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La terreur et l’empire

Pierre Hasner Seuil, 2003, 412 p., 21,50

De ce recueil d’articles relevant de l’après-1989, d’une part, de l’après 2001 (11 septembre) d’autre part, que retenir surtout? Qu’après avoir été réinspirés par les perspectives lockéennes-kantiennes de la paix perpétuelle et du droit cosmopolitique, nous en sommes revenus à un horizon hobbesien : celui d’“un Empire ascendant et blessé”, dit Hassner, face à une “terreur insaisissable”. Une réflexion de fond accompagne ce diagnostic : le fait de la limite intrinsèque que comporte la grande entreprise (libérale) de “substituer les passions calmes et froides aux passions violentes, l’amour du gain - qu’il s’agisse de l’avidité ou de l’avarice - à l’amour de la gloire, de la domination ou de la jouissance sexuelle, bref ce qu’on appelle communément les intérêts à ce qu’on appelle communément les passions”. Le “thumos”, la “partie irascible de l’âme” revient. “On peut s’en féliciter, dit Hassner, en considérant qu’une modernité fondée entièrement sur l’utilitarisme et le calcul égoïste, ou sur l’alliance de ceux-ci avec un universalisme abstrait, celui de la morale et du droit, conduisait à une humanité mutilée…, reposait sur l’‘oubli des passions’”. “Mais on peut aussi, poursuit-il, craindre que le retour de celles-ci sous forme violente ne soit autre chose que le retour de la barbarie” (p. 399). Il est vrai qu’il est des “passions” ou des “intérêts”, choisissons le mot que nous voulons, que certains hommes en tout cas (faut-il dire “les hommes”?) ne sacrifieront jamais à des intérêts au sens courant du terme: le “goût sublime de la liberté”, disait Tocqueville, par exemple. (Curieux qu’on puisse opposer cela aux vues libérales courantes, bien délavées en effet). Hassner constate aussi qu’il y a, quoi que l’on dise, de l’injustice ressentie dans les passions des terroristes. La conclusion est au total pessimiste, mais le détour par l’“éthique” est précieux. Je veux souligner aussi dans les dernières pages le recours opportun au terme “reconnaissance”, car il n’est en effet aucune théorie des relations internationales qui puisse s’établir sur les passions ou les intérêts seulement: il faudra toujours ce dépassement de la violence et de soi-même (de ses intérêts et de ses passions) qu’est la mutuelle reconnaissance. (C’est exigé même dans le cas présent où les acteurs sont tellement insaisissables - et gardons-nous de les identifier témérairement, injustement).

Jean-Yves Calvez
6 décembre 2003
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