Pierre de Charentenay, jésuite, est rédacteur en chef de la revue Etudes : cette dernière fête en 2006 son 150e anniversaire.

Projet – Au début de son histoire, Etudes s’est affirmée et même engagée contre la IIIe République et la laïcité (éducation, etc.). Les prises de position de la revue à l’époque de l’affaire Dreyfus et son antisémitisme larvé vont dans ce sens. Peut-on dire que la revue était partie prenante dans le débat politique? Qu’en est-il aujourd’hui ?

Pierre de Charentenay – On ne saurait nier, en effet, ce passé enraciné dans le XIXe siècle, dans un contexte très particulier de la société française, polarisé par la question de la laïcité et du pouvoir de l’Église catholique en général. À cette époque, la République, de façon répétée, a pris des mesures contre l’Église. D’où, dans les bibliothèques, un « trou » en 1870 – la revue a été supprimée pendant la Commune, car il était difficile de réaliser une revue dans ces conditions –, et un grand espace vide de 1880 à 1887, en raison de l’expulsion de la Compagnie de Jésus du territoire français (comme toutes les congrégations religieuses). Une opposition très politique et très agressive se manifestait contre l’Église et Etudes était, dès cette époque, une pointe avancée de l’Église sur laquelle la République se portait dès qu’elle avait un problème. À l’inverse, Etudes s’est montrée très militante contre cette République, notamment entre 1901 et 1905, au moment de la séparation de l’Église et de l’État, de l’affaire des biens nationaux, etc. Mais une deuxième note caractérisait les Etudes en désaccord avec le courant moderniste, le libéralisme en général, et tous les courants qui étaient en train de transformer la société de fond en comble. Etudes campait sur une position intransigeante, tout à fait dans la ligne romaine de l’époque et qui ressemblait à une guerre de position de la part de l’Église. Mais il ne faut pas oublier le contexte, où les prises de parti concernant le débat politique tenaient à sa vivacité. Aujourd’hui, le débat politique a complètement changé. Sur bien des sujets, entre la droite et la gauche, les discours sont proches : sur la liberté en économie, sur le rôle de l’État, etc. Il y a bien sûr des nuances, des différences d’insistance, mais moins d’oppositions de fond. Nous ne sommes plus dans le même univers social et si les Etudes s’engagent, ce sera surtout aujourd’hui sur des questions morales, touchant l’éthique : la bioéthique, l’euthanasie, la parentalité, la filiation, la famille. Les Etudes sont régulièrement intervenues au cours des 30 dernières années sur ces sujets. Elles ont même fait parfois la Une des journaux parce qu’elles soulevaient de graves questions à propos des évolutions en cours. Cela ne signifie pas que les questions politiques n’intéressent plus les Etudes. Par exemple, mon éditorial du numéro de juin 2006 est consacré à l’immigration, qui est une des grandes questions pour nos sociétés. Les opinions sont souvent très confuses entre la droite et la gauche, malgré des différences dans les points d’attention. Mais sur de tels sujets, des choses sont à dire, et il est important de s’exprimer par rapport à des projets gouvernementaux. En ce sens, le point de vue (ou la parole) politique n’a pas disparu mais il se fixe sur des enjeux moins immédiatement frontaux que ceux qui étaient discutés il y a 150 ou 100 ans.

Projet – La position de la revue peut-elle avoir une influence sur les décisions des hommes politiques?

Pierre de Charentenay – Sur des questions qui concernent la morale, on ne mesure pas l’influence que l’on peut avoir. On ne connaît celle-ci que lorsqu’on disparaît – j’espère que ce ne sera pas notre cas. Il est certain que sur ces questions, on observe une évolution globale de la société qui promeut l’exercice de la liberté et la reconnaissance du désir individuel, qui suscite des interrogations. On a l’impression d’une transformation quasi inéluctable des données du débat moral. Notre perspective est de donner force à une réflexion éthique sur tous ces sujets pour éclairer les lecteurs, voire un public plus large. Un public pour qui la référence à un sens est aussi celle de l’Église catholique, non pas comme référence à une vue dogmatique mais comme référence à la recherche d’Église. Et cette position n’est pas toujours celle qu’en donnent les grands médias. Etudes poursuit par là un travail d’anthropologie chrétienne fondamentale, même si celle-ci paraît parfois en décalage et n’est plus pratiquée par l’ensemble d’une population. Nous prenons acte de cette différence mais ce n’est pas pour cela que notre langage doit forcément changer, ou que des points de vue doivent être gommés.

