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La tête, la main et le cœur La lutte pour la dignité et le statut social au XXIe siècle

David Goodhart Les Arènes, 2020, 480 p., 20,90 €

Dans Les Deux Clans, la nouvelle fracture mondiale, paru en 2019 aux mêmes éditions, l’essayiste britannique David Goodhart appelait à un rééquilibrage sociétal au profit des « Quelque Part », les perdants apparents de la mondialisation, qu’il opposait aux « Partout », sorte d’élite « bobo » plus ou moins hors-sol. Il déplace ici la focale pour montrer comment la « Tête » (travail cognitif hautement qualifié) aurait pris l’ascendant sur la « Main » (travail manuel) et le « Cœur » (travail du soin) dans les sociétés occidentales – Royaume-Uni et États-Unis essentiellement. L’essai est bien charpenté. Le décor est planté : la domination économique et symbolique de la « classe cognitive » et son fragile fondement méritocratique. Puis l’ouvrage creuse le problème : la prise de pouvoir des « cognitifs » assortie d’une implacable et obtuse sélection par l’éducation ; et l’avenir est enfin envisagé. Sur ce dernier plan, la « chute du travailleur de la connaissance », notamment liée aux évolutions technoscientifiques et à la mondialisation, pourrait être une bonne nouvelle, permettant un certain rééquilibrage vis-à-vis d’activités moins qualifiées. Différentes questions courent tout au long de la réflexion, comme celle des inégalités ou celle de la mesure de la valeur accordée aux êtres et aux choses. De grandes tendances sont soulignées, comme l’aporie moderne entre liberté et réussite individuelles face aux engagements familiaux et collectifs, ou encore les formes dangereuses de dépolitisation technocratique… Ce qui peut expliquer le sentiment lancinant que tout « part en vrille », selon la formule retenue par David Goodhart dans la première phrase du livre. Mais celui-ci a les défauts de ses qualités : fluidité et simplicité d’une part, approximations et raccourcis de l’autre. Le dernier chapitre, « La diversité cognitive et l’avenir de toute chose », dissipe un malaise qui peut survenir au cours de la lecture : ces trois catégories ne sont pas étanches. Il faut beaucoup d’intelligence dans les domaines du soin, de l’artisanat ou chez le garagiste. En réalité, « l’ère cognitive souffre d’un cloisonnement trop rigide entre les trois ». Quoi qu’il en soit, l’auteur se fait l’écho d’une profonde aspiration à une répartition moins inégale du statut social. « Redorer le blason et augmenter les gratifications de la Main et du Cœur prendra du temps […], et pour ce faire, il faudra réduire la concentration des richesses de la Tête, relever les salaires des métiers du soin, honorer les compétences artisanales et proposer l’éducation tout au long de la vie. »

Jean Vettraino
1er novembre 2020
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