisation des prix.

La création de plateformes d’actions multi-acteurs (Ong, syndicats, organisations de commerce équitable) peut aussi être une solution pour inciter la grande distribution à développer des politiques concrètes en matière de responsabilité sociétale des entreprises.

Il s’agit aujourd’hui de refonder la notion même de développement en repensant le circuit production-consommation, ce qui nécessite une délicate remise en cause de nos schémas de pensée traditionnels pour sortir du « mythe de la croissance infinie »[9]. Cette démarche doit se traduire par l’émergence d’une « mondialisation de la responsabilité », pour reprendre les termes de Kofi Annan, « responsabilité » ne signifiant pas seulement contrainte ou réglementation accrue, mais opportunité, créativité, innovation.

Le commerce équitable se traduit par la construction d’une relation commerciale replaçant l’Humain au cœur des préoccupations. Il nous rappelle que le paquet de café est le fruit du dur labeur de femmes et d’hommes, et que derrière les consommateurs se cachent en réalité des citoyens qui agissent selon des choix éthiques et moraux : les consom’acteurs! En ce sens, produire et consommer sont autant des actes politiques que des pratiques créatrices de lien social où le produit n’est plus une finalité mais un vecteur de découvertes, de rencontres et d’échanges. Les opérateurs de commerce équitable s’engagent à « militer » pour cette forme de commerce ce qui implique que les acteurs s’organisent collectivement (en coopératives et en réseaux) et s’unissent pour faire entendre leur voix, sortir de la concurrence et emprunter le chemin de la coopération. Le monde change, les façons de travailler en coopération aussi. Pour rompre les logiques d’exclusion, pour assurer un accès équitable aux services économiques, de nouvelles articulations entre État, marché et société civile sont à créer, et à consolider institutionnellement et juridiquement.

Enfin, le commerce équitable vient questionner la définition même de la consommation au sens économique[10] du terme. Il ne s’agit plus de consommer pour consommer (la destruction et la transformation entraînant de fait un autre acte de consommation) mais de mieux consommer des produits qui ont du « sens », et ce dans tous les « sens » du terme. Le commerce équitable nous engage à acheter des biens respectueux de l’Humain mais aussi de l’environnement, ce qui pose la question de la relocalisation de l’économie. L’avenir du commerce équitable réside aussi dans la recherche de débouchés locaux. Il faut veiller à ce que les échanges équitables Sud-Nord ne déstabilisent pas les économies locales au Sud, comme au Nord. Dans ce cadre, il peut être intéressant de réfléchir à l’articulation entre commerce équitable et relocalisation de l’activité commerciale. La relocalisation d’une activité économique apparaît immédiatement comme une réponse aux problématiques des nuisances environnementales et de la consommation d’énergie associée aux échanges économiques et au transport de marchandises.  En réaction à cette déterritorialisation des activités et des productions, les pratiques de l’économie solidaire sont porteuses de réponses concrètes. Le succès des associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (Amap) témoigne de cet enjeu de relocalisation, tout comme la volonté de certaines entreprises ou coopératives engagées dans la reconstruction d’un tissu économique local. Mais la relocalisation de la consommation n’est pas qu’une question environnementale, mais une vraie problématique sociale, sociétale et politique qui interroge notre manière de consommer. Une tomate cultivée dans nos contrées sous serres à grand renfort de chauffage, pesticides et engrais peut être plus polluante que la même tomate importée en avion d’un pays de l’hémisphère Sud. Les circuits courts ne sont donc pas forcément le meilleur choix des consommateurs pour l’environnement. Attention donc aux arguments protectionnistes simplistes.

Il s’agit plutôt de s’interroger sur quoi consommer et à quelle période. L’important est de recréer le lien, trop longtemps distendu, entre consommateurs et producteurs, qu’ils soient français ou étrangers. Plutôt que de parler de « circuits courts », concept centré sur le lien géographique, nous devrions plutôt parler de « circuits simplifiés », c’est-à-dire des circuits plus direct entre producteur et consommateur. Des circuits qui limitent les intermédiaires. Il existe des pistes qui nécessitent des choix politiques audacieux. Par exemple, internaliser les coûts écologiques dans les prix des biens de consommation favoriserait les modes de production et de vie respectueux de l’environnement. Limiter le pouvoir des multinationales et des investisseurs ou autoriser les pays pauvres à protéger leurs secteurs économiques importants permettrait à ces derniers de retrouver une certaine indépendance et donc leur dignité. Car, en définitive, relocaliser consiste à donner à chacun un rôle d’acteur de son propre développement.

Notre avenir s’ouvre sur la voie des tous les possibles et ensemble, acteurs de la société civile, citoyens, responsables politiques, nous sommes les colibris[11] qui apportons (chacun avec nos moyens) notre pierre à ce merveilleux édifice qu’est la Terre où l’économie n’est qu’un moyen pour la gérer au mieux.


1 / J. -P Doussin, Le commerce équitable, Que sais-je, Puf, 2009
2 / Joseph Stiglitz, La grande Désillusion, Fayard, 2002.
3 / Thèse de Singer-Prebisch employée pour exprimer des situations de baisse inéluctable du prix des produits des pays du Sud face à ceux des pays du Nord.
4 / http://www.commercequitable.org
5 / La World Fair Trade Organisation (WFTO) regroupe les acteurs de cette filière ; voir http://www.wfto.com/index.php?lang=fr
6 / http://www.maxhavelaarfrance.org/
7 / Dans le cas des grandes plantations, la garantie du commerce équitable ne s’adresse bien sûr pas aux propriétaires, mais aux travailleurs. Les standards sont donc spécifiques à cette réalité.
8 / Tristan Lecomte, fondateur Alter Eco in le Nouveau consommateur n°34, « 2020, quel avenir pour le commerce équitable ? », mai/juin 2010.
9 / Patrick Viveret, Reconsidérer la richesse, l’Aube, 2002.
10 / Utilisation de biens ou ressources dont on ne peut se servir qu’en les détruisant ou les transformant.
11 / En référence à la légende amérindienne et au Mouvement pour la Terre et l’Humanisme lancé par Pierre Rabhi



Article également accessible sur Cairn.info 

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s