Projet – Et quelle était l’attitude des Etudes par rapport aux problèmes sociaux à l’orée du XXe siècle?

Pierre de Charentenay – La revue s’intéressait aux problèmes sociaux mais de manière très large. Elle se méfiait de tout ce qui pouvait ramener vers un débat politique. Elle traitait de sujets plus « sociétaux » que sociaux, l’éducation par exemple. Sur tous ceux qui avaient une dimension plus politique, l’autocensure était réelle, parce que la revue était étroitement surveillée par la République et que l’Église, à cette époque, se voulait plus prudente. C’est l’Action populaire (avec la Revue de l’Action populaire, ancêtre de Projet, ndlr) qui s’est préoccupée de façon plus frontale des problèmes syndicaux, par exemple. Etudes était en réalité préoccupée par la conservation d’un monde catholique ancien. Bien des directeurs étaient des conservateurs, voire d’une sensibilité de droite prononcée! De plus, jusqu’en 1897, la revue se voulait une revue de théologie, d’histoire et de philosophie. Elle n’était pas du tout une revue d’actualité sociale et politique. C’est en 1910 que la création des Recherches de Sciences religieuses va contribuer à élargir le lectorat d’Etudes en réservant les articles de théologie à une revue plus spécialisée.

Projet – Jusqu’à la seconde guerre mondiale, Études a ouvert ses lecteurs à ce qui se passait à l’étranger, en particulier en Chine. Le Père Benoît Vermander a donné à l’Unesco le 13 juin dernier une belle illustration de cet engagement d’acteur du monde. Pourquoi la Chine? Cette ouverture était-elle liée aux missions de la Compagnie ? Et plus près de nous, quelle était l’ouverture européenne des Etudes?

Pierre de Charentenay – Le souci missionnaire a été présent dans les Etudes depuis le début, avec un petit côté intéressé. La revue voulait favoriser les connections avec les missions de la Compagnie dans le monde. Cela a concerné plus particulièrement la Chine, comme vous le signaliez, mais aussi Madagascar. La tradition de présence en Chine remonte à Matteo Ricci ; en outre, la Chine était au début du XXe siècle le « terrain » de mission de la province jésuite de Paris, d’où des relations naturelles entre les missionnaires rentrant de Chine et la rédaction de la revue. Au total, plus de 200 articles ont été publiés par Etudes sur Madagascar, et davantage sur la Chine. Mais après 1970, les Etudes deviennent très discrètes sur la Chine, avant de reprendre leurs livraisons dans les années 90. Il faut ajouter une grande ouverture au monde de la Compagnie en général, qui se traduit par des articles sur la Palestine et Jérusalem, sur les États-Unis, la Russie, la Hongrie, l’île Maurice, l’Argentine, et bien sûr sur l’Allemagne. Une attention particulière et un intérêt un peu angoissé sont portés à ce qui se passait outre-Rhin dans les années 20 et 30. De multiples articles ont expliqué et dénoncé le nazisme. Et de façon transversale, l’Europe était le domaine de travail du Père de la Brière – reconnu aujourd’hui comme un vrai spécialiste de l’Europe dans les années 30.

Projet – Qualifiée, un temps, de revue de l’honnête homme (depuis le Père du Passage, arrivé à la tête de la revue en 1919), Etudes permet-elle à ses lecteurs d’être profondément concernés? A-t-elle l’ambition de leur donner du recul face aux événements, et a-t-elle une ambition formatrice?

