Logo du site

Transition écologique Les deux visages de la finance

ismagilov/iStock
ismagilov/iStock

Outil du pire comme du meilleur, la finance entretient aujourd’hui le dérèglement climatique. Des réformes et un désinvestissement massif des secteurs carbonés pourraient en faire un levier vers une société soutenable.


La finance est (ou devrait être) le carburant d’une économie en mouvement, finançant les moyens matériels requis pour forger notre avenir et gérant les risques qui y sont associés. Les institutions financières permettent de mettre de l’argent de côté dans les périodes fastes et ainsi de différer nos consommations dans le temps. Symétriquement, elles permettent, via l’endettement, de desserrer notre contrainte budgétaire à certaines étapes de notre vie. Elles permettent aussi aux entreprises de financer un investissement sur la base des anticipations de rentabilité plutôt que de dépendre uniquement de l’autofinancement.

La finance permet tout cela, mais si elle est mal régulée, elle peut aussi se détourner de ses fonctions de base, si utiles à la société. À la façon de docteur Jekyll et M. Hyde, elle peut devenir prédatrice de la société et n’être plus qu’au service d’elle-même. C’est cette métamorphose de serviteur à prédateur qui s’est opérée à partir de la fin des années 1980 avec la déréglementation financière et bancaire. Cette dérive a créé les conditions de la plus grande crise financière et économique depuis les années 1930 (cette crise étant déjà fille des dérives de la finance dérégulée des années 1920).

Aujourd’hui, le risque d’une crise financière systémique est toujours là. La crise des banques régionales américaines ou le récent rachat précipité de Crédit suisse par UBS, sa rivale, avec des aides publiques suisses massives, en sont peut-être les prémices. Or, si une telle crise financière se produit, elle retardera d’autant les investissements indispensables pour faire face au changement climatique.

Cercle vicieux

C’est pourquoi stabilité financière et lutte pour l’atténuation et l’adaptation au dérèglement climatique sont des combats qu’il faut mener de front. Un cercle vicieux lie finance et climat : la finance réchauffe la planète et le réchauffement climatique est un danger mortel pour des pans entiers de la finance. Explicitons ce diagnostic.

Une question clé est : comment réorienter les financements des secteurs « carbonés » vers les activités et secteurs « verts », afin de financer un monde vivable, y compris pour l’espèce humaine ? Il s’agit bien de réorienter les flux financiers, et pas simplement de financer les activités et secteurs soutenables. En clair, tous les efforts d’investissement dans le « vert » sont vains si l’on ne désinvestit pas massivement des secteurs très carbonés.

Les efforts d’investissement dans le « vert » sont vains si l’on ne désinvestit pas massivement des secteurs très carbonés.

L’enjeu majeur est de respecter le budget carbone de la planète, c’est-à-dire de rester sous un seuil d’émission de gaz à effet de serre (GES) évitant que le réchauffement climatique ne s’emballe. Pour filer une métaphore, le budget carbone, qui est un stock, serait le contenu d’une baignoire dont il faut tout faire pour qu’elle ne déborde pas. Nos émissions de GES peuvent être représentées par le filet d’eau plus ou moins puissant du robinet. La bonde ouverte au fond de la baignoire représente la capacité d’absorption de GES du système Terre. L’idée est donc de ne pas émettre plus de GES (ouvrir le robinet) que les écosystèmes ne peuvent en absorber (évacuation de l’eau via la bonde ouverte). Or la dégradation des écosystèmes altère la capacité des puits de carbone à absorber les GES – un peu comme si la bonde se bouchait progressivement.

Il est donc nécessaire de réduire encore plus le flux du robinet pour éviter le débordement. Ce petit détour par la plomberie illustre l’importance du désinvestissement des secteurs nocifs pour la planète (réduction du flux du robinet). Or, la finance ne réorientant pas les flux financiers, elle entrave de facto la lutte contre le réchauffement climatique.

La question des risques financiers d’origine climatique est le second volet du cercle vicieux finance-climat. Ces risques sont multiples. Ils peuvent prendre la forme d’une destruction de stocks d’actifs en raison d’évènements météorologiques extrêmes favorisés par le réchauffement climatique : feux de forêt géants et non maîtrisables, précipitations hors normes provoquant inondations et éboulements de terrain, etc. Ils peuvent également concerner la détérioration des flux de revenus du tourisme ou de l’agriculture. Pour ces risques physiques, les assureurs sont en première ligne. Certaines zones, comme la Californie, deviennent difficilement assurables.

Mais les risques financiers climatiques recouvrent également la dévalorisation d’actifs liés aux énergies fossiles. Plusieurs scenarii peuvent provoquer de telles dépréciations : une politique climatique pénalisant fortement les énergies fossiles, un saut technologique, des modifications drastiques des comportements individuels, l’émergence de nouvelles normes sociales de sobriété… Toutes ces causes peuvent provoquer des dépréciations d’actifs adossés aux fossiles et donc des pertes financières massives.

En réalité, les questions de réallocation des financements et de risques sont interdépendantes. En accordant des financements avec des risques mal tarifés aux entreprises impliquées dans la recherche, l’exploration et la production d’énergies fossiles, les institutions financières accélèrent le changement climatique. Le changement climatique, en retour, est un facteur majeur d’instabilité financière.

Rupture à assumer

Pour rompre ce cercle vicieux tout en préservant la stabilité financière, les pouvoirs publics doivent mettre en place des réglementations plus strictes, plus intrusives et plus favorables à la transition écologique.

En haut de la pile des réformes indispensables se trouvent toutes celles qui visent à réduire l’aléa moral dans le système financier. Celui-ci désigne la capacité à faire supporter aux autres le coût des risques que l’on prend. Or le monde de la finance est dominé par des mastodontes financiers dont la faillite est inenvisageable car ils entraîneraient dans leur chute le système financier global.

