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La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement

Luc Boltanski Gallimard Essais, 2004, 420 p., 22,50 euros

Pari risqué que de se lancer dans une sociologie de l’avortement. Le débat est fortement clivé idéologiquement, notamment parmi les scientifiques qui s’intéressent à la famille, qu’ils le fassent par le biais de la démographie, ou par celui de l’anthropologie sociale. La perspective ouverte par ce livre s’appuie sur une sociologie de l’engendrement : c’est elle qui est première et le travail réalisé à propos de l’avortement y trouve un ancrage. Ce choix, on le comprend aisément, oriente l’essentiel du développement car il permet de montrer qu’il n’y a pas de symétrie entre les deux processus qui conduisent l’un à mettre au monde un enfant l’autre à avorter. Pour arriver à cette conclusion, il fallait accepter, comme l’a fait l’auteur, de ne pas réduire le phénomène décrit et pour cela de traverser différents champs connexes : le religieux, la parenté, le politique, et l’individuel.

Le parcours débute par l’identification des deux contraintes d’engendrement : nul individu ne peut venir au monde s’il n’est né de la chair et s’il n’est authentifié par une parole qui le reconnaît. Or rien ne permet de dissocier les individus pour lesquels l’engendrement par la chair a coïncidé avec un engendrement par la parole de ceux pour lesquels cette coïncidence n’existe pas. L’engendrement apparaît donc ici dans toute sa fragilité : la venue d’un être dans le monde traverse ces deux contraintes et ce passage a quelque chose de gratuit, de non-nécessaire. C’est pourquoi, sous différents modes, nos sociétés ont tenté d’alléger cette contrainte en plaçant l’engendrement dans un système de sens qui facilite cette traversée. Dès sa conception, on peut voir dans l’être en devenir la création de Dieu et l’accueillir. On peut lui donner une place immédiatement dans sa parenté. On peut en faire un citoyen et le placer sous la protection de l’État-nation. On peut aussi, comme c’est davantage le cas aujourd’hui, l’inscrire dans un projet parental.

Les trois premiers systèmes de sens sont sans doute les moins perméables à une justification de l’avortement. Ils déchargent en quelque sorte l’individu, au profit d’une institution, des choix difficiles, dont celui d’accepter de mettre au monde un être en devenir. En ce sens, la contrainte est allégée. Aujourd’hui, cependant, la fondation d’un couple, d’une famille, est davantage objet d’un choix personnel, d’un projet à construire. Dès lors, la conception d’un être doit s’inscrire dans un projet parental dans lequel plusieurs questions doivent trouver leur réponse : l’enfant à naître aura-t-il un ou deux parents ? Le père biologique est-il identifiable ? Peut-il ou doit-il devenir celui qui permettra d’authentifier par une parole l’être qui va venir au monde ? Enfin, cette conception correspond-elle à un projet parental qui pourrait s’articuler avec d’autres projets, notamment professionnels ? Quand une grossesse est en cours, toutes ces questions ne sont peut-être pas encore résolues, qu’elles soient portées par un couple ou par une femme seule. On pourrait alors penser qu’il y a une sorte de symétrie dans l’alternative qui s’offre : mettre au monde, ou ne pas mettre au monde.

En réalité, malgré toutes les tentatives de justification, l’équilibre n’est jamais atteint. Et les choix du législateur en sont le reflet, en France en particulier. Il a choisi d’abord de dépénaliser l’avortement, il n’a pas choisi de l’autoriser. Il s’est placé dans une logique du moindre mal, refusant d’accompagner ses décisions d’une argumentation principielle, qui stipulerait pourquoi l’avortement est un bien pour la société. D’une certaine manière, il en excuse donc la pratique dans certains cas. Mais l’équilibre n’est pas atteint pour une autre raison : car il est difficile de catégoriser et de désigner en les distinguant, deux types de foetus : l’être en devenir (Boltanski parle de fœtus) et le foetus tumoral. Lors des échographies qui accompagnent un projet de naissance, l’accent est clairement mis sur l’être en devenir :  « votre bébé », presque quelqu’un déjà, que l’on peut nommer. À l’inverse, lors des échographies précèdant un avortement, on s’efforce de ne pas le désigner, ou d’en parler comme d’une chose. La pratique même de l’avortement ne favorise pas cette distinction. Quand le foetus expulsé devient visible, sa vue engendre une gêne aussi bien chez les soignants que chez la femme qui avorte.

Le plus important du travail de Luc Boltanski provient finalement d’une sociologie de l’expérience de l’avortement. Dans tout l’ouvrage, l’argumentation s’accompagne de témoignages de femmes : certaines ont avorté une ou plusieurs fois, certaines ont mis au monde des enfants, ont construit des projets de couple, d’autres ont changé

d’avis au cours de leur grossesse. Pour percevoir la complexité du choix, l’argumentation pose un ensemble de distinctions : entre une volonté de chair, une volonté de maîtrise et une volonté de légitimation. Le début d’une grossesse engendre chez une femme une transformation physique et psychologique importante. Celle-ci peut s’accompagner d’un intense sentiment de plénitude (un affect qui n’a pas de valeur morale a priori) ou d’une inquiétude profonde.

D’un sentiment à l’autre, il peut y avoir des passages. L’affect ne dit rien de la volonté finale. La femme qui connaît un sentiment de plénitude peut finalement choisir d’avorter, se protégeant parfois de ce qu’elle a ressenti dans sa chair. Il est fréquent que la contrainte

soit projetée sur un autre : « C’est ma mère qui voulait et qui m’a emmenée à l’hôpital », « le père n’assumait pas », « dans les conditions où je me trouvais, il n’y avait pas d’autre solution, je n’ai pas hésité ».

Les justifications sont en quelque sorte négatives. Dans le choix d’une grossesse assumée, la femme authentifie progressivement le processus en cours, il y a quelque chose de l’amour qui est en jeu (même si ce mot n’a malheureusement guère de place en sociologie). Car la volonté se construit  en référence non seulement à soi mais aussi à l’autre en devenir auquel il est progressivement donné une place.

Cette asymétrie explique la part de silence, de non-dit, qui entoure l’avortement. Et c’est sur ce point qu’il faudrait sans doute poursuivre le travail et entendre ceux qui sont les témoins désignés de l’avortement, les soignants en premier lieu, mais aussi les psychologues et les travailleurs sociaux, qui ont entendu et accompagné les femmes évoquées dans cette étude. Quelle place la société fait-elle à tous ces hommes et ces femmes ? Comment leur permet-elle de se situer en liberté à cet endroit ? Cette place est-elle tenable ? L’étape parcourue dans cet ouvrage est déjà considérable et doit être saluée.

Pierre Martinot-Lagarde
1er septembre 2005
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