Dans les communes, l’osmose entre le monde du travail et la structuration de l’espace public n’est plus aussi simple. Comment tenir compte de nouvelles tensions, sans se contenter d’une « gestion sociale » de la population.

La défection des catégories populaires pour la Gauche est objet d’analyses et d’inquiétudes dans les partis au niveau national. Elle reste peu perceptible à l’échelle locale, où nombre de municipalités peuvent compter sur une implantation ancienne et consistante, en particulier à la périphérie des grandes agglomérations [1]. C’est le cas des communes des « Hauts-de-Garonne », dans la banlieue bordelaise, où le pouvoir socialiste notabiliaire n’a jamais été véritablement menacé. Pourtant, les pratiques politiques y font l’objet d’interrogations, qui rejoignent, sans les recouvrir en tous points, celles observées dans les anciennes « banlieues rouges » : comment penser la gestion urbaine, accroître la proximité et répondre aux enjeux de représentation quand l’action et l’identité de classe s’émoussent ? Comment faire de la démocratie locale autre chose qu’un rendez-vous manqué avec les cités, en résistant aux tentations d’instrumentalisation des porte-parole émergents [2] ?

Confrontées comme ailleurs à la transformation de la question sociale en question urbaine, ces municipalités girondines se sont engagées dans des opérations de rénovation qui leur donnent l’occasion d’expérimenter des réponses à ces interrogations. Dans quelle mesure les politiques de mixité sociale et les instruments participatifs qui accompagnent celles-ci constituent-ils le support d’une mutation des relations entre pouvoir local et catégories populaires ?

Mutation réussie du territoire, devenir incertain des habitants

Les communes de Cenon, Floirac, Lormont regroupent à elles seules 20 % des logements locatifs sociaux de l’agglomération bordelaise. Elles forment avec la ville de Bassens le territoire les Hauts-de-Garonne, une dénomination héritée de la Zup qui, à partir de 1965, dote ces coteaux dominant la rive droite du fleuve de 4 000 nouveaux logements. Ces grands ensembles, continuum monotone dans lesquels les bourgs anciens peinent à conserver une fonction de centre, ont accueilli une population nombreuse et, dans un premier temps au moins, fortement diversifiée : ménages populaires issus du centre ancien en cours de rénovation, rapatriés d’Algérie, habitants des campagnes environnantes venus trouver un emploi en ville, jeunes ménages urbains de classes moyennes, familles en provenance du Maghreb lorsque l’immigration masculine de main-d’œuvre devient une immigration d’installation. Pourtant, ici comme ailleurs, la diversité sociale et géographique des premières années ne résiste ni au désir d’habitat individuel des plus favorisés ni à la raréfaction et à la précarisation des emplois pour les ménages peu qualifiés. À partir des années 80, les Hauts-de-Garonne ne sont plus perçus comme des ensembles résidentiels confortables, mais deviennent une « banlieue à problèmes » : fort taux de chômage, faible taux de qualification, proportion importante de ménages dépendant de l’aide sociale, concentration de ménages issus de l’immigration [3]. Ainsi, les Hauts-de-Garonne seront très tôt « éligibles » au traitement préférentiel territorial organisé par la politique de la ville, du Développement social des quartiers à la Rénovation urbaine. Onze sites dans les quatre communes sont aujourd’hui concernés par ces dispositifs.

Transformation d’appartements en commerces et bureaux, arrivée du tramway reliant rive droite et rive gauche bordelaises, travail sur les espaces publics et l’environnement paysager, importance des démolitions prévues (plus de 2 500 logements au total) : cette ample rénovation urbaine apparaît aux techniciens et aux élus comme un coup de pouce décisif pour améliorer la mixité fonctionnelle et requalifier durablement le territoire. L’ambition est unanimement portée par les quatre communes socialistes, unies par une communauté de destin qui, au-delà de la proximité géographique, a forgé une collaboration étroite en vue de revaloriser la rive droite, notamment lorsqu’il s’agit de défendre ses intérêts au sein de la Communauté urbaine de Bordeaux. Grâce à l’implantation de nouveaux logements et à la requalification de l’environnement, il s’agit tout à la fois d’offrir des perspectives de promotion résidentielle et d’intégration aux plus modestes, et de redonner à des territoires stigmatisés un caractère attractif pour les classes moyennes. À terme, les Hauts-de-Garonne devraient pouvoir se reconstruire sur la base d’une plus grande mixité sociale, perçue comme un levier d’intégration individuelle. L’enjeu est de fournir aux ménages précarisés un univers de socialisation qui ne soit plus le lieu de l’échec mais offre en exemple, comme support de projection positif, ces familles intégrées réinvestissant le quartier et « tirant vers le haut » les moins favorisés.

Ce pari ambitieux est-il en passe d’être gagné ? Les atouts des Hauts-de-Garonne (fortement dotés en équipements publics et commerciaux ainsi qu’en espaces verts, et désormais bien reliés au centre) peuvent le laisser penser. Une observation encore partielle des opérations en cours [4] permet d’énoncer deux constats plutôt positifs. Le relogement des ménages concernés par la destruction de leur immeuble a entraîné une amélioration sensible des conditions d’habitat et satisfait les habitants. Les résidences en « petits collectifs » et les pavillons, succédant aux tours et barres détruites, trouvent facilement preneurs chez les ménages de classes moyennes, qui ont commencé à réinvestir ces quartiers.