Ces géants créent un monde de déresponsabilisation caractérisé par une tendance à la privatisation des gains et à la socialisation des pertes. Faire payer la finance pour les risques qu’elle prend est la condition première pour enclencher un dégonflement de la sphère financière. La séparation des activités entre la banque commerciale (qui collecte les dépôts et octroie les crédits) et la banque d’investissement (centrée sur les activités de marché) serait une réponse efficace au problème des banques systémiques. Il faudrait y ajouter la limitation des garanties d’État à la seule banque commerciale.

Un ratio de capital réglementaire plus simple et plus mordant, pour lequel les banques ne calculeraient pas elles-mêmes le dénominateur (ce qui est le cas actuellement), serait aussi une mesure efficace. Cela permettrait de rompre avec une réglementation bancaire dont la complexité favorise les plus grandes banques et nourrit l’aléa moral – et donc les prises de risques excessives.

Un second volet de réformes souhaitables concerne la mise en place d’une réglementation financière et bancaire verte ou climatique rompant avec la doctrine réglementaire actuelle. Celle-ci s’appuie sur des métriques souvent issues des marchés financiers alors même que ces derniers sont incapables de mesurer les nouveaux risques financiers d’origine climatique.

Le réchauffement climatique n’a pas de précédent statistique.

Les réglementations bancaires présupposent en effet une continuité entre le passé et le futur. En conséquence, elles se fondent sur la production de chiffres sur une base rétrospective. Cela conduit nécessairement à de mauvaises décisions, le réchauffement climatique n’ayant pas de précédent statistique. Les risques qu’il génère ne se voient pas dans les données passées. Il faut donc inventer de nouveaux outils de prise de décision plus qualitatifs et plus prospectifs, prenant au sérieux les travaux des sciences de la terre et du climat.

Enfin, accepter la rupture avec une doctrine pro-marché inefficace face au réchauffement climatique doit conduire l’État à reprendre la main pour orienter la finance vers des secteurs prioritaires et soutenables. Sans souci d’exhaustivité, quelques principes essentiels devraient s’imposer : reconnaître le caractère très risqué du financement des énergies fossiles et ainsi exiger beaucoup plus de capital réglementaire aux financeurs quand ils financent ces secteurs nocifs pour la planète ; interdire certaines pratiques et produits financiers spéculatifs et court-termistes comme le trading à haute fréquence ; canaliser la création monétaire sur les activités et secteurs soutenables ; s’appuyer davantage sur les banques publiques d’investissement et travailler à des actions coordonnées entre elles et les banques centrales. Autant de leviers pour mettre la finance au service d’un projet soutenable commun.

Les plus lus

Les Marocains dans le monde

En ce qui concerne les Marocains, peut-on parler de diaspora ?On assiste à une mondialisation de plus en plus importante de la migration marocaine. On compte plus de 1,8 million de Marocains inscrits dans des consulats à l’étranger. Ils résident tout d’abord dans les pays autrefois liés avec le Maroc par des accords de main-d’œuvre (la France, la Belgique, les Pays-Bas), mais désormais aussi, dans les pays pétroliers, dans les nouveaux pays d’immigration de la façade méditerranéenne (Italie et ...

L’homme et Dieu face à la violence dans la Bible

Faut-il expurger la Bible ou y lire l'histoire d'une Alliance qui ne passe pas à côté de la violence des hommes ? Les chrétiens sont souvent gênés par les pages violentes des deux Testaments de la Bible. Regardons la Bible telle qu’elle est : un livre à l’image de la vie, plein de contradictions et d’inconséquences, d’avancées et de reflux, plein de violence aussi, qui semble prendre un malin plaisir à multiplier les images de Dieu, sans craindre de le mêler à la violence des...

Aux origines du patriarcat

On entend parfois que le patriarcat serait né au Néolithique, près de 5 000 ans avant notre ère. Avant cela, les femmes auraient été libres et puissantes. Les données archéologiques mettent en doute cette théorie. De très nombreux auteurs, de ce siècle comme des précédents, attribuent la domination des hommes sur les femmes à l’essor de l’agriculture, lors du Néolithique. Cette idée est largement reprise dans les médias, qui p...

Du même auteur

Gage de santé démocratique

La recherche doit de plus en plus s’autofinancer. Cette mutation pèse sur l’autonomie des chercheurs, dénature leurs travaux et compromet souvent la production d’un savoir libre et indépendant. Le financement de la recherche a profondément changé depuis le début des années 1990, tant en France que dans de nombreux pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les laboratoires de recherche recevaient, jusque-là, une part prépo...

Biens mondiaux à financer

Il revient à tous, pays et habitants de la planète, de préserver les biens publics mondiaux. Ce défi implique d’imaginer des financements innovants et de réhabiliter l’action publique. Les biens publics, telle la défense nationale ou la qualité de l’air, se distinguent radicalement des biens privés par deux propriétés très particulières : la non-rivalité et la non-exclusion. La non-rivalité se réfère à l’indivisibilité de la « consommation » du bien...

La prudence fait le danger

En se protégeant individuellement contre les risques financiers, les banques peuvent déstabiliser le système dans son ensemble. Des politiques publiques systémiques permettraient de faire face à ces risques sans les amplifier.  Quand les prévisions météorologiques nous indiquent qu’il va pleuvoir et que chacun sort avec son parapluie parce qu’il craint les gouttes (ou, dans le langage des économistes, qu’il a une aversion pour le risque), l’épisode pluvieu...

Vous devez être connecté pour commenter cet article
Aucun commentaire, soyez le premier à réagir !
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules