Les adolescents ne sont pas des apprentis adultes. L’hospitalité qu’elles se doivent ouvre une vraie relation entre générations.

Toute approche du thème de la jeunesse risque le contresens. L’enfance et l’adolescence sont, depuis toujours et tout autant à notre époque, l’objet de projections terribles ; sans doute parce que par définition les enfants ne parlent pas – et que lorsque devenus plus grands ils parlent, leur parole n’est pas prise en compte comme telle mais en tant que parole d’enfant ou de « jeune », qu’il s’agisse de la sacraliser [1] ou de la mépriser.

Parler des jeunes : attention !

On peut lire bien des propos choquants : par exemple des campagnes de lutte contre « le jeunisme », qui n’existe pas mais dont l’évocation suscite en général adhésion et faux débat. Il est pourtant facile de trouver là quelque chose de commun avec le racisme : prendre une communauté et l’accuser de posséder un pouvoir dont précisément elle est privée et parce qu’elle en est privée. Lorsque ce sont les vieux qui tiennent les rênes, ils ont une envie irrésistible de dire qu’ils sont les victimes des jeunes. La chose ne date pas d’hier. On pense au texte de Platon [2], si souvent cité : « le maître a peur de l’écolier et l’adule, l’écolier a le mépris du maître, et de même à l’égard du pédagogue ; d’une façon générale, les jeunes donnent l’air d’être les vieux et ils leur tiennent tête en paroles comme en actes ». Alors, dit-on, la tyrannie n’est pas loin, comme le rappelle, en effet, le texte platonicien. Mais ce que l’on oublie toujours de citer – et qui pourtant s’y trouve aussi et en change radicalement le sens – ce sont quelques petits fragments gênants : « l’étranger domicilié [3] [prend l’habitude] de se mettre à égalité avec le bourgeois [4], et le bourgeois, avec l’étranger domicilié, et pareillement, l’étranger proprement dit » ; « mais […] ce qui, en vérité, mon cher, porte à son comble […] un tel Etat, c’est évidemment quand les hommes qu’on a achetés, les femmes qu’on a achetées ne sont nullement moins libres que ceux qui se les sont payés ! Quel est enfin, dans l’attitude des femmes envers leurs maris et des maris envers leurs femmes, le degré d’égalitarisme et de liberté qui y règne, peu s’en est fallu que nous ayons oublié d’en parler. » Car c’est un tout, le dénigrement de la jeunesse est toujours aussi en même temps la recherche d’une légitimation du pouvoir en place ou à restaurer. Ce qui ne veut pas dire que son exaltation aussi n’ait jamais rien eu à voir avec le totalitarisme.

Sans se porter à ces extrêmes, simplement parler des jeunes commence à opérer un dangereux glissement. On peut lire sous la plume de tel psychologue reconnu des formules du genre « le jeune fait ceci » ou « le jeune fait cela ». Ces propos, si je me souviens bien, suscitaient en moi, quand j’avais cet âge, la même bouffée de rage que si j’avais lu « le nègre fait ceci » ou « le nègre fait cela ». Dès lors que l’on parle du comportement ou de la pensée d’une personne en tant qu’elle appartient à un groupe, on commence à suggérer que cette pensée ou ce comportement ne lui appartiennent pas, qu’elle est victime de ce que les sociologues appellent « l’illusion de la transparence » – elle croit penser, elle croit se comporter, mais en fait elle fait tout autre chose que l’on peut décrypter mieux qu’elle. La meilleure volonté du monde n’y fera rien, il est trop tard : celui dont on parle ainsi aura été dépossédé de sa compétence sur lui-même et coupé de la réalité à laquelle il pensait s’affronter avant même qu’on en dise quoi que ce soit. C’est pourtant l’attitude spontanée des adultes à l’égard des enfants et des adolescents.

Découverte du langage

Et cependant, rappelez-vous, à nos yeux d’enfants (à de rares exceptions près que nous portions aux nues) un adulte était quelqu’un sûr de soi – et qui se trompait. Notre jugement était infaillible, parce que, justement, l’interdiction d’avoir le droit de nous exprimer d’égal à égal, nous ouvrait à cette lucidité magnifiquement évoquée par Annie Leclerc « il n’y a que les enfants et les prisonniers qui savent au fond ce qu’il en est » [5]. Mais cette lucidité n’existe que pour autant qu’elle ne peut se dire. Pire, les enfants pensent juste mais leur expression est souvent maladroite. Non pas parce qu’ils sont des enfants, mais parce que la maîtrise de l’expression demande du temps et beaucoup de tentatives infructueuses. Ce n’est pas une question d’âge, c’est une question de temps pour un apprentissage. La différence a l’air négligeable, puisque, justement, ce temps de l’apprentissage se déroule pendant l’adolescence – elle est pourtant considérable et décisive.