Pierre de Charentenay – Revue de réflexion et d’analyse, mais non de formation, Etudes préserve une distance vis-à-vis de ses lecteurs et leur laisse l’initiative. L’analyse proposée dans la revue « prend son temps », elle ne reste pas collée à l’actualité et donne des instruments d’approfondissement. Le lecteur est autonome et majeur, il va plus loin dans sa compréhension des événements et des évolutions sociales grâce aux clés que lui propose la revue, mais celle-ci n’a pas à intervenir dans ce processus. Ce qui est important, c’est qu’Etudes cherche à éclairer ce qui n’est pas directement visible, sans renoncer parfois à donner un jugement : des découvertes scientifiques comme les trous noirs, des phénomènes nouveaux de nos sociétés, des auteurs contestés (M. Houellebecq, ou M. Onfray) Pour parler correctement de l’Afrique, continent trop oublié, Etudes a cherché longtemps les auteurs adéquats, qui aident à comprendre et montrent la réalité des problèmes. Un des objectifs est de clarifier les enjeux au-delà des idéologies faciles : par exemple, qu’est-ce que l’inculturation? Ou encore, pourquoi la France multiplie-t-elle les lois « mémorielles »?

Projet – Aujourd’hui, qui écrit dans Études ? Ou plutôt, comment la revue choisit-elle ses auteurs et quelle est sa spécificité?

Pierre de Charentenay – Les articles adressés spontanément à la revue ne représentent que 5 % des articles publiés. 95 % sont commandés, ce qui nous permet de maîtriser le sujet, le contenu et aussi le format des articles (dix à douze pages), condition de leur qualité. Nous n’avons aucun a priori quant aux auteurs, sachant que les meilleurs ne sont pas toujours les plus médiatiques. Cette recherche peut être longue et nous devons parfois renoncer à publier sur un sujet qui nous paraît pourtant primordial (cela nous est arrivé sur le Darfour, jusqu’à trouver la perle rare). Cela me semble en tout cas très important d’aller jusqu’au bout de cette quête des auteurs pour trouver les meilleurs et les plus originaux. Dans plusieurs domaines, Etudes peut s’enorgueillir d’avoir d’excellents auteurs, spécialistes parfois tout à fait ignorés. Mais je dois dire que sur des pays particuliers, on « retombe » assez souvent sur des jésuites qui allient à la fois une excellente formation interdisciplinaire et une connaissance du terrain personnelle et enracinée. Il faut donc beaucoup anticiper pour pouvoir dire non à tel ou tel article qui arrive. Les débats sont parfois orageux et la négociation avec les auteurs cruelle. Il est vrai que la rédaction est très interventionniste, jusqu’à demander six ou sept versions successives d’un même article. D’autres auteurs nous donnent du premier coup un texte dans lequel pas une virgule n’est à changer.

Projet – Une rubrique d’essais comme les « Figures libres » est le dernier avatar d’une sensibilité aux questions esthétiques apparue depuis l’après-guerre. Cette dimension est-elle importante? L’originalité de cette rubrique tient-elle à l’approche différente des questions de société (je repère en 2005 la valse des âges, la rue, les cathédrales, le silence…)? Ont-elles été créées pour ouvrir le lecteur à d’autres sujets?

Pierre de Charentenay – La place faite à l’esthétique n’est pas nouvelle dans Etudes. Les articles sur le théâtre étaient déjà importants dans les années 30, et les chroniques musicales de Bernard Gavoty, célèbres dans les années 50! On trouve à la même époque des articles sur la photographie… Et Jean Mambrino, poète et homme de théâtre, a tenu la plume pendant quarante ans dans la revue. Quant aux Figures libres, je ne les mettrai pas dans le chapitre esthétique. Il s’agit plutôt d’un regard différent, subjectif, porté sur des sujets de société et d’une écriture différente, inspirée par l’expérience vécue, qui permet de dire ce qu’on ne dirait pas dans un article classique. Nous avons ainsi donné la parole à Maurice Bellet qui a tenu sur la théologie un discours très subjectif, tout à fait à sa place dans cette rubrique. Les Figures libres sont limitées à dix-douze pages dans la revue, et il n’est pas question de leur donner plus d’espace. Elles ont encore pour fonction de partager, avec l’éditorial qui a été amené à quatre pages mensuelles depuis deux ans, la prise de position des rédacteurs vis-à-vis d’une actualité proche des lecteurs. En général, il n’y a pas de prise de position globale de la revue, et chacun signe personnellement ce qu’il écrit. Il peut exister d’ailleurs des divergences d’opinion à l’intérieur du comité de rédaction, comme ce fut le cas au moment du référendum sur le traité constitutionnel européen.

