Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Le maillage des initiatives d’un territoire pour mener la transition écologique et sociale exige des compétences spécifiques. Un collectif bourguignon franc-comtois s’y emploie.
Depuis les années 2000, les initiatives citoyennes, associatives et coopératives de transition se multiplient. Une « démocratie du faire »1 s’élabore par le bas au travers d’expérimentations locales : recycleries, jardins collectifs, chantiers participatifs, cafés associatifs, projets citoyens d’énergie renouvelable, etc. En parallèle, des collectivités territoriales créent des tiers lieux, des îlots de fraîcheur en ville, des filières d’approvisionnement de ressources locales, etc.
Cette démocratie du faire est loin d’être une constellation d’initiatives isolées les unes des autres. Des coopérations s’organisent de manière informelle entre des collectifs citoyens et des entreprises de l’économie sociale et solidaire, entre des associations et des collectivités territoriales, entre des acteurs du secteur social et du secteur écologique.
Mais force est de constater que les territoires les plus dynamiques sont ceux qui disposent de structures se donnant pour mission explicite de favoriser les rapprochements entre les initiatives locales, qu’elles soient d’origine institutionnelle ou citoyenne, pour élaborer des projets collectifs au croisement des enjeux sociaux et écologiques. Autrement dit, il s’agit d’organiser le maillage territorial. C’est ce que nous avons expérimenté dans le cadre d’un projet de recherche-action participative intitulé Bourgogne Franche-Comté (BFC) en transition, entre 2019 et 2022.
Pendant trois ans, le collectif BFC en transition a animé des démarches de maillage territorial, dans la Nièvre et la Franche-Comté notamment, au travers d’ateliers participatifs, de temps d’échange de pratiques et de groupes projets. Deux cents personnes (citoyens, politiques, chercheurs, représentants associatifs et institutionnels) ont participé à cette démarche, dont trente-six organisations de manière active.
Le projet Bourgogne-Franche-Comté en transition (BFC en transition) est une recherche-action participative, visant à mettre en lien et outiller les initiatives locales autour de la transition écologique.
BFC en transition est coordonné par le Living Lab territorial pour la transition sociale et écologique de la Maison des sciences de l’homme (MSH) de Dijon, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), le Centre d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), le dispositif Territoire zéro chômeur de longue durée des Bertranges et l’association In’Terre ActiV.
Le collectif BFC en transition a mis en lumière l’intérêt d’une ingénierie de la facilitation des transitions. C’est une posture systémique qui acte l’interdépendance entre les enjeux sociaux (lien social, précarité, participation citoyenne, bien-être, santé, etc.) et écologiques (changement climatique, biodiversité, etc.) et qui l’incarne par des projets localisés.
Le territoire est vu comme un espace en « mode projet » permanent : d’un côté sont organisés des temps de mobilisation (journées participatives, ateliers de brainstorming, prospective citoyenne, temps d’échange, etc.) visant le décloisonnement entre les acteurs et les enjeux. De l’autre, des temps de concrétisation en petits groupes permettent de « faire atterrir »2 les réflexions dans des actions collectives. Pour ce faire, l’ingénierie systémique nécessite une connaissance fine du tissu des acteurs, des actions et des enjeux locaux.
Concrètement, BFC en transition a financé de 2019 à 2022 une mission d’ingénierie systémique au sein de l’association In’Terre ActiV et du dispositif Territoire zéro chômeur de longue durée des Bertranges. Des temps forts de mobilisation et des ateliers participatifs ont été proposés.
De là, une quinzaine d’initiatives locales et collectives de transition socio-écologique sont nées : des jardins partagés, des services d’aide au jardinage et de livraison de légumes, du maraîchage biologique, un dispositif de valorisation du patrimoine fruitier, un projet de reconditionnement d’ordinateurs, un fab lab, des ateliers participatifs autour de l’économie circulaire, une menuiserie en bois de récupération et une démarche collective autour de la santé environnementale.
Derrière ces actions, il y a tout un travail d’animation et de mise en lien des acteurs territoriaux. Cette culture du maillage repose sur quatre leviers opérationnels et interdépendants.
Premièrement, le maillage nécessite l’interconnaissance. Pour coopérer, il faut apprendre à se reconnaître comme partenaires potentiels. Construire des relations entre les acteurs d’un territoire nécessite des temps formels pour découvrir l’autre, construire un langage commun, travailler sur des désaccords féconds.
Mais les temps conviviaux et festifs sont tout aussi nécessaires ! Près de deux cents personnes ont appris à se connaître via BFC en transition et de nombreux partenariats sont nés en dehors du cadre formel du projet. Subsiste néanmoins le risque de s’éterniser dans le bavardage de l’intelligence collective, si elle ne débouche pas sur du concret.
Deuxièmement, le maillage repose sur le « faire ensemble ». Face à l’étendue des possibles, la facilitation consiste à accompagner un groupe dans la définition et la hiérarchisation d’objectifs. Par exemple, un collectif s’est formé autour de la volonté de développer l’économie circulaire dans la communauté de communes des Bertranges. Une démarche en entonnoir a permis de passer d’une myriade d’idées issues d’un diagnostic participatif à l’émergence d’un projet concret sur le reconditionnement d’ordinateurs.
