Mark Raper, supérieur provincial des jésuites d’Australie depuis 2002, a été directeur international du Jesuit Refugee Service (JRS) à Rome. Auparavant, il était directeur d’Uniya, l’analogue du Ceras à Sydney, puis responsable de JRS Asie et Pacifique.

Projet – Le JRS est né à l’initiative du Père Arrupe ?

Mark Raper – Durant vingt ans de service au JRS, j’ai été le témoin de la mise en œuvre de la vision d’Arrupe d’une manière toujours renouvelée. En fondant le JRS, il parlait de son «son chant du cygne». Certes, il n’a pas pu voir son rêve se réaliser : il m’avait invité personnellement à m’engager dans ce travail début août 1981, mais quelques jours plus tard il était frappé par une commotion cérébrale. Paulo Dezza a signé ma lettre de nomination puis, bien sûr, Peter-Hans Kolvenbach, qui lui-même avait travaillé pour les réfugiés au Liban, a soutenu le développement de JRS durant les vingt années qui ont suivi.

Ce chant du cygne fut un don, pour la Compagnie de Jésus : comme si le Père Arrupe voulait lui offrir une autre manière de servir les pauvres. Les jésuites étaient-ils encore mobilisés par des modèles d’action sociale expérimentés durant les décennies précédentes ? Loin de considérer l’action sociale comme une alternative à la charité, JRS essaye de coordonner les deux approches. Pour Arrupe, les membres de JRS devaient d’abord être présents auprès des réfugiés. Et s’ils sont affectés par les vies et les histoires des réfugiés, s’ils s’engagent directement dans ce service, ils sont conduits à agir pour la justice. La méthode du JRS peut se résumer par ce triangle : « accompagner, servir et défendre les droits des personnes déplacées de force.»

Avant de fonder JRS, Arrupe avait été touché par les réponses données à son appel de 1979 en faveur des boat people du Vietnam. Pour lui, les temps étaient difficiles : il venait de faire face à l’opposition de plusieurs secteurs de la Compagnie et à des critiques de la part du Vatican. Mais il fut touché par la mobilisation des jésuites en faveur des réfugiés, et se disait convaincu que cet engagement était un signe. Les jésuites qui auparavant avaient semblé embourbés dans des querelles idéologiques autour des définitions de la pauvreté ou de la justice, étaient libérés par cette réponse collective, de présence à la détresse des réfugiés d’Indochine, à la famine des victimes de la guerre de l’Ogaden en Ethiopie. Arrupe pensait que ce « service » pourrait tirer profit des ressources de la Compagnie de bien des manières : mobiliser  les énergies des jésuites, de leurs amis et de leurs collègues, de leurs institutions… Son idée a pris forme et le réseau JRS s’est rapidement étendu. Dans tous les endroits où des réfugiés étaient dans le besoin, et où la Compagnie était déjà présente, il était facile de monter un programme.

Projet – Comment le JRS s’est-il développé ?

Mark Raper – Son histoire est liée à celle des réfugiés des deux dernières décennies. Les premiers objectifs étaient relativement modestes, centrés sur la mobilisation à court terme des ressources. On espérait que les besoins seraient rapidement satisfaits. Mais le nombre des réfugiés a continué de croître jusqu’à représenter une préoccupation majeure à la fin du XXe siècle. L’échelle, la vitesse et la complexité des migrations forcées se sont étendues, à l’image des conflits modernes où plus de 90 % des victimes sont des civils. C’est hélas un trait majeur de la politique internationale aujourd’hui : à la fin 2003, 20,6 millions de personnes, un habitant de la planète sur 300, dépendent du commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Le développement de JRS reflète la complexité croissante de ces déplacements.

