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Organisons-nous ! Manuel critique

Adeline de Lépinay Hors d'atteinte, 2019, 290 p., 18 €

Ancienne membre fondatrice de l’Alliance citoyenne d’Aubervilliers, la militante libertaire Adeline de Lépinay a souhaité prendre du recul face à l’importation du community organizing en France. L’ouvrage est composé de 5 chapitres. Le premier introduit les notions d’éducation populaire et d’organizing (à la fois associatif et syndical), en s’attachant à décrire leurs différences et leurs possibles complémentarités. Les quatre chapitres suivants s’articulent de façon programmatique, en relayant chacun une étape nécessaire à l’organisation collective : « Nous regrouper », « Nous émanciper », « Nous organiser démocratiquement » et « Passer à l’action ».
L’auteure mêle constamment trois registres différents : l’analyse sociologique (et parfois historique), la formalisation conceptuelle et l’outillage concret. D’où le titre de Manuel Critique, car il s’agit moins d’un mode d’emploi que d’une prise de recul face à un ensemble de pratiques. Cette lecture de l’organizing conduit à de nombreuses distinctions, dont la plus transversale est celle qui oppose trois postures dans la façon de pratiquer l’organisation collective : l’organizing autoritaire (macho, machiavélien et tayloriste), l’organizing citoyen (paternaliste, verbeux et dépolitisé) et l’organizing décentralisé (libertaire, solidaire et anticapitaliste). Les deux premières postures (associées ici à celle de Saul Alinsky) figurent comme des contre-exemples, auxquels s’oppose une vision libertaire de l’organizing, qui se dessine peu à peu sans jamais chercher à s’imposer comme seule voie de recours. L’auteure tente de trouver la ligne de crête qui permettrait de se revendiquer de luttes à la fois efficaces et solidaires, en passant à l’action aujourd’hui sans oublier les enjeux d’une structuration pour demain : « C’est le principe de la double besogne décrite dans la charte d’Amiens, qui nous invite à concevoir toute action et toute lutte sur deux temporalités : celle des revendications immédiates pour l’amélioration d’un quotidien difficile, fait d’oppressions et d’exploitations concrètes, et celle de la construction de la possibilité d’une transformation d’ensemble de la société et de la sortie du capitalisme ». À la recherche de ce point d’équilibre, les chapitres 3 et 4 sont particulièrement éclairants. L’un porte sur les enjeux d’une éducation populaire au sein des luttes, qui permet de construire un « idéal de dépassement des rapports sociaux d’oppression ». L’autre interroge les conditions de possibilité d’un fonctionnement réellement démocratique au sein des collectifs, des associations et des syndicats.
Organisons-nous ! n’est pas écrit pour les néophytes qui pourront parfois se perdre dans le vocabulaire technique ou les références aux expériences américaines. Mais les autres découvriront, dans ce texte exigeant, un jalon important dans la lente mutation stratégique des luttes sociales en France.

Jean-Michel Knutsen
23 avril 2020
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