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Outil du pire comme du meilleur, la finance entretient aujourd’hui le dérèglement climatique. Des réformes et un désinvestissement massif des secteurs carbonés pourraient en faire un levier vers une société soutenable.
La finance est (ou devrait être) le carburant d’une économie en mouvement, finançant les moyens matériels requis pour forger notre avenir et gérant les risques qui y sont associés. Les institutions financières permettent de mettre de l’argent de côté dans les périodes fastes et ainsi de différer nos consommations dans le temps. Symétriquement, elles permettent, via l’endettement, de desserrer notre contrainte budgétaire à certaines étapes de notre vie. Elles permettent aussi aux entreprises de financer un investissement sur la base des anticipations de rentabilité plutôt que de dépendre uniquement de l’autofinancement.
La finance permet tout cela, mais si elle est mal régulée, elle peut aussi se détourner de ses fonctions de base, si utiles à la société. À la façon de docteur Jekyll et M. Hyde, elle peut devenir prédatrice de la société et n’être plus qu’au service d’elle-même. C’est cette métamorphose de serviteur à prédateur qui s’est opérée à partir de la fin des années 1980 avec la déréglementation financière et bancaire. Cette dérive a créé les conditions de la plus grande crise financière et économique depuis les années 1930 (cette crise étant déjà fille des dérives de la finance dérégulée des années 1920).
Aujourd’hui, le risque d’une crise financière systémique est toujours là. La crise des banques régionales américaines ou le récent rachat précipité de Crédit suisse par UBS, sa rivale, avec des aides publiques suisses massives, en sont peut-être les prémices. Or, si une telle crise financière se produit, elle retardera d’autant les investissements indispensables pour faire face au changement climatique.
C’est pourquoi stabilité financière et lutte pour l’atténuation et l’adaptation au dérèglement climatique sont des combats qu’il faut mener de front. Un cercle vicieux lie finance et climat : la finance réchauffe la planète et le réchauffement climatique est un danger mortel pour des pans entiers de la finance. Explicitons ce diagnostic.
Une question clé est : comment réorienter les financements des secteurs « carbonés » vers les activités et secteurs « verts », afin de financer un monde vivable, y compris pour l’espèce humaine ? Il s’agit bien de réorienter les flux financiers, et pas simplement de financer les activités et secteurs soutenables. En clair, tous les efforts d’investissement dans le « vert » sont vains si l’on ne désinvestit pas massivement des secteurs très carbonés.
Les efforts d’investissement dans le « vert » sont vains si l’on ne désinvestit pas massivement des secteurs très carbonés.
L’enjeu majeur est de respecter le budget carbone de la planète, c’est-à-dire de rester sous un seuil d’émission de gaz à effet de serre (GES) évitant que le réchauffement climatique ne s’emballe. Pour filer une métaphore, le budget carbone, qui est un stock, serait le contenu d’une baignoire dont il faut tout faire pour qu’elle ne déborde pas. Nos émissions de GES peuvent être représentées par le filet d’eau plus ou moins puissant du robinet. La bonde ouverte au fond de la baignoire représente la capacité d’absorption de GES du système Terre. L’idée est donc de ne pas émettre plus de GES (ouvrir le robinet) que les écosystèmes ne peuvent en absorber (évacuation de l’eau via la bonde ouverte). Or la dégradation des écosystèmes altère la capacité des puits de carbone à absorber les GES – un peu comme si la bonde se bouchait progressivement.
Il est donc nécessaire de réduire encore plus le flux du robinet pour éviter le débordement. Ce petit détour par la plomberie illustre l’importance du désinvestissement des secteurs nocifs pour la planète (réduction du flux du robinet). Or, la finance ne réorientant pas les flux financiers, elle entrave de facto la lutte contre le réchauffement climatique.
La question des risques financiers d’origine climatique est le second volet du cercle vicieux finance-climat. Ces risques sont multiples. Ils peuvent prendre la forme d’une destruction de stocks d’actifs en raison d’évènements météorologiques extrêmes favorisés par le réchauffement climatique : feux de forêt géants et non maîtrisables, précipitations hors normes provoquant inondations et éboulements de terrain, etc. Ils peuvent également concerner la détérioration des flux de revenus du tourisme ou de l’agriculture. Pour ces risques physiques, les assureurs sont en première ligne. Certaines zones, comme la Californie, deviennent difficilement assurables.
