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Idées reçues sur les mondes ruraux

Marie-Hélène Lechien et Benoît Leroux (dir.) Le Cavalier bleu, 2025, 208 p., 21 €

À partir d’idées reçues largement diffusées, ce livre met à l’épreuve les représentations médiatiques et politiques du monde rural, révélant une réalité sociale complexe, loin des usages réducteurs et des oppositions simplistes avec l’urbain.

Les sociologues Marie-Hélène Lechien et Benoît Leroux ont rassemblé les contributions de 32 sociologues, économistes, politistes, historiens et géographes autour du concept de ruralité et de sa pertinence.

Le terme de « ruralité » a progressivement supplanté celui de « campagnes » dans le discours public à partir des années 1960, au moment du développement des politiques d’aménagement du territoire. Tout l’enjeu du terme est sa polysémie : le rural n’est pas seulement ce qui relève du monde paysan ou du monde agricole, il existe en effet différentes acceptions du terme rural, en fonction des époques.

Construit autour d’articles courts, centrés chacun sur un cliché de la ruralité, le livre s’attaque à deux principales idées reçues : le caractère « arriéré » des habitants de la ruralité et la fameuse convivialité de la campagne, sorte d’utopie pastorale moderne. Chaque contributeur étudie un thème en particulier.

Tout y passe, le cliché selon lequel la ruralité serait loin de tout, l’idée que chaque rural possède une voiture, les déserts médicaux et scolaires, l’ennui, la représentation contrastée du chasseur, les résidences secondaires, la politique et notamment les liens entre ruralité et extrême droite, la proximité des villes « à la campagne », la solidarité supposée et son lien avec la citoyenneté, et, enfin, la question du rapport à la nature.

L’ouvrage s’attaque à deux idées reçues : le caractère « arriéré » des habitants de la ruralité et la fameuse convivialité de la campagne.

L’ensemble formé par ces contributions permet d’écarter les principaux clichés sur la ruralité véhiculés par les médias grand public et par les personnalités politiques. Le lecteur découvre et retient aussi quelques chiffres et données utiles pour forger son esprit critique. Ainsi, les personnes âgées et la classe ouvrière sont effectivement majoritaires au sein de la ruralité, tandis que les cadres et les professions intellectuelles sont sous-représentées.

Cependant, l’ouvrage permet de comprendre que les habitants de la ruralité forment un ensemble très divers. Au sein d’un foyer, le revenu principal est ainsi, dans la plupart des cas, issu d’activités non agricoles. En effet, d’après le recensement de 2020, il y a 29 % d’ouvriers et seulement 5 % d’exploitants agricoles au sein de la ruralité. Si les ouvriers forment le premier groupe d’actifs, ils n’en restent pas moins un groupe divers qui compte aussi bien des ouvriers du secteur industriel que des ouvriers agricoles, dont le nombre a plus que triplé depuis la fin des années 1980.

Enfin, la ruralité n’exclut pas la richesse : certains exploitants agricoles tirent leur épingle du jeu en diversifiant leurs activités et en stabilisant et augmentant ainsi leurs revenus par rapport à la moyenne. Cibles récurrentes des clichés sur la ruralité, les femmes résistent et ont fait évoluer les lignes et leurs statuts depuis 1999 et la loi d’orientation agricole qui crée le statut de conjoint collaborateur. Nombreuses sont celles qui revendiquent le statut d’associée et qui refusent la précarité liée au seul statut d’épouse, qui les prive de leur retraite.

La France est toujours loin de la parité, mais en 2025, on compte une agricultrice pour deux agriculteurs. Les femmes sont également présentes dans les statistiques d’emploi ouvrier et sont majoritaires dans le secteur des services directs à la personne, dit du « care », où elles sont légèrement plus nombreuses en proportion que sur le reste du territoire.

Les femmes revendiquent le statut d’associée et refusent la précarité liée au seul statut d’épouse.

Dans les clichés confirmés par les chiffres, on compte notamment la disparition progressive des commerces de proximité : en 2021, 62 % des communes françaises ne disposaient plus d’aucun commerce, contre 25 % en 1981 (malgré la diminution du nombre de communes depuis).

Les auteurs montrent comment certains partis d’extrême droite s’emparent des quelques vérités parmi les nombreux clichés énumérés et en profitent pour se positionner en support de la ruralité, véhiculant ainsi l’image erronée selon laquelle le monde rural voterait majoritairement extrême droite, alors que c’est le cas également de nombreuses grandes villes de France et que la ruralité est loin d’être un ensemble homogène, comme pouvait l’être la classe ouvrière à l’époque de son vote majoritaire pour le Parti communiste dans les années 1950.

Les auteurs se posent la question de la pertinence de l’opposition entre rural et urbain en raison de la diversité existant au sein de ces ensembles. Si la question est intéressante, elle aurait cependant pu être amenée bien plus tôt dans l’ouvrage et aurait permis d’approfondir la réflexion en évitant les répétitions entre les différents articles.

En effet, le public supposé de ce livre est restreint aux pairs des auteurs et à quelques citadins désireux de mieux comprendre le concept de ruralité pour s’affranchir des clichés associés. Mais les « ruraux » apprendraient-ils quelque chose de cette lecture ? S’ils sont bien avertis des clichés existant à leur encontre, leur donner la parole aurait permis de mieux comprendre toute la diversité de ce groupe statistique de plus en plus artificiel.

Irène Rodriguez
23 mars 2026
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