Depuis la fin de la guerre froide, le nombre des conflits de nature religieuse ou ethnique n’a pas cessé d’augmenter, comme celui de leurs victimes. JRS a dû répondre aussi à des déplacements et des mouvements provenant de conflits internes ignorés de plus en plus par des nations développées qui n’ont plus de raison idéologique de soutenir leurs pauvres États vassaux. En réponse, JRS a ouvert et fermé de nombreux programmes quand les lieux de conflits se déplaçaient ou que les réfugiés pouvaient rentrer chez eux. Parfois, il a été contraint de quitter des régions où la société civile s’effondrait. Les membres de l’équipe au Liberia sont devenus eux-mêmes des réfugiés par trois fois en dix ans. Après chaque dispersion douloureuse, ils se sont retrouvés au centre du pays pour reconstruire leur base, leur équipe, leur service.

Au total, cependant, l’histoire du JRS est dominée par la nécessité de se développer. Ses programmes se sont notablement étendus dans la région des Grands lacs depuis le milieu des années 90, en Afrique australe (Angola) à la fin des années 90, en Colombie et plus récemment en Indonésie. En Europe, des centres du JRS ont été créés, auprès des demandeurs d’asile mais aussi pour communiquer avec un public plus large. JRS est devenue une organisation complexe, plus internationale, plus variée dans les services qu’elle propose : éducation, placement des volontaires, accords de coopération et de recherche avec d’autres organisations.

Aujourd’hui, JRS est présent dans plus de 50 pays, avec plusieurs centaines de volontaires laïcs et religieux, qui secourent les réfugiés dans les camps, les personnes déplacées dans leur propre pays, les demandeurs d’asile en détention. Mais au cœur des ces changements et de ces développements, les réponses humaines et pastorales du JRS n’ont pas changé : elles sont « ignatiennes ». En 1990, le Père Kolvenbach les a comparées à ce qu’Ignace et ses premiers compagnons avaient fait durant l’hiver terrible de 1538, invitant les sans-abri chez eux, leur donnant toit et nourriture.

Projet – Comment pourriez vous décrire la spécificité de JRS ?

Mark Raper – Pour comprendre JRS, il faut revenir à la vision de départ, à la fois large et universelle. Pour assister les réfugiés et le monde en souffrance et répondre aux besoins les plus pressants, Arrupe espérait que JRS pourrait puiser dans les réseaux internationaux de la Compagnie et dans ses œuvres.

D’une certaine manière, l’organisation s’apparente à un standard téléphonique : elle essaye de faire se rencontrer les offres de services et les lieux de besoin. Elle relie les communautés jésuites, les paroisses, les écoles, d’autres institutions, et des congrégations religieuses et mouvements de laïcs. Cela signifie qu’elle s’efforce d’accroître la collaboration entre tous, volontaires, laïcs et religieux. Mais cet engagement auprès des réfugiés et d’un monde en souffrance doit venir du cœur. Le Père Arrupe aimait rappeler que nous devons « être avec » plutôt que « faire pour », et accompagner les réfugiés. En accompagnant, en marchant au même rythme que les personnes, nos perceptions ne pourraient que changer. Cet accent sur l’accompagnement a toujours été central au sein du JRS. Une de ses premières chartes l’exprime : « Autant que possible, nous voulons ressentir ce qu’ils ont ressenti, souffrir ce qu’ils ont souffert, partager les mêmes espoirs et aspirations, voir le monde à travers leurs yeux ». Les réfugiés sont nos maîtres et ils nous encouragent dans notre propre foi.

En accompagnant des gens, on découvre l’étendue de leurs demandes, et on s’engage à les servir. Cet engagement inclut une dimension pastorale. Bill Yeomens, qui a passé de nombreuses années avec les réfugiés de Malaisie et Thaïlande, le soulignait : « Aujourd’hui, les réfugiés sont des survivants. Une part essentielle de mon travail est de les aider à faire plus que survivre, de les aider à vivre en hommes et en femmes libres ».

