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Béton Arme de construction massive du capitalisme

Anselm Jappe L'échappée, 2020, 200 p., 14 €

Le béton, matériau le plus employé sur terre après l’eau, n’a pas fini de faire couler de l’encre. Anselm Jappe, théoricien de la critique de la valeur, s’emploie ici à en fustiger, de manière vive et ramassée, la nocivité. Il le fait radicalement, comme il sied aux ouvrages de la collection « Pour en finir avec ». Faisant feu de tout bois, il mêle avec aisance les registres, les disciplines et les intuitions, passant sans ciller de la China National Building Material, principale entreprise de production de ciment en Chine, au Faust de Goethe. S’il s’appuie particulièrement sur l’architecte et écrivain austro-américain Bernard Rudofsky (1905-1988) et l’artiste et écrivain anglais William Morris (1834-1896), la variété de ses références est impressionnante.

Pour autant, Anselm Jappe ne prétend à l’originalité que sur trois points : l’accent mis sur les matériaux ; la réflexion sur les architectures vernaculaires ou traditionnelles (« assassinées » d’après lui) ; « la mise en évidence de l’isomorphisme entre le béton et la logique de la valeur marchande ». C’est sans doute sur ce dernier point, développé dans le chapitre « Le concret de l’abstrait » (en jouant sur le fait que le béton se dise concrete en anglais, concreto en espagnol), que l’apport est le plus neuf. « La société capitaliste est fondée […] sur une abstraction bien particulière – le travail abstrait qui crée la valeur. Cette abstraction s’exprime de manière particulièrement concrète et visible dans deux matériaux : le béton et les matières plastiques. »

Car, au-delà du matériau lui-même, c’est bien la « tyrannie marchande » et le capitalisme qui sont visés (comme l’explicite le sous-titre de l’essai), ainsi que, plus généralement, le pouvoir. Pouvoir qui se manifeste au niveau international, l’hybris bétonnier chinois étant lue comme une manifestation d’ambitions géopolitiques conquérantes, comme au niveau de la ville, où l’affirmation de la ligne droite et des plans orthogonaux seraient le signe que « le pouvoir resserre progressivement ses mailles sur tous les aspects de la réalité sociale ». Ce « brutalisme » moderne, en rigidifiant le système capitaliste et ses structures, nous enfermerait dans un monde bétonné où nous ne nous retrouverions plus nous-mêmes… Quant aux voies de sorties, Anselm Jappe ne propose rien de concret.

Émilie Reclus
8 janvier 2021
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