Projet – Etudes est à ma connaissance la seule revue qui allie l’étude des problèmes politiques, économiques, philosophiques et littéraires, tout en étant enracinée dans l’Église… Quel statut cela lui confère-t-il dans le monde des revues?

Pierre de Charentenay – Pendant très longtemps, la revue a été cataloguée comme une revue religieuse. Du coup, elle était exclue du panorama des grandes revues généralistes. Cette situation a duré jusqu’à il y a une vingtaine d’années. Cette classification devient désuète aussi parce que les catholiques se montrent sans doute moins différents dans leur position alors qu’ils sont plus actifs sur la scène publique. Les intellectuels catholiques, qui existent encore, ne sont plus nécessairement repérables comme tels ; l’étiquette n’a plus de sens. En revanche, l’inspiration particulière d’Etudes, faite par des jésuites et des laïcs, est un signe de crédibilité et de sérieux et non pas un frein. C’est un catholicisme d’ouverture universelle qui est expérimenté à travers la revue, et ce facteur positif était incompréhensible il y a trente ans : les auteurs ne sont pas « des forçats de la pratique religieuse ». Mais le dialogue entre positions et appartenances permet un débat fécond grâce à un enracinement clair de la revue.

Projet – En clôturant la célébration des 150 ans il y a quelques semaines, le provincial de France de la Compagnie parlait de la revue comme d’une mission autant qu’une aventure. L’intelligence de la foi prime-t-elle sur la compréhension de la condition humaine?

Pierre de Charentenay – La question est celle de la gestion de l’équilibre entre intelligence de la foi et compréhension de la condition humaine. Il peut y avoir dans Etudes des articles explicites d’intelligence de la foi, sur la Résurrection, sur la Création… Mais un article sur l’inculturation en Afrique mêle les deux niveaux, de théologie en rapport avec une situation particulière et de compréhension de la condition spirituelle de l’homme en Afrique : la dimension religieuse n’est pas séparée de l’identité de beaucoup de peuples. Je pense que l’ouverture à la globalité de la vie humaine est illustrée par le sous-titre « revue de culture contemporaine », introduit par mon prédécesseur, Henri Madelin. Cette ouverture à la globalité à prendre en compte a été longtemps incomprise en France, voire empêchée par une laïcité castratrice. Quant à la mission de faire une revue, elle est réelle : le rédacteur en chef accomplit son travail avec plaisir, mais il ne fait pas carrière. Le travail de fond à poursuivre est en effet une mission : répandre ce type de point de vue dans l’intelligence française. Nous sommes bien placés pour le faire, puisqu’Etudes est de loin la revue la mieux diffusée. De nombreux lecteurs y sont attentifs, des décideurs de l’université, de la haute fonction publique, des entreprises aussi. Approfondir et poursuivre cette mission est le seul projet de la revue.

Projet – Pourquoi est-ce que cela marche?

Pierre de Charentenay – Nous sommes la première revue française, avec un tirage de 15 000 exemplaires et plus de 11 000 abonnés. Depuis quatre ans, nous ne cessons de gagner des abonnés, ce qui est une particularité dans la presse française. Dans ce monde où l’on croule sous l’information, les lecteurs ont un fort besoin de comprendre les mouvements de fond avec des références et des points de repère. Avec la disparition de la culture chrétienne, qui date de 1905 et bien avant, mais qui s’accélère depuis 1968, certains s’inquiètent : où chercher des éléments positifs de reconnaissance et de recomposition? Les lecteurs trouvent dans Etudes une communauté de dialogue et le signe de l’appartenance à un monde, sans que cela ne devienne du communautarisme. Un des 800 lecteurs présents à l’Unesco m’écrivait la semaine dernière « Il est particulièrement réconfortant de ne pas se sentir le seul idiot à apprécier des pages aussi lumineuses dont personne autour de lui ne lui parle ». Dernier argument du succès, l’identité formelle de la revue, un format et un niveau d’écriture suffisamment cadrés pour être crédibles. Tout cela permet à Etudes d’être un acteur fédérateur dans une société trop vaste dans laquelle l’individu se sent perdu.



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