Mais les risques financiers climatiques recouvrent également la dévalorisation d’actifs liés aux énergies fossiles. Plusieurs scenarii peuvent provoquer de telles dépréciations : une politique climatique pénalisant fortement les énergies fossiles, un saut technologique, des modifications drastiques des comportements individuels, l’émergence de nouvelles normes sociales de sobriété… Toutes ces causes peuvent provoquer des dépréciations d’actifs adossés aux fossiles et donc des pertes financières massives.
En réalité, les questions de réallocation des financements et de risques sont interdépendantes. En accordant des financements avec des risques mal tarifés aux entreprises impliquées dans la recherche, l’exploration et la production d’énergies fossiles, les institutions financières accélèrent le changement climatique. Le changement climatique, en retour, est un facteur majeur d’instabilité financière.
Pour rompre ce cercle vicieux tout en préservant la stabilité financière, les pouvoirs publics doivent mettre en place des réglementations plus strictes, plus intrusives et plus favorables à la transition écologique.
En haut de la pile des réformes indispensables se trouvent toutes celles qui visent à réduire l’aléa moral dans le système financier. Celui-ci désigne la capacité à faire supporter aux autres le coût des risques que l’on prend. Or le monde de la finance est dominé par des mastodontes financiers dont la faillite est inenvisageable car ils entraîneraient dans leur chute le système financier global.
Ces géants créent un monde de déresponsabilisation caractérisé par une tendance à la privatisation des gains et à la socialisation des pertes. Faire payer la finance pour les risques qu’elle prend est la condition première pour enclencher un dégonflement de la sphère financière. La séparation des activités entre la banque commerciale (qui collecte les dépôts et octroie les crédits) et la banque d’investissement (centrée sur les activités de marché) serait une réponse efficace au problème des banques systémiques. Il faudrait y ajouter la limitation des garanties d’État à la seule banque commerciale.
Un ratio de capital réglementaire plus simple et plus mordant, pour lequel les banques ne calculeraient pas elles-mêmes le dénominateur (ce qui est le cas actuellement), serait aussi une mesure efficace. Cela permettrait de rompre avec une réglementation bancaire dont la complexité favorise les plus grandes banques et nourrit l’aléa moral – et donc les prises de risques excessives.
Un second volet de réformes souhaitables concerne la mise en place d’une réglementation financière et bancaire verte ou climatique rompant avec la doctrine réglementaire actuelle. Celle-ci s’appuie sur des métriques souvent issues des marchés financiers alors même que ces derniers sont incapables de mesurer les nouveaux risques financiers d’origine climatique.
Le réchauffement climatique n’a pas de précédent statistique.
Les réglementations bancaires présupposent en effet une continuité entre le passé et le futur. En conséquence, elles se fondent sur la production de chiffres sur une base rétrospective. Cela conduit nécessairement à de mauvaises décisions, le réchauffement climatique n’ayant pas de précédent statistique. Les risques qu’il génère ne se voient pas dans les données passées. Il faut donc inventer de nouveaux outils de prise de décision plus qualitatifs et plus prospectifs, prenant au sérieux les travaux des sciences de la terre et du climat.
Enfin, accepter la rupture avec une doctrine pro-marché inefficace face au réchauffement climatique doit conduire l’État à reprendre la main pour orienter la finance vers des secteurs prioritaires et soutenables. Sans souci d’exhaustivité, quelques principes essentiels devraient s’imposer : reconnaître le caractère très risqué du financement des énergies fossiles et ainsi exiger beaucoup plus de capital réglementaire aux financeurs quand ils financent ces secteurs nocifs pour la planète ; interdire certaines pratiques et produits financiers spéculatifs et court-termistes comme le trading à haute fréquence ; canaliser la création monétaire sur les activités et secteurs soutenables ; s’appuyer davantage sur les banques publiques d’investissement et travailler à des actions coordonnées entre elles et les banques centrales. Autant de leviers pour mettre la finance au service d’un projet soutenable commun.