JRS essaye d’aller là où il peut donner le plus de fruit. Ce choix demande à la fois une grande flexibilité et un constant discernement. Des programmes ouverts il y a dix ans peuvent aujourd’hui ne plus avoir de raison d’être ; des manières de travailler sont appelées à disparaître. Il faut beaucoup d’humilité, mais aussi un effort de communication interne de sorte que nous puissions apprendre ce qui a été utile dans d’autres secteurs. La communication est centrale dans la manière dont JRS entend défendre la cause des réfugiés. Mais elle suppose un travail préalable pour comprendre les causes des déplacements, en donnant la parole aux réfugiés – comment ils vivent leur vie et expriment leurs attentes –, en permettant à leurs mots-mêmes d’être entendus. Leurs histoires sont faites de dignité blessée ou bafouée, de souffrance, de dégradation. L’injustice des sociétés, d’un monde qui met des personnes sur les routes, et organise leurs mouvements, oriente le travail de tous les groupes qui interviennent auprès des réfugiés. La tâche du JRS est d’accompagner ceux-ci dans leur souffrance tout en affrontant avec détermination les causes de cette injustice. Mais si vous me demandez comment nous avons pris conscience de la manière dont nous travaillons, je dois dire que c’est des réfugiés eux-mêmes. Et ce que nous avons appris d’eux, nous le partageons avec tous. Au cœur de ce travail, l’hospitalité, celle que nous recevons des réfugiés, celle que nos communautés leur offrent, et grâce à laquelle nous nous accueillons mutuellement.

Projet – Qui sont les membres du JRS ?

Mark Raper – Je me souviens de la formule, avancée en Thaïlande par des gens des Nations unies à propos du JRS, il y a déjà de nombreuses années. Leur expression était : « missile non guidé ».

Dans les premiers temps, quand les membres du JRS étaient pratiquement tous jésuites, cette expression reflétait la vérité. A cette époque, pour travailler avec les réfugiés, vous deviez vous risquer à aller sur le terrain, avoir le courage de vous avancer dans des endroits isolés, parfois dangereux, être disponible, flexible, avoir une foi très forte et un engagement sans limite.

Aujourd’hui, où l’organisation a grandi et s’est stabilisée, où les missions sont mieux préparées, on continue d’attendre ces qualités des membres du JRS. Bien sûr, le personnel du JRS est plus diversifié. L’organisation est présente dans 50 pays, avec plus de 500 personnes. Elle rassemble plus d’une centaine de Jésuites (prêtres, frères et étudiants), 85 religieux d’autres congrégations et plus de 300 laïcs. Ces chiffres ne tiennent pas compte des milliers de bénévoles, parmi les réfugiés eux-mêmes, qui collaborent comme enseignants, soignants…

La diversité des membres du JRS demande une autre flexibilité dans le leadership et dans l’organisation des programmes. Les talents, les dons et les connaissances doivent être mis à la disposition de ceux qui en ont le plus besoin. Souvent, nous nous appuyons sur une religieuse ou un laïc pour diriger une équipe et contribuer à donner une dimension ignatienne aux programmes. Mais les services de JRS sont souvent distincts de la Compagnie pour permettre à tous ceux qui en font partie de trouver leur place. Le Centre Astalli, à Rome, qui nourrit et abrite des demandeurs d’asile, en est un exemple.

Je l’ai déjà dit, JRS est un réseau avant d’être une organisation. Ses membres ne sont pas seulement ses représentants ou ses employés, ce sont aussi ceux qui dans les pays développés prient et militent pour les réfugiés, qui les visitent dans des centres de détention, les professeurs qui font connaître cet univers à leurs élèves et les invitent à correspondre avec des enfants réfugiés.

Projet – Comment JRS travaille-t-il avec d’autres ONG ?

Mark Raper – Si JRS est un standard, il ne marche que lorsque les connexions sont bonnes. Nous aimerions croire que les relations de JRS avec d’autres groupes ou associations, et d’abord avec la Compagnie de Jésus, sont avant tout commandées par un esprit de coopération, de collaboration et de partenariat.

