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Géographie urbaine de l’exclusion dans les grandes métropoles régionales françaises

Gérard-François Dumont L'Harmattan, 2011, 268 p., 26 €

Gérard-François Dumont.

L’exclusion ne se situe pas majoritairement en périphérie mais au centre; sa logique n’est pas tant centrifuge que centripète. Telles sont les conclusions de ce livre, à l’encontre des représentations courantes sur les grandes villes françaises. Développant un article paru dans Population et avenir1, il offre une cartographie précise de l’exclusion – définie comme « la marginalisation sociale d’une partie de la population d’une société » (p. 11) – dans les métropoles de Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Nice et Toulouse.

Gérard-François Dumont présente et justifie d’abord les aspects novateurs de l’ouvrage : son champ géographique et son approche statistique. Estimant que l’échelle nationale, généralement retenue, et la prégnance du « modèle parisien » masquent la réalité de l’exclusion urbaine, il écarte l’Île-de-France pour se concentrer sur les unités urbaines2 des six grandes métropoles régionales – et leurs 375 communes. L’exclusion est appréhendée à travers treize indicateurs3, que l’auteur combine en un « indice synthétique d’exclusion » (ISE). Cet énorme travail de récolte, d’analyse scrupuleuse et de synthèse des données est un des principaux apports de l’ouvrage.

Chaque indicateur est ensuite analysé et cartographié – soit treize cartes (en noir et blanc) par métropole, soigneusement conçues et réalisées, quoique la qualité d’impression soit médiocre. La démarche est essentiellement descriptive. Chaque indicateur est « discrétisé » en cinq classes par rapport à sa valeur moyenne dans l’unité urbaine4. L’exclusion urbaine est ainsi envisagée de manière relative pour chaque métropole. Ces mesures permettent d’aller au-delà des perceptions habituelles. À Lille par exemple, si la gentrification5 est nette depuis vingt ans dans le centre historique et les quartiers autour de la nouvelle gare, Lille Sud ou Fives restent en grande difficulté : « la richesse relative de la partie centrale cache la moindre aisance de quartiers plus périphériques, qui ont souffert des pertes d’emplois dans l’industrie, en particulier dans le textile » (p. 66). Aussi la commune-centre de Lille affiche-t-elle des taux de chômage, d’emplois aidés et de ménages fiscaux non imposés particulièrement forts. Un constat similaire peut être fait à Bordeaux, pourtant réputée « ville bourgeoise » (p. 39).

La synthèse des résultats fait apparaître une grande diversité, du fait de la complexité du phénomène d’exclusion et du peuplement spécifique de chaque commune. À partir de l’ISE, il est frappant de constater qu’à Nice comme à Toulouse, à rebours des représentations positives que l’on a de ces villes, l’exclusion maximale se trouve dans la commune-centre. En effet, leur désindustrialisation a fait exploser le chômage, alors que l’insalubrité d’une partie de l’habitat y maintient des populations modestes, en particulier immigrées. L’auteur aurait d’ailleurs pu insister sur cette dualité croissante (embourgeoisement/paupérisation) qui touche le cœur des métropoles françaises6. Autres facteurs explicatifs : la présence de nombreux étudiants, une partie étant fortement touchée par la précarité, ainsi que l’importance des grands ensembles (à Toulouse, Marseille ou Nice).

La notion et les mesures de l’exclusion sont toujours discutables7. Cet ouvrage apporte indiscutablement une meilleure connaissance de sa répartition spatiale. Mais, reposant essentiellement sur un travail statistique et sans comparaison temporelle, atteint-il ce qui est au cœur de l’exclusion, sa dynamique et sa dimension subjective? Il évoque à peine les personnes « sans-abris »8 ou en situation irrégulière, pourtant fort nombreuses en ville. Ayant conscience de ces limites, il invite en conclusion à affiner l’analyse. Quant à l’indicateur synthétique d’exclusion, l’avenir dira si les géographes, démographes et statisticiens se le réapproprieront.


1 / Gérard-François Dumont et Laurent Chalard, « Les villes-centres, territoires d’exclusion ou de ‘gentrification’ », Population et avenir, n° 700, nov.-déc. 2010, pp. 4-8.
2 / Notion forgée par l’Insee : commune ou ensemble de communes présentant une zone de bâti continu (pas de coupure de plus de 200 mètres entre deux constructions) qui compte au moins 2 000 habitants.
3 / Taux de chômage, taux de logements HLM, taux d’ouvriers et d’employés, taux de non diplômés, taux de familles monoparentales, taux d’emplois aidés, taux de surendettement, revenu fiscal médian des ménages, part des ménages fiscaux non-imposés, limite du premier décile du revenu fiscal des ménages, part de la population couverte par un membre bénéficiant du RMI, taux d’allocataires percevant l’allocation adulte handicapé et l’allocation de parent isolé.
4 / Elevée, moyennement élevée, moyenne, moyennement faible, faible.
5 / Synonyme d’embourgeoisement. Processus de transformation économique et sociale des quartiers centraux, engendré par la rénovation urbaine et/ou la réhabilitation du bâti ancien.
6 / Christophe Guilly et Christophe Noyé, Atlas des nouvelles fractures sociales en France, Autrement, 2004, p. 28.
7 / Julien Damon, L’exclusion, Puf, « Que sais-je ? », 2011 [2008].
8 / Il estime « le nombre de SDF à Marseille au minimum à 2 000 personnes », en se basant sur le nombre de places en foyer d’hébergement d’urgence (p. 229).


Jean Vettraino
1er décembre 2011
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