Il a fallu de la ténacité à une poignée d’acteurs et d’intellectuels pour faire accepter l’idée de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Aux Etats-Unis, le peuple est l’héritier de migrants, l’histoire les a intégrés, rejettera-t-elle ceux d’aujourd’hui ?

C’est un lieu commun de parler des États-Unis comme d’une nation d’immigrants. En 1790, le Naturalization Act stipulait que « tout étranger, libre et blanc, peut être admis à devenir citoyen des Etats-Unis ». Au xixe siècle, des vagues considérables de populations arrivèrent, venues de divers pays, vers celui où elles espéraient trouver de meilleures chances de vie pour eux et pour leurs enfants. La grande famine de la pomme de terre en Irlande, au milieu du xixe siècle, provoqua ainsi de nombreux départs vers l’Amérique. Ce furent des centaines de milliers d’Européens qui débarquèrent alors, et ce jusqu’au xxe siècle. La plupart passaient par Ellis Island dans le port de New York, avant de traverser tout le pays jusqu’à leur destination, en principe définitive. De 1892 jusqu’à sa fermeture en 1954, 17 millions de personnes ont transité par le centre fédéral d’immigration d’Ellis Island, pour subir l’inspection des officiers fédéraux.

Dans cet accueil, les différences de classes étaient fortes. Les immigrants en bonne santé, qui avaient voyagé en 1 e ou 2 de classe, étaient automatiquement gratifiés du droit d’entrer. D’autres, plus pauvres, devaient passer une visite médicale. Ceux qui présentaient d’évidents problèmes de santé étaient renvoyés chez eux, ou retenus dans les établissements hospitaliers de l’île, parfois pour une longue période : plus de 3 000 personnes y moururent. Cependant, la plupart de ceux qui avaient passé la première visite médicale ne restaient que cinq heures sur l’île, avant de pouvoir pénétrer dans la ville de New York pour commencer leur nouvelle vie.

Des lois restrictives

Avec le temps, les lois d’immigration se firent plus restrictives, lorsque d’autres ports d’entrée commencèrent à fonctionner. Ces lois reflétaient parfois des attitudes racistes. En 1896, par exemple, l’Acte d’exclusion des Chinois fut à l’origine de nombreuses souffrances pour des Asiatiques qui arrivaient de Chine en Californie, afin de travailler à la construction du chemin de fer, puis de devenir chercheurs d’or. Cette première restriction significative de la liberté d’immigration dans l’histoire du pays nourrit le ressentiment de ceux qui étaient nés aux États-Unis. Celui-ci empêcha la communauté chinoise d’être assimilée aussi vite que les autres groupes d’immigrants, contrastant avec la rapide intégration de la plupart des nouveaux arrivants européens.

Au xixe siècle naît une société secrète, les Know Nothing[1] appelés par la suite Nativistes, affichant sa détermination à maintenir les étrangers hors des frontières, en particulier ceux d’origine catholique. Ce groupe créa un parti nationaliste anti-irlandais. En 1844, une bande d’émeutiers mettait le feu à l’église catholique Saint-Augustin de Philadelphie et d’autres villes américaines connurent des incidents similaires. Moins violemment, un sentiment anti-immigrants se manifesta aussi à l’égard des arrivants italiens.

Tous ces groupes, pourtant, entraient légalement aux États-Unis. En revanche, l’actuelle vague d’immigration, en provenance pour l’essentiel du Mexique, d’Amérique centrale et du sud, traverse le plus souvent de façon illégale la frontière vers les États du sud-ouest. Certains sont entrés légalement, avec un visa de tourisme, mais 40 % d’entre eux, selon les estimations, ont dépassé le temps autorisé et s’installent pour longtemps malgré l’expiration de leurs visas. On évalue à 12 millions le nombre d’immigrants sans papiers présents aujourd’hui aux États-Unis, vivant dans l’ombre, craignant l’arrestation et l’expulsion. Leur seul crime est la recherche d’une vie meilleure pour eux et leurs enfants.

Dans le cadre de la campagne actuelle en vue des élections présidentielles de novembre 2008, les candidats républicains utilisent l’immigration comme un enjeu pour gagner un match politique, et enfoncent le clou sur ce thème dans tous les débats. L’approche des conservateurs se concentre sur un renforcement des mesures de plus en plus strictes, pour écarter tous les immigrants sans papiers. Ces politiques incluent non seulement la construction d’une haute clôture d’acier qui s’étendrait sur des centaines de miles le long de la frontière avec le Mexique, renforcée par une présence accrue de patrouilles de garde frontières, mais aussi la mise en détention des personnes arrêtées lorsqu’elles tentent de pénétrer sur le territoire américain dépourvues de papiers valides. L’impact de la clôture sur l’image du pays est source de préoccupation, y compris pour les défenseurs de l’environnement qui ont protesté auprès du gouvernement fédéral. Chaque année, des centaines d’immigrants meurent de chaleur ou de froid dans des zones désertiques dangereuses. En janvier 2008, le ministre mexicain des Affaires étrangères accusait les candidats à l’élection présidentielle américaine de créer un climat de plus en plus négatif par des propos qui dépréciaient systématiquement les migrants.

L’identité américaine, un mythe ?

