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Retrotopia

Zygmunt Bauman Premier Parallèle, 2019, 256 p.,20 €

Du présentisme théorisé par François Hartog au convivialisme de Nathanaël Wallenhorst (cf. n° 371 de la Revue Projet), des utopies réalistes de Rutger Bregman aux dystopies foisonnantes, les rapports à l’avenir sont divers, multiples, éclatés. Pour Zygmunt Bauman (1925-2017), on assisterait en fait à un puissant revirement frappé du sceau de la nostalgie. Face à un futur incertain et menaçant, perdue dans un monde « moderne liquide », c’est-à-dire non plus fondé sur une organisation collective mais réduit à des individus voués à eux-mêmes, une majorité de nos contemporains se tournerait vers un passé, certes fantasmatique, mais procurant un sentiment de stabilité et de confiance. Revirement qui opérerait « à tous les niveaux » de la vie sociale. L’auteur, dont l’agilité et la curiosité intellectuelles sont immenses, retient ici quatre « retours » : à Hobbes, avec une prolifération de la violence ; à la tribu, pour un réconfort communautaire ; aux inégalités, apparemment inextinguibles ; à l’utérus, comme un nirvana où nous n’aurions plus à choisir ni décider quoi que ce soit. Zygmunt Bauman montre l’ambiguïté et la complexité de ces aspirations « rétro topiques », prisonnières d’une dialectique instable entre sécurité et liberté, prisonnières aussi d’une autoréférence faussement ingénue. Ces paradoxes sont tels que les solutions individuelles n’en peuvent mais. Ainsi, les recettes contre la solitude, telles qu’on les trouve à l’étal des librairies, seraient-elles à peu près aussi efficaces que ces bains d’eau glacée que l’on prenait au XIXe siècle contre la fièvre typhoïde… Ne nous y trompons pas cependant : Zygmunt Bauman reste résolument tourné vers un avenir où l’intégration humaine se « hausserait » au niveau de l’humanité dans son ensemble ; un monde « multiculturel, multicentré et multiconflictuel », sans évidences, mais où prévaudrait, pour tous, une culture du dialogue et de la rencontre. Ce livre posthume complète l’œuvre d’un des plus grands critiques de la modernité de son temps ; il peut aussi en offrir une bonne introduction.

Jean Vettraino
31 octobre 2019
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