Ces transformations objectives n’informent cependant qu’en partie sur le devenir des catégories populaires dans ces communes. En effet, une mobilité résidentielle retrouvée pour certains ménages peut aussi signifier une mutation ou une entrée plus difficile dans le parc social pour tous ceux qui ne sont pas à reloger en priorité dans le cadre de la rénovation urbaine. D’autant que les nouveaux logements sociaux, mixité sociale oblige, ne sont pas tous destinés aux ménages ayant de très faibles ressources. Cet effet de fermeture est renforcé par la frilosité des décisions collégiales et la faiblesse des solidarités intercommunales en matière de logement social, toutes couleurs politiques confondues. Les ménages modestes demeurent les éternels indésirables.

L’avenir des quartiers en mutation est encore incertain, en particulier pour l’habitat maintenu (et dont la réhabilitation n’est pas acquise),  déclassé face aux constructions neuves à destination d’un nouveau voisinage plus aisé. Sans action de développement social, qu’attendre d’une simple juxtaposition d’habitants fortement différenciés, sinon la réactivation de la hiérarchisation des lieux et des stratégies d’évitement caractéristiques de  la promiscuité urbaine ? La rénovation urbaine repose pour l’essentiel sur l’instauration d’une plus grande mixité dans l’habitat. Elle ne pense pas forcément la création d’équipements collectifs à même de séduire des populations de milieux différents, de favoriser leur côtoiement et d’inviter à leur engagement conjoint dans l’espace social et politique local. Elle mise encore moins sur l’instauration d’une dynamique qui installerait les nouveaux ménages de classes moyennes dans un rôle d’animateurs et de défenseurs du quartier au sein d’associations de proximité soucieuses du développement culturel st social local, attentives à l’amélioration du cadre de vie, et par là susceptibles de soutenir des associations de locataires souvent exsangues. Ces ménages sont « les exemples à suivre », ils ne sont guère incités à participer à l’organisation de lieux qu’ils investissent peu au-delà de l’espace privé du logement. Dès lors, les questions posées par la rénovation urbaine croisent des interrogations récurrentes sur le rapport du politique à la participation et à la mobilisation collectives des catégories populaires.

Faire participer, pour se souvenir ou donner prise sur l’avenir ?

Les communes des Hauts-de-Garonne se sont engagées de façon différenciée dans le « tournant participatif » des années 1995-2005. Les municipalités de Cenon et surtout de Lormont ont multiplié les dispositifs de gestion de proximité et de participation des habitants, alors que Floirac et Bassens restent attachées à des formes plus traditionnelles de gouvernement urbain. Dans le cadre du grand projet de ville (GPV), l’exigence participative s’est pourtant imposée à tous. L’espace public local est reconfiguré selon une architecture à géométrie variable : à Lormont notamment, la concertation mise en œuvre s’adosse à de multiples dispositifs (conseils de quartier, Ateliers Ville et Quotidien-AveQ, bus de la participation, journal…). Certes, ce déploiement favorise une amélioration du service rendu et contribue à tisser du lien social, mais ses effets sur l’émergence de collectifs et d’élites et sur le renouvellement du personnel politique, restent ténus. Quelques rares figures sont apparues et se sont intégrées aux équipes municipales, mais du temps sera nécessaire pour en apprécier les effets. Quant à l’incidence de l’offre participative sur les attitudes et comportements électoraux des catégories populaires, elle reste difficile à isoler de dynamiques plus générales : le travail de mobilisation pour l’inscription sur les listes électorales et pour structurer l’offre politique s’avère plus déterminant.

Surtout, la participation reste socialement différenciée : en dépit des efforts pour aller vers les habitants, sur les marchés ou les lieux du quotidien, les dispositifs les plus pérennes comptent surtout avec des citoyens retraités, parfois issus de l’ancienne classe ouvrière, et en général déjà impliqués dans la vie associative. L’engagement des fractions les plus basses des catégories populaires demeure problématique, sa faiblesse étant parfois envisagée comme une fatalité.

Pourtant, les raisons d’un renouvellement limité peuvent aussi se trouver du côté du cadre proposé. L’ancienneté dans le quartier et le fait de partager des conditions semblables d’existence ne suffisent pas à engendrer un sentiment d’appartenance et une identification collective. Sur le terrain, la politique de rénovation urbaine préfère de fait miser sur des approches individualisées auprès des habitants, s’appuyant par ailleurs sur les professionnels et les associations de locataires pour nourrir la concertation sur le devenir des quartiers. Ainsi la procédure de relogement relève d’une médiation individualisée entre le bailleur et chaque ménage concerné, et les travailleurs sociaux, dont la mission comporte officiellement une part d’accompagnement d’actions collectives, sont plus souvent sollicités en appui de cette relation individuelle. Le développement social affiché dans les opérations en cours privilégie surtout un travail de « mémoire » auprès des habitants des cités démolies (chroniques de la rénovation et recueil de récits dans des journaux de quartier ou des ouvrages, traitement muséographique des appartements vidés…). La participation des habitants, requise dans le champ ethnologique ou artistique pour la mémoire des lieux, l’est plus rarement pour penser concrètement l’avenir du quartier. Comme si l’essentiel était de permettre de faire face au sentiment de perte, de « digérer » les inquiétudes, d’amortir les plaintes.

