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Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement.

Philip Pettit Gallimard, 2004, 440 p., 28,50 euros

Traduit de l’anglais. On ne manquera pas de se demander s’il s’agit bien d’un livre pour Français. L’auteur le fait remarquer presque lourdement dans sa préface à l’édition française. Mais c’est sans doute pour cela même que des Français doivent lire un tel livre, s’ils veulent se rendre compte d’une tout autre atmosphère, anglaise et américaine, de philosophie politique. Le livre est certes difficile, j’en conviens.

Des traits moins « républicains » en France

Voici le genre de questions que l’auteur, introduisant son livre en France, se sent obligé de poser: « L’idée rousseauiste de la souveraineté du peuple représente-t-elle une trahison de la tradition républicaine, ou le républicanisme perdure-t-il grâce à l’importance que cet auteur accorde à la notion d’empire du droit? Sieyès prend-il ses distances à l’égard de Rousseau – et autonomise le républicanisme français de la référence rousseauiste – lorsqu’il remplace le discours du peuple par celui de la nation? ». Ou encore : « L’insistance sur des notions aussi centrales que celles de peuple unitaire et de nation unitaire correspond-elle a un élément essentiel du républicanisme français ou à un aspect simplement contingent de celui-ci ? » Sous-entendu : si c’était un élément essentiel, les Français seraient très loin du « vrai » républicanisme, celui des Romains comme celui des Américains. « Ce ne sont là, dit-il, que quelques exemples de questions qui s’imposent à moi tandis que je pense le républicanisme dans un contexte français » !

Qu’est-ce que le « républicanisme » ?

Qu’est-ce que le « républicanisme » ici présenté, issu de Harrington, Locke, Montesquieu, Madison ? Pettit insiste pour le démarquer du libéralisme, du libertarisme surtout. Le libéralisme est simpliste, appelant l’immunité de toute interférence... Il est « atomiste », sous-entend-il aussi (l’auteur a écrit, il y a plusieurs années, un ouvrage Common mind, « anticolleciviste et antiatomiste »). Le républicanisme, c’est l’immunité de toute domination d’autrui. La liberté comme non-domination... Les femmes pouvaient bien demeurer traditionnellement dominées sans qu’on intervienne jamais directement dans leur vie ; les coutumes, les traditions suffisaient. Le libéralisme veut que le peuple soit le maître, l’Etat le serviteur ; le républicanisme suppose, lui, que le peuple soit le mandant, l’Etat le mandataire. Le libéralisme (la liberté des modernes, toute négative), c’est Benjamin Constant, c’est Isaiah Berlin. Le républicanisme, ce n’est ni la liberté négative des modernes, ni celle positive-participative des anciens, mais la non-domination sur aucune personne.

Il peut y falloir beaucoup d’intervention. Qu’elle soit de caractère écologique ou de caractère socialiste, elle n’est pas étrangère au républicanisme. Car il faut faire bien des choses, intervenir, pour éviter des dominations. La liberté comme non-domination suppose surtout l’empire du droit. Et il faut assurer aux hommes bien des droits : entendre ici le concept courant aujourd’hui d’ empowerment, de capacités. Il faut leur assurer aussi, dit Pettit, des pouvoirs, qui sont tout à fait décisifs : l’auteur mentionne la syndicalisation, à la fin du livre il est vrai (page 405).

Voilà une atmosphère typique... Pour se persuader de l’importance de livres comme celui-ci pour comprendre le monde (une autre partie du monde), il suffit, d’ailleurs, de consulter la bibliographie de l’ouvrage : vous n’y trouverez ni... Claude Lefort, ni même... Raymond Aron. Il y a loin en vérité de la préoccupation anglo-saxonne – les «  civil rights » des années 60 en furent un grand exemple – à la préoccupation française : ici, c’est toujours un peu moins des droits qu’il s’agit que de la participation.

On peut débattre de cette optique

Mais il vaut la peine, là-dessus, de débattre aussi. Les « droits », dans l’optique de la philosophie politique française, sont présupposés, trop facilement peut-être. Il est certain que le Français ambitionne, en plus peut-on dire, de faire partie d’un « corps » politique, réalité capable de l’élever, de le combler d’une certaine façon. A-t-il complètement tort ? L’Américain le critique pour cette ambition même, dans laquelle il décèle le germe d’un abandon de soi et de sa liberté, ou le danger d’un enfouissement dans une sorte de grand être. Dans cette ligne, il est toujours bien près de prononcer l’accusation de totalitarisme. Et on se souvient combien la littérature historienne des Etats-Unis a manié l’expression « démocratie totalitaire » à propos de la Révolution française, à l’exception (et encore) de sa phase « libérale » de 1789. Totalitaire est l’entrée dans un « corps politique ». On perçoit toujours du Rousseau derrière ce terme, et il n’est rien dont on se méfie tant.

Le Français peut cependant se défendre. Car s’il y eut bien une phase rousseauiste et dangereusement totalitaire dans la Révolution française, il est certain que l’on ne saurait, à l’inverse, se contenter de la « liberté des modernes », de garantir des droits, toujours plus de droits. Il faut se garder d’omettre la « liberté des anciens », qui n’est pas liberté ancienne, ou archaïque, ou dépassée, mais la reconnaissance mutuelle constituant une communauté, la participation faisant du corps politique mon corps. Dans cette dernière optique, il est demandé à chacun de prendre sur lui-même, de donner quelque chose de soi. Et je ne crois pas qu’il y ait en définitive de bonne vie politique sans cette étape supérieure de démocratie ou de république. Il y a deux degrés de démocratie, ai-je expliqué dans un texte de la revue Etudes1, il est indispensable de travailler à s’élever jusqu’au second... Le premier, d’ailleurs, risque couramment de ne pas se maintenir sans quelque dose de généreux don de soi, de la part en tout cas de nombre de citoyens... Aussi bien l’Anglo-saxon le présuppose-t-il lui aussi, sans doute, à sa façon, mais sans trop vouloir l’institutionnaliser.


1 / Etudes, janvier 2003, p.55-61.


Jean-Yves Calvez
6 mars 2004
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