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Résonance Une sociologie de la relation au monde

Hartmut Rosa La Découverte, 2018 [2016, traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb et Sarah Raquillet], 536 p., 28 €

« Si le problème est l’accélération, alors la résonance est peut-être la solution. » Les premiers mots de Résonance posent d’emblée la thèse centrale d’un ouvrage fondamental qui s’inscrit dans la longue ligne de la théorie critique de l’École de Francfort. Dans Accélération : une critique sociale du temps, paru en France en 2012, le philosophe et sociologue allemand avait proposé une théorie systématique de l’accélération sociale en pensant ensemble l’accélération technique, celle des rythmes de vie et celle des transformations sociales. L’expérience de la modernisation est une expérience d’accélération et l’augmentation de la vitesse apparaît finalement comme le véritable moteur de l’histoire moderne. Au point de départ de Résonance, on retrouve cette affirmation d’une caractéristique structurelle de la modernité tardive : « Elle ne peut se stabiliser que de manière dynamique » (p. 46), « elle est tributaire de la croissance, de la densification de l’innovation et de l’accélération pour conserver et reproduire sa structure » (p. 466). Certains ont voulu faire de Rosa le chantre de la décélération, ce dont il se défend vigoureusement. En réalité, sa proposition va plus loin et ailleurs. Qui penserait d’ailleurs que la décélération soit la réponse ultime, si l’on songe, par exemple, aux progrès réalisés pour l’arrivée des secours sur le lieu d’un accident ?

Pour répondre au défi de cette accélération sans fin, corrélée à une logique de compétition ininterrompue pour l’affectation des ressources, Rosa s’attelle à construire une sociologie de la relation au monde, c’est-à-dire à l’environnement naturel et matériel, aux autres personnes et aux collectifs, mais aussi à une totalité englobante et transcendante (Dieu, la nature, l’art, l’histoire, etc.). En philosophe, il se pose la question de la vie bonne et donc de « relations au monde réussies ou ratées » ; mais, en sociologue, il analyse avec précision les conditions sociales et socioculturelles qui permettent ou entravent ces relations. La notion de résonance est la clé de cette sociologie de la relation au monde.

Elle est un mode de rapport au monde marqué par une dimension « responsive ». Je suis affecté par une chose, une personne, une œuvre d’art et à mon tour j’exprime une émotion, je touche, j’affecte l’autre. Le monde parle. Je parle. Les deux côtés parlent de leur propre voix. La relation induit une transformation mutuelle à la fois du monde et du sujet. Mais la résonance est aussi empreinte d’une dimension d’indisponibilité fondamentale. Cette dernière caractéristique est cruciale. La résonance ne se maîtrise jamais entièrement. Elle peut surgir là où on ne l’attendait pas, par exemple au milieu d’un travail a priori ennuyeux. Elle peut également ne pas survenir, alors même que toutes les conditions semblent réunies : à un concert avec des amis, attendu depuis longtemps, il ne se passe rien, même si, après coup, on justifie le prix exorbitant que l’on a payé en en faisant de grands éloges. La notion de résonance permet aussi de réinvestir celle d’aliénation, comprise comme son opposé : une forme de rapport au monde « sans relation », où tout devient muet et sourd, « on “a” une famille, un travail, une vie associative, une religion, etc., mais ils “ne nous disent” plus rien » (p. 211).