Si la médiation culturelle apparaît comme un ressort possible de l’engagement civique, elle détourne de l’autre ressort que constitue le conflit. La politique de la ville demeure très prudente en matière d’ empowerment, cette notion qui « décrit à la fois un objectif et une méthode collective, un processus d’apprentissage des individus membres des groupes défavorisés en vue d’une insertion sociale où ils peuvent faire valoir leur culture et leurs intérêts » [5]. L’offre de participation n’est pas pensée pour accroître les capacités d’initiative et d’organisation collectives des catégories populaires, en particulier celles issues de l’immigration. Chez les élus, l’appréhension et l’embarras sont grands face à toute mobilisation collective, d’autant plus quand elle se structure autour de registres communautaires, confessionnels, ou autour d’enjeux sécuritaires. L’attachement aux principes républicains compte pour beaucoup dans la réduction des catégories populaires à leur cadre de vie et à l’habitat – comme l’indique le recours à la catégorie d’» habitant » – et à la mise au second plan des cultures et des intérêts des différentes composantes de ces catégories, devenues plus difficiles à définir. L’espace public reste envisagé comme un lieu artificiellement homogène et orienté vers le consensus, tétanisant toute parole conflictuelle. Les tensions qui structurent l’univers pluriel des catégories populaires, a fortiori lorsque la mixité sociale constitue l’horizon des opérations engagées, trouvent rarement à s’exprimer dans les cadres participatifs proposés. L’euphémisation des problèmes – que chacun feint d’ignorer en séance publique – et le refoulement des questions de discriminations [6] pourtant centrales dans l’expérience sociale des catégories populaires, en particulier des plus jeunes, rendent ces démarches peu attractives. Quand le tissu associatif militant est affaibli ou instrumentalisé, l’émergence de contre-publics subalternes et leur capacité à se doter de porte-parole se trouvent entravées, alors même que c’est une ressource essentielle pour la vitalité des scènes de discussion.

Dès lors, à défaut de se voir proposer des démarches envisageant les quartiers comme des systèmes politiques et leurs habitants comme des groupes sociaux dont il s’agit d’augmenter le pouvoir de participer, le marchandage, la complainte, le vote protestataire ou l’apathie demeurent les logiques d’action les plus rationnelles et les plus payantes, confortant les représentations sur l’incivisme des catégories populaires.

Pourtant, là où les équipes municipales des Hauts-de-Garonne s’appuient sur le réseau associatif, et fournissent des espaces publics pour que la conflictualité se déploie, s’amorcent des processus de politisation dont bénéficient tout autant les habitants que les autorités. S’il y a une façon socialiste de « faire la ville » [7], c’est sans doute en assumant une participation qui se donne comme objectifs autant la reprise de soi que la capacité collective des groupes sociaux à avoir prise sur l’avenir. L’une des conditions d’une mutation des relations entre pouvoir local et catégories populaires réside dans l’offre d’espaces de discussion qui puissent traiter des nouvelles inégalités. Elle permettrait de surcroît à la collectivité d’en savoir davantage sur les catégories populaires et le sens qu’elles donnent à leurs conditions d’existence. Une ressource assurément utile pour la gauche dans son ensemble.


1 / Henri Rey, La peur des banlieues , Presses de Sciences po, 1996.
2 / Olivier Masclet, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué , La Dispute, 2003.
3 / Agnès Villechaise-Dupont, Amère banlieue. Les gens des grands ensembles , Grasset, 2000.
4 / Cf. sur ce point T. Oblet, J. Perroton, C. Schiff, Agnès Villechaise-Dupont, Ménages immigrés ou issus de l’immigration dans les opérations de renouvellement urbain , Rapport pour l’Union sociale pour l’habitat (Ush), Cadis-Université Victor Segalen Bordeaux 2, septembre 2005 ; ainsi que T. Oblet, Agnès Villechaise, L’expérience des ménages relogés dans les opérations de rénovation urbaine, Rapport pour l’Ush, Cadis-Université Victor Segalen Bordeaux 2, juin 2007.
5 / Marie-Hélène Bacqué, Henri Rey, Yves Sintomer, Gestion de proximité et démocratie participative.Une perspective comparative , La Découverte, 2005, p. 29.
6 / R. Cortesero, La situation sociale dans les banlieues de Gironde, Rapport pour le Conseil général de la Gironde, Lapsac, 2007.
7 / Comme s’efforce de le montrer P. Bourguignon dans Les socialistes et la ville éd. B. Leprince, 2005.



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