Dans la démocratie du faire, on se donne le droit à l’erreur pour tester des solutions qui se transforment chemin faisant.
Le passage à l’action nécessite de faire des choix et de laisser de côté de bonnes idées faute de moyens disponibles ou de personnes motrices. Ceci nécessite de la transparence pour limiter au maximum les frustrations. Sur le long terme, nous avons aussi appris à faire très attention à « l’effet club » – qui formalise un petit groupe fermé sur lui-même – en permettant à toute nouvelle personne de rejoindre la dynamique en cours de route.
Troisièmement, le maillage est favorisé par une posture d’expérimentation. Dans la démocratie du faire, on se donne le droit à l’erreur pour tester des solutions socio-écologiques qui se transforment chemin faisant, en fonction des résultats. Pris dans l’inertie du quotidien et de l’urgence écologique, les acteurs peinent à prendre du recul sur l’action. La facilitation consiste alors à ouvrir les horizons par le brainstorming, la prospective, l’analyse de la pratique, etc.
Sur ce point, ce sont les espaces dédiés à la recherche qui ont permis aux participants de BFC en transition de faire des pas de côté pour, par exemple, dépasser les frontières administratives des collectivités, prendre en compte les non-humains, créer des passerelles entre le social et l’environnemental.
La difficulté ici est de pérenniser une posture d’expérimentation pour les acteurs territoriaux en créant des espaces de sécurité et de respiration face à la culture du résultat immédiat, du copier-coller et du prêt à l’emploi. Dans BFC en transition, nous avons réussi à pérenniser quatre espaces de ce type : le fab lab de Prémery, le Lab Nature du Territoire de Belfort, le pôle expérimentation de la Dreal BFC et le Living Lab de la MSH de Dijon.
Le dernier levier du maillage est l’essaimage. Ce processus de diffusion des idées et des pratiques structure de manière souterraine la démocratie du faire. Les acteurs de la transition se mettent en connexion d’un territoire à l’autre pour s’inspirer, s’imprégner, voire se former à partir de ce qui se fait ailleurs. Les pratiques circulent par la mise en récit des expérimentations locales, les retours d’expérience, le compagnonnage, les festivals des alternatives, les visites de terrain, etc.
Pour ce faire, le collectif BFC en transition s’est engagé dans la co-écriture d’un bilan, la conception d’une mini-série vidéo et de panneaux en facilitation graphique3. Des journées de restitutions ont été organisées à Prémery, Belfort et Dijon. En 2023, nous investissons le champ de la formation. L’enjeu est de défendre une vision de l’essaimage fondé sur l’adaptation aux contextes territoriaux et l’expérimentation, en évitant toute forme de standardisation ou de communication institutionnelle.
À l’heure actuelle, le maillage territorial repose beaucoup sur l’engagement bénévole des associations.
Le collectif BFC en transition constate un manque d’ingénierie systémique pour faciliter l’émergence de projets de transition dans les territoires. Ce sont les modalités de financement qui posent problème, que les actions soient portées par des associations, des collectivités, l’État ou des coopératives d’acteurs. À l’heure actuelle, le maillage territorial repose beaucoup sur l’engagement bénévole des associations.
Dans la démocratie du faire, les pouvoirs publics, les mécènes et les fondations privées sont en effet davantage tournés sur le financement des actions concrètes et moins sur les processus permettant leur émergence et leur pérennisation. L’ingénierie systémique est une activité souterraine, permanente et donc peu communicante, pourtant essentielle dans la dynamisation territoriale des transitions.
L’enjeu est alors de travailler à la structuration de ce nouvel ensemble de métiers en organisant le maillage à l’échelle nationale – grâce à la formation notamment, mais aussi par l’évaluation et la mise en récit des expérimentations. L’ingénierie systémique gagne à être connue, soutenue et valorisée.
Collectif BFC en transition, « Le maillage territorial comme levier de la transition socio-écologique. Mise en récit d’expérimentations en Bourgogne-Franche-Comté », rapport de la Dreal BFC, du Cerema, d’In’Terre ActiV, de l’EBE 58 et du Living Lab de la MSH de Dijon, 2022.
Dany Lapostolle et Alex Roy, « L’essaimage : une pratique d’enquête au service d’une transition écologique par le bas », Développement durable et territoires, vol. 13, n° 1, 2022.
Alex Roy et Dany Lapostolle, « Agir sous contrainte écologique forte. Enquête sur les processus de maillage territorial en Bourgogne-Franche-Comté », Norois, n° 264-265, 2022.
La Fabrique des transitions, « Les quatre fondamentaux de la conduite de changement systémique », 2022.
Union nationale des acteurs du développement local (Unadel) et Inter-réseaux des professionnels du développement social urbain (IRDSU), « Les transitions territoriales, une exigence et un défi pour les acteurs du développement territorial », 2021.
1 Geneviève Pruvost, « La démocratie du faire », dans Catherine Neveu (dir.), Expérimentations démocratiques. Pratiques, institutions, imaginaires, Presses universitaires du Septentrion, 2022.
2 En référence à l’ouvrage de Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017.
3 Toutes ces productions sont disponibles sur www.cooperationtransition-bfc.fr.