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Politique et administration du genre en migration. Mondes atlantiques, XIXe-XXe siècles

Philippe Rygiel Publibook, 2011, 248 p., 29 €

On l’oublie, les femmes représentent aujourd’hui 50 % des migrants dans le monde. Or leurs parcours ont été beaucoup moins étudiés que celui de leurs homologues masculins. Pourtant on assiste, aujourd’hui, à une individualisation croissante des itinéraires migratoires féminins. La femme migrante n’est plus exclusivement épouse et mère. Elle devient, comme l’écrit Philippe Rygiel « agent économique, engagée dans la production ou consommatrice… voire actrice de la migration ». Cet ouvrage pluridisciplinaire, issu d’un colloque, offre un panorama et une mise en perspective des travaux menés sur le thème du genre en migration. Il a reçu le soutien de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

Les archives sur les ouvrières agricoles polonaises de l’entre-deux-guerres montrent que le genre induit souvent le cadre de vie et de travail, comme le contrôle social qui pèse sur les personnes. On rencontre ici un des thèmes du livre : l’administration de la migration, notamment la prise en charge par les fonctionnaires des guichets des services de la main-d’œuvre et de la police des migrants en fonction du genre, avec un regard institutionnel appuyé sur les comportements sexuels (prostitution, enfants hors mariage, homosexualité…). La mobilisation politique et associative, spécifique ou non des femmes migrantes, est abordée en fin d’ouvrage, attestant qu’elles n’ont pas été passives dans leur expression collective. Autre aspect, la désindustrialisation massive des pays occidentaux a conduit à une spécialisation professionnelle des migrantes dans des filières comme la garde des personnes âgées et le service domestique, et à l’émergence de femmes entrepreneuses, à la recherche d’une réalisation de leurs propres projets.

La première partie de l’ouvrage traite des flux : ainsi le passage des frontières lors de l’arrivée des immigrées européennes aux États-Unis lors de la grande période migratoire des années 1900-1930 (Dorothée Schneider). On y apprend que les femmes seules étaient suspectées de devenir une charge publique (les « LPC » : « liable to become a public charge »), voire de futures prostituées. Leur moralité était surveillée. Paradoxalement, plus elles étaient socialement dépendantes, plus elles étaient acceptables aux États-Unis. La frontière pouvait aussi être une menace dans l’autre sens, par l’expulsion pour immoralité ou incapacité à subvenir à ses besoins. Même suspicion pour les femmes asiatiques au cours du xixe et du xxe siècle (Suzanne Sinke), dont la respectabilité dépendait de celle apparente du mari. L’évolution de la législation aux États-Unis, qui privilégie l’immigration familiale, explique que les femmes ont plus souvent pu entrer comme épouses que comme travailleuses. Dans l’Espagne franquiste des années 1950-1960, l’émigration féminine isolée, encouragée par des femmes (mères, tantes) pour échapper aux rôles traditionnels imposés par les hommes en milieu rural, est tolérée sans être jamais explicitement autorisée. Les femmes restent en partie sous l’autorité de leur père, puis de leur mari. Beaucoup sont parties sous le couvert d’un séjour touristique, de façon irrégulière, car Franco considérait l’émigration féminine comme un danger et une aventure. Certaines ont rencontré des difficultés pour obtenir un passeport du fait des sympathies politiques de leurs parents. Aux Antilles, on voit les femmes partir vers les États-Unis et le Canada (Terry Jones), une pratique socialement et culturellement valorisée, et travailler dans les services médicaux et domestiques. Là encore, les dynamiques de la migration viennent contredire le mythe de l’homme soutien du foyer où l’activité économique des femmes ne peut être qu’informelle. La migration internationale devient alors un facteur de mobilité socio-économique et de reconnaissance sociale.

La seconde partie, à propos des « stocks », traite de la gestion du genre par les politiques migratoires. Dans l’entre-deux-guerres, la naturalisation en France a eu tendance à privilégier les hommes (Linda Guerry) : les femmes postulant devaient joindre l’autorisation du mari, sauf pour les célibataires et les divorcées. En cette période de déclin démographique, la naturalisation des hommes jeunes était particulièrement bienvenue en raison de leur incorporation au service militaire. Le fait cependant d’être mère d’enfants français ou de combattants morts au front pouvait être un motif de naturalisation. Dans la période de décolonisation, l’immigration maghrébine est surtout masculine. Peu de travaux portent sur les femmes, venues dans le cadre du regroupement familial (Amelia Lyons), mais l’analyse du rôle de l’aide sociale permet de jeter un peu de lumière sur une approche de genre largement confiée par l’État aux associations socio-caritatives. Et l’on constate que le regroupement familial algérien a commencé dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, contrairement à une idée reçue. L’un des chapitres les plus originaux porte sur le contrôle exercé par les policiers de Paris sur les pratiques sexuelles des Nord-africains dans les années 1950-1960, ainsi dans les vespasiennes et bains publics (Emmanuel Blanchard). Les « colonisés » étaient soupçonnés par la police d’homosexualité récurrente entre eux, même si certains rencontraient la demande de partenaires français. Mais peu d’entre eux ont été poursuivis par les tribunaux, au contraire des prostituées. On aurait tendance aujourd’hui à insister davantage sur la virilité de ces mêmes hommes (machisme, violence urbaine) alors que de leur côté, les femmes sont suspectées de trop se soumettre à la lettre du Coran et peuvent même être pénalisées (burkha) pour avoir ainsi obéi à la volonté de leurs maris (Bronwyn Winter). Les femmes sont à la fois hypersexualisées, notamment par les hommes de leur groupe, et suspectes de défaut d’intégration par les institutions françaises qui répriment le voile intégral, soulignant leur défaut d’égalité.

La troisième partie est centrée sur la mobilisation politique et associative, l’« agir migrants », avec l’exemple - oublié par nombre d’historiens - des Italiennes d’extrême gauche aux États-Unis dans les années 1890-1930 (Marcella Bencivenni), ou ceux des mouvements de femmes dans l’immigration en France de 1970 à 1990 (Claudie Lessellier), des pionnières à la recherche d’autonomie et des militantes pour les femmes d’immigrés des bidonvilles aux « beurettes », meneuses de luttes collectives axées sur la solidarité des femmes de l’immigration. Un dernier chapitre porte sur les combats des féministes pour les migrantes italiennes depuis 1970 (Wendy Pojmann), même si la plupart sont restées éloignées des nouvelles migrantes du tiers-monde en Italie.

Au total, on est frappé par l’étonnante richesse de ce livre, qui dévoile des situations migratoires souvent mal connues, ordonnées autour de la question du genre. Manifestement, la variété des situations appelle des réponses politiques différenciées. Mais, et c’est notre seul regret, l’ouvrage ne propose pas de synthèse récapitulative du traitement par l’administration du genre en migration.

Catherine Wihtol de Wenden
25 juin 2012
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