Rosa passe ainsi au prisme de la résonance et de l’aliénation diverses dimensions de la vie humaine, en analysant les éléments du contexte social qui influent dans un sens ou dans l’autre. L’entreprise est vaste : famille, amitié, politique, travail, école, sport, consommation, religion, nature, histoire, art… L’auteur s’appuie sur des ressources multiples puisées dans la sociologie, la psychologie sociale ou la philosophie, mais aussi dans la littérature et la culture contemporaine. Il évoque régulièrement des situations très concrètes. Mais il ne cède jamais rien de la rigueur d’une argumentation systématique pour étayer sa thèse principale : une relation « résonnante » (responsive) au monde est le critère clé d’une vie réussie. Rosa prend également bien garde à ne pas réduire l’analyse à un couple simpliste (bonne résonance, mauvaise aliénation) et souligne davantage une dialectique entre les deux notions. C’est bien parce que le monde résiste, parce qu’il recèle une part d’indisponibilité, tout comme le sujet, qu’ils peuvent résonner. L’éponge qui absorbe l’eau qui l’environne ne résonne pas ! Et l’aspiration à une résonance complète et permanente serait pathologique pour le sujet et potentiellement totalitaire au plan social. Au contraire, « certaines formes et phases d’aliénation doivent être considérées comme inévitables, et même comme une condition préalable à de futures relations résonnantes » (p. 50).

Résonance n’offre pas seulement une proposition particulièrement stimulante pour la recherche d’un critère renouvelé de vie réussie. La seconde partie de l’ouvrage présente sur cette base une réinterprétation remarquable de la modernité et une véritable théorie critique de la relation au monde pensée comme critique des rapports de résonance. Cette théorie apporte ainsi un éclairage unique sur les multiples crises du monde actuel. La modernité apparaît comme une « formation socioculturelle caractérisée à parts égales par la crainte d’une perte des axes de résonance, c’est-à-dire d’un mutisme du monde » (chapitre IX : La modernité comme histoire d’une catastrophe de la résonance) et « une sensibilité et un besoin de résonance toujours croissants » (chapitre X : La modernité comme histoire d’une sensibilité accrue à la résonance) (p. 49). La logique moderne de l’accroissement généralisé, de l’accélération et de la compétition conduit à un mode de vie où le monde est réifié, comme ressource mise à disposition, comme objet à transformer ou comme simple instrument, et perd ainsi ses qualités résonnantes. « Ce qui est au cœur de la crise écologique », c’est « le fait que, à considérer la nature comme une simple ressource, nous lui dénions son caractère de sphère de résonance ». La crise de la démocratie « tient moins aux mauvais résultats de la politique démocratique ou à son incapacité à prendre suffisamment en compte les intérêts hétérogènes, qu’au fait qu’elle ne semble plus répondre aux citoyens et aux citoyennes ». Quant à la crise psychologique, elle « peut se lire elle aussi comme une aliénation fondamentale et constitutive » de la modernité tardive. Aussi bien, la croissance fulgurante des cas de dépressions et de « burn out » « ne résulte pas en premier lieu d’une surcharge de travail, d’une trop grande vitesse d’exécution ou d’un excès d’exigences, mais d’un effondrement des axes de résonance essentiels aux sujets » (p. 53).

Cette question du burn out, qui revient à plusieurs reprises dans l’ouvrage, rappelle que le cadre général de réflexion de Rosa est souvent celui des classes moyennes supérieures occidentales. Lui-même le reconnaît : ailleurs dans le monde et dans d’autres milieux socioculturels, les axes et sphères de résonances significatifs sont probablement autres que ceux qu’il analyse. Il y a là un vaste champ de recherche – et une génération de chercheurs autour de lui s’y est déjà attelée. Mais Rosa ouvre une voie novatrice et solidement ancrée dans une tradition pour continuer à penser de manière critique notre monde contemporain. Et en tirer des conséquences pratiques ! « Il n’est pas trop tard pour commencer aujourd’hui à œuvrer à la qualité de notre relation au monde – à la fois individuellement et ensemble, politiquement. Un monde meilleur est possible, un monde où il ne s’agit plus, avant tout, de disposer d’autrui, mais de l’entendre et de lui répondre » (p. 526).

Résonance est certes un ouvrage consistant ! Mais son style le rend sûrement accessible à une audience large pour un questionnement qui concerne toute la société. Nul doute qu’il fera date.

Grégoire Catta
20 novembre 2018
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