De plus, parce que le regard de JRS est d’abord tourné vers le bien des réfugiés, il n’entre pas en compétition avec les grandes agences internationales, mais cherche des manières de servir les réfugiés qui leur sont utiles : faire tourner des programmes indépendants, placer des personnes pour soutenir d’autres agences… Dès lors, nous avons de bonnes relations avec la plupart des agences, notamment celles des Nations unies. La sagesse et le savoir-faire accumulés durant ces années de présence peuvent aider au bien universel des réfugiés.

JRS travaille en coopération avec les Eglises locales et a noué des partenariats actifs avec d’autres congrégations. Dans la Compagnie, les relations avec chacune de ses Provinces sont importantes : pour soutenir leurs initiatives et leur permettre de faire face aux besoins des réfugiés sur leur territoire, pour trouver des ressources, des réponses qui dépassent parfois les capacités locales.

Projet – Quel est le lien aujourd’hui entre JRS et la Compagnie de Jésus ?

Mark Raper – Initiative du Père Arrupe confirmée par le Père Kolvenbach, JRS a été soutenu par les 33e puis 34e Congrégations générales 1 : « le Service jésuite des réfugiés accompagne beaucoup de nos frères et soeurs réfugiés, en les servant comme compagnons, en défendant leur cause dans un monde qui les ignore. La congrégation générale demande à chacune des provinces de soutenir le Service jésuite des réfugiés de tous les moyens possibles. » (34e Congrégation). C’est donc une oeuvre jésuite, dont le directeur jésuite rend compte au Supérieur général. Mais le lien le plus fondamental est celui de la spiritualité ignatienne : un encouragement pour la foi qui s’exprime à travers une recherche de la justice pour tous ; un appel pour une préférence pour les pauvres, imaginative et pratique, dans toutes les actions. Un des premiers documents du JRS établissait ce lien concret entre la vocation des jésuites et le service des réfugiés : « Nous sommes compagnons de Jésus, c’est pourquoi nous devons être compagnons des réfugiés, puisque Jésus aurait cherché et préféré leur compagnie ».

Dans l’organisation du JRS, l’esprit ignatien et son lien avec l’ensemble de la Compagnie sont vitaux. Sa santé dépend de la confiance et du soutien des provinces jésuites et des communautés. Dans la manière de décider comment et où travailler, de quels endroits se retirer, les critères de discernement donnés dans les Constitutions de la Compagnie sont fondamentaux. Ils appellent une réévaluation régulière des engagements à la lumière des changements de circonstances. Le discernement du plus grand bien est une condition pour rester fidèle à sa vocation.

Projet – Quels sont les nouveaux défis ?

Mark Raper – Je rentre à peine en Australie après 20 ans en Thaïlande et en Italie. J’y trouve une situation dans laquelle les demandeurs d’asile sont bien plus maltraités que lorsque j’étais parti, et où l’opinion en a pris son parti.

Cette perte de références et l’isolement de ceux qui s’engagent auprès des réfugiés pourraient leur faire perdre espoir. Comme s’ils s’enfonçaient dans les ténèbres, au lieu de continuer à allumer quelques bougies. C’est un grand défi d’encourager davantage de personnes à travailler auprès des réfugiés, et de rechercher les moyens de convaincre les gens ordinaires que ceux-ci ne sont pas « un problème », mais des frères et des soeurs.

C’est d’abord un défi spirituel. Il appelle un discernement à la fois sur les mouvements de notre coeur et sur les hésitations de notre monde. Le Père Kolvenbach résumait cela au synode africain en 1994. « Il ne suffit pas de s’engager par des actions charitables auprès des réfugiés, il faut s’opposer à la violence, le péché principal qui met les gens sur les routes. Nous devons analyser, exposer et essayer d’éradiquer les sources complexes du déracinement de tant de personnes. Ce serait une erreur que de blâmer seulement les leaders politiques africains pour les conflits et les massacres, ou pour le commerce des armes et les querelles de pouvoir. La violence doit être éradiquée à la racine, en chacun d’entre nous dans notre vie quotidienne… Demandons-nous comment, consciemment ou inconsciemment, nous contribuons à la violence qui force des millions de réfugiés loin de leur maison et de leur pays ».



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