Il est vrai, en effet, que l’une des caractéristiques de l’adolescence est souvent celle de la découverte du langage et de sa puissance. Peu à peu l’hyperlucidité se transforme en lucidité inhérente à la maîtrise d’un langage. Au risque d’être très schématique, on peut dire que ceux qui conserveront quelque chose de l’hyperlucidité connaîtront un mode créateur du langage – et que ceux qui s’installeront totalement dans des horizons langagiers maîtrisés (que rien n’empêche par ailleurs d’être d’une pauvreté affligeante) ne sauront même plus qu’ils ont connu autre chose. Si c’est cela être adulte…

C’est alors que s’enclenche une série de malentendus. 1°) L’adolescent qui, en débutant du langage, dit n’importe quoi, est tenu pour penser ce qu’il dit – alors qu’en fait il ne parvient pas à dire ce qu’il pense. On va donc le traiter en s’adressant à quelqu’un qui n’existe pas. 2°) Puisque précisément l’adolescent en est à l’apprentissage d’un certain nombre de savoir faire, l’adolescence est interprétée comme l’apprentissage de l’âge adulte. Mais ce n’est pas cela du tout. On n’apprend pas à devenir adulte. L’enfant et l’adolescent ne sont pas des êtres qui « ne sont pas encore adultes », mais des individualités originales, ni plus ni moins existantes que les adultes, ni plus ni moins intelligentes, mais en situation – et les situations sont, pour les jeunes comme pour les anciens, extrêmement diverses, d’où le très raisonnable pluriel du titre « Jeunesses, l’avenir au présent » donné à ce numéro de la revue.

Apprendre la rationalité

Il en résulte qu’aucun modèle de la transmission des savoir faire ne peut venir normer la relation entre un adolescent ou un enfant et un adulte en tant qu’ils deviendront adultes. Réciproquement, il est vrai, la transmission des savoir faire ne saurait s’inspirer, comme telle, de cette première égalité ontologique que l’âge ne saurait affecter. Si l’expérience, la position et la résolution des problèmes métaphysiques mettent les humains dans une très profonde égalité, quiconque tenterait en quelque sorte de nier la différence entre celui qui sait et celui qui ne sait pas dans le champ d’un apprentissage irait à la catastrophe. Le maître sait, l’élève ne sait pas. D’où l’autorité du maître. Mais c’est tout. Si le maître pense que l’élève doit devenir ce qu’il est, lui, le maître, et qu’il peut le lui apprendre, il se trompe. La seule base saine suppose que le maître sache que son élève en sait autant que lui quant à l’existence – et beaucoup moins quant à la discipline qu’il lui enseigne. Il doit savoir aussi que celui qui lui est confié ne pourrait pas devenir ce qu’il est déjà (persévérer dans son être, dirait Spinoza) sans l’acquisition de savoir faire.

Mais être un enfant ou un adolescent, c’est quand même bien avoir « une personnalité en construction » ! Sait-on vraiment ce que l’on dit lorsqu’on emploie une telle expression ? Ou plus exactement, en admettant qu’elle soit juste, que peut-on en tirer qui soit capable d’orienter ? Jean-Jacques Rousseau, au chapitre II de l’ Emile, énonce que nul ne sait ce qui se passe dans la tête d’un enfant et qu’en particulier nul ne peut savoir ce qu’il comprend rationnellement et ce qu’il ne comprend pas. La seule attitude est alors de le mettre non au contact du savoir que nous croyons avoir sur lui, mais au contact de notre puissance d’affirmation et de notre liberté : ne raisonnez pas avec lui, mais agissez rationnellement. Ce qui se traduit d’une manière très concrète : que votre oui soit oui, que votre non soit non. A partir de là, il trouvera en lui de quoi élaborer les instruments dont il a besoin pour comprendre ce que vous faites – à condition que vous lui en reconnaissiez le droit. Cette élaboration s’appelle engendrement de la rationalité. Mais qui ne voit que c’est là, aussi et tout simplement, la seule manière de se comporter raisonnablement avec quiconque, quel que soit son âge ?

Ainsi le concept le plus adéquat pour penser le passage de la jeunesse à l’âge adulte est-il celui de figure, au sens que Hegel donne à ce terme. Une figure se vit entièrement au présent et pas dans l’avenir qui sera le sien. Tout moment de l’esprit se vit dialectiquement par le surgissement en soi du contraire de ce que l’on est en train de vivre. Moment de crise dont on ne peut jamais faire l’économie, mais moment dont la vocation est de déboucher sur une figure plus haute, dans laquelle le contraire lui-même a été surmonté et compris, à la façon dont une blessure ouvre à ce qui était encore hors de portée. Or « les blessures de l’esprit ne laissent pas de cicatrices ». Il y a une condition cependant : que chaque figure soit vécue comme si elle était la dernière, sans obliquement vouloir la dépasser. Le dépassement ne se fera réellement que pour autant qu’on l’aura totalement vécu au présent. Un enfant ou un adolescent n’ont une chance de devenir des adultes convenables que s’ils sont, ici et maintenant, perçus, par eux-mêmes et par les autres, comme réels, sans manque ni surplus.

Si la jeunesse est l’avenir au présent, et la formule est très belle, il faut faire porter l’accent sur le mot présent. Alors il sera possible de penser quels rapports doivent exister entre les générations, quelle hospitalité elles se doivent, quelles formations elles doivent se transmettre de telle sorte que ce qui est transmis soit compris tout autrement qu’il n’a été donné – c’est-à-dire soit compris réellement.


1 / Que l’on se souvienne du déplorable « Les enfants ne mentent pas » de Mme Ségolène Royal au début de l’affaire d’Outreau.
2 / République VIII, 562a – 563a, traduction de Léon Robin.
3 / Le métèque.
4 / Le citoyen.
5 / Annie Leclerc, L’Enfant, le prisonnier , Actes Sud, p. 54



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