C’est toute la tradition qui est remise en cause. Celle d’une identité américaine forgée dans le melting-pot. L’idée était d’intégrer le plus rapidement possible toutes les populations immigrantes pour donner naissance à un peuple américain par brassage. Ces vues intégrationnistes radicales ont été très fortes au début du xxe siècle et jusqu’à l’époque du mouvement des droits civiques. Aujourd’hui, le dernier livre de Samuel Huntington suscite un large débat [2]. À ses yeux, l’Amérique véritable est blanche, protestante, du nord-est…, cette vision est pourtant démentie par la réalité historique. S’inscrit-elle dans la tradition des Know nothing ? En tout état de cause, elle témoigne d’une difficulté renouvelée d’une part de la population américaine à s’approprier le grand récit du creuset américain et d’une grave ignorance de son histoire. Le musée d’Ellis Island ne parvient-il plus à jouer son rôle de mémoire vivante de l’immigration américaine ?

Sur le terrain, le venin du racisme se propage à travers des groupes anti-immigrants, par exemple dans ce qu’on appelle le projet Minutemen. Pendant la deuxième guerre mondiale, les minutemen étaient des citoyens ordinaires entraînés à protéger leur propre ville en cas d’invasion. Aujourd’hui, dans les endroits où des travailleurs journaliers se rassemblent dans l’espoir de trouver une place sur un chantier de construction ou dans les services (restauration, etc.), ce sont des miliciens (une association d’Américains blancs qui prétendent faire le travail à la place du gouvernement !) qui notent les numéros de licence des employeurs suspectés d’utiliser des travailleurs sans papiers. Dans certains comtés américains – certes pas dans les plus grandes villes, du moins aujourd’hui –, des officiers de la police locale subissent une forte pression pour pointer le statut d’immigrants de ceux qu’ils arrêtent pour de simples infractions, routières par exemple.

Tous les projets de réforme de la politique migratoire américaine élaborés depuis quelques années ont été abandonnés à l’été 2007. De leurs débris ne restent que deux initiatives : le AG Jobs Act et le Dream Act. Le premier devrait fournir aux employeurs une force de travail légale, et protéger en même temps les travailleurs agricoles exploités, tout en préparant la voie vers un éventuel accès à la citoyenneté. Quant au Dream Act, il devrait autoriser les enfants d’immigrants sans papiers qui ont grandi aux États-Unis à solliciter un statut légal temporaire. Et, au cas où ils auraient suivi leur scolarité au collège ou servi dans l’armée pendant deux ans, ils pourraient ensuite demander la citoyenneté américaine. Ces deux mesures seront peut-être adoptées après l’élection de 2008. Mais d’ici là, il y a peu d’espoir que quelque chose bouge en ce domaine.

George Anderson

Encarts de l’auteur

Ellis Island

A partir de 1924, lorsque les « lois de quotas » ( Johnson-Reed Act) établirent les premières vraies restrictions à l’immigration, les immigrants passèrent de plus en plus par les ambassades et consulats de leur pays d’origine. Le centre fédéral d’immigration d’Ellis Island, qui avait ouvert en 1892, fut moins utilisé comme tel, mais plutôt comme centre de détention : des Italiens et des Japonais y furent internés, ainsi que des Américains d’origine germanique pendant la seconde guerre mondiale, suspectés à tort d’être nazis.

Le centre d’Ellis Island a été placé sur le registre national des monuments historiques américains le 15 octobre 1966.

Aujourd’hui, rien qu’avec leur nom, plus de 100 millions d’Américains peuvent retrouver dans le musée installé dans les bâtiments historiques la trace de leurs ancêtres qui débarquèrent ici.

D’où viennent les Américains

En 1620, la centaine de colons anglais du Mayflower qui débarquèrent dans le Massachusetts furent les premiers immigrants des futurs Etats-Unis. En 1638, les Suédois commencèrent leur migration. Contrairement aux Pilgrim fathers, ils constituaient un groupe organisé envoyé par leur gouvernement pour établir une colonie, qu’ils cédèrent aux Hollandais en 1655. Une nouvelle vague de migrants suédois commença à arriver vers 1840, jusqu’à la 1e guerre mondiale.

A partir du milieu du xixe siècle, le nombre des migrants scandinaves déclina au profit des Allemands, fuyant après l’échec de la Révolution de 1848 (5 millions entre 1850 et 1930) et des Irlandais (1,8 million lors de la grande famine de la pomme de terre). On comptait aussi de nombreux immigrants en provenance des pays d’Europe centrale et orientale.

L’arrivée des esclaves africains vendus aux colons débuta en 1619.

Les migrants en provenance d’Asie, plus nombreux bien sûr dans les Etats de l’ouest, furent victimes des lois restrictives de 1924. Seuls les Japonais gardèrent alors le droit de pénétrer sur le sol américain.

La communauté hispanique

Les Hispaniques constituent aujourd’hui 15 % de la population des Etats-Unis (25 % en 2050). Au Texas, au Nouveau Mexique et en Californie, ils se sont installés depuis le xviiie siècle. Dans ces Etats, ainsi qu’en Arizona et Nevada, ce sont aujourd’hui en majorité des migrants en provenance du Mexique. Les populations en provenance de Porto-Rico et de République dominicaine sont concentrées à New York et dans le New Jersey, tandis que les Cubains vivent en Floride.

Au recensement de 2006, on compte 28 339 354 personnes originaires du Mexique, 3 987 947 de Porto-Rico, 1 520 276 de Cuba, 1 371 666 du Salvador, 1 217 225 de République dominicaine et 1 141 675 d’Espagne. Les Guatemaltèques et Colombiens sont moins d’un million.


1 / « Je ne sais rien », était la réponse immuable des membres de cette société secrète, Américains protestants de la classe moyenne, lorsqu’on les interrogeait sur leur appartenance au mouvement.
2 / Who are we ? , Simon & Schuster, 2004.



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