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Enquête Vit-on mieux en écolieu ?

L'éco-hameau Habiterre, dans le Vercors, regroupe onze familles. © Coopérative Oasis
L'éco-hameau Habiterre, dans le Vercors, regroupe onze familles. © Coopérative Oasis

Les écolieux, sobres et collectifs, favorisent-ils le bien-vivre ? En se penchant sur la qualité des relations au sein de ces lieux de vie atypiques, un indicateur apporte des éléments de réponse.


Le sentiment de fraternité recule en France : seuls 54 % des Français considèrent leur pays comme un pays de fraternité (baromètre 2022 de la fraternité, Ifop) contre 65 % un an auparavant. Les écolieux, qui se développent un peu partout en France, sont-ils une solution pour faire renaître du lien social localement ?

Pour l’évaluer, la coopérative Oasis, qui regroupe des centaines d’écolieux1 en France, s’est emparée d’un indicateur spécifique : l’indicateur de capacité relationnelle (RCI, voir « Repères »). Celui-ci propose une mesure du bien-vivre centrée sur la qualité du lien social. Ainsi, une nouvelle version de l’indicateur centrée sur les écolieux (RCI-E) a été construite entre 2020 et 2022, afin d’évaluer la qualité de vie des personnes qui y habitent.

Les écolieux sont des laboratoires où s’expérimentent des modes de vie plus sobres et collectifs.

Les écolieux constituent en effet des laboratoires à petite échelle, expérimentant des modes de vie plus sobres et collectifs. Cet indicateur se structure en cinq dimensions : le rapport à soi, les relations à l’intérieur du lieu, les relations à l’extérieur du lieu, le rapport à la société et le rapport à l’environnement ou au vivant.

Cette recherche-action s’est focalisée sur dix écolieux assez divers (voir carte p. 80) : deux habitats participatifs urbains (Mascobado et Eco Logis), un habitat participatif rural (Écoravie), un écohameau relié à un centre spirituel bouddhiste (Centre Amma-écohameau du Plessis), le Campus de la transition, et cinq autres lieux qui combinent activités d’accueil, d’agriculture, de formation ou de développement économique local (Château Partagé, Bergerie de Villarceaux, Moulin Bleu, Sainte Camelle, Bois du Barde).

 

L’indicateur de capacité relationnelle

Cet indicateur, construit par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs autour de Cécile Renouard et Gaël Giraud à l’Essec Business School, propose une mesure du bien-vivre centrée sur la qualité du lien social. Il s’appuie sur le cadre théorique de l’approche des capacités (ou capabilités).

Cette approche, développée entre autres par l’économiste Amartya Sen, père de l’indice de développement humain (IDH), et la philosophe Martha Nussbaum, évalue le développement humain à partir de l’accès des personnes à des libertés d’être et de faire ce qui a de la valeur à leurs yeux. Elle se distingue des mesures centrées sur le revenu, l’utilité ou le bonheur.

L’indicateur de capacité relationnelle est développé initialement autour de quatorze critères répartis en trois dimensions – l’intégration dans des réseaux socioéconomiques, les liens sociaux au sein de la sphère privée et l’inclusion citoyenne.

Sur chaque lieu, une visite de terrain d’au moins deux jours a permis de mener une dizaine d’entretiens semi-directifs avec des habitants, voisins, représentants du territoire, etc. Ces entretiens étaient structurés en trois parties : récit de vie, rôle dans l’écolieu, perception de la qualité des relations sur les cinq dimensions de l’indicateur.

Les 120 répondants à l’enquête, pour la plupart installés récemment (moins de deux ans) sur l’écolieu, sont le plus souvent des femmes (60 %) avec une moyenne d’âge de 44 ans et de grandes disparités entre les lieux (certains sont intergénérationnels, d’autres moins). Les habitants sont très diplômés : 85 % ont fait des études supérieures et 70 % tirent la majorité de leurs revenus de leur emploi. Cela dit, ils ont des niveaux de vie variés : 17 % touchent moins de 1 000 € par mois, 58 % entre 1000 et 3000 € et 23 % au-dessus de 3 000 €.

De soi à l’autre

Les résultats quantitatifs de l’étude sur les dix lieux étudiés indiquent une qualité des relations globalement élevée. Concernant la première dimension de l’indicateur – le rapport à soi –, l’analyse qualitative montre que les habitants d’écolieux partagent le fait d’être dans un processus de cheminement intérieur plus ou moins avancé.

Ainsi, une habitante du centre Amma : « La société actuelle, en dehors de ces lieux, m’entraîne loin de moi (même si je travaille dans une association), loin de ce qui semble essentiel dans la vie, de ce qui me relie à plus grand que moi. Me rendre disponible à cette dimension-là, à d’autres forces plus grandes que moi, est important pour moi ; être ici me sert de rappel, on essaie de s’épauler dans ce chemin-là. Le lieu physique incarne ça. »

Les habitant peinent à qualifier les relations au sein du lieu, mais leur reconnaissent un « plus ». 

Concernant la deuxième dimension de l’indicateur, les analyses montrent que les relations au sein du lieu sont difficilement qualifiables par les habitants : elles sont souvent comparées aux relations familiales, amicales, filiales, de travail, mais avec un « plus ». Une habitante d’un écolieu à Montpellier témoigne : « Il n’y a pas de terme pour nommer les types de relation à Mascobado, plus que des voisins, plus que des copains, pas des amis non plus, mais sans jugement. Il y a une vraie possibilité d’écoute et un enjeu clair de bien vivre ensemble. »

Carte des écolieux concernés par l’enquête.

Ressort fortement le caractère authentique des relations, qui permet une forme de résilience du projet : dans la majorité des cas, les difficultés rencontrées n’entravent pas la continuité du projet dans le temps. Ce climat permet des expérimentations à l’échelle du collectif : modèle financier innovant, gouvernance horizontale, écoconstruction.

Sur la troisième dimension – relations à l’extérieur du lieu –, les enseignements qualitatifs mettent particulièrement en évidence l’intérêt d’une approche mixte, puisque les difficultés captées dans les entretiens viennent nuancer les résultats très positifs relevés dans l’enquête quantitative.

Les relations avec l’entourage à l’extérieur peuvent se distendre après l’installation en écolieu.

Les relations avec l’entourage proche (famille, amis) vivant à l’extérieur du lieu peuvent se distendre suite à l’installation en écolieu, par manque de temps, éloignement géographique ou de valeurs.

Inversement, pour certains, la vie en écolieu peut aider à prendre du recul, mieux se connaître, accepter la différence et ainsi à se reconnecter avec des personnes de l’entourage qu’un décalage de valeurs avait pu éloigner. Certaines personnes du Moulin Bleu nous partagent par exemple comment le collectif a contribué à l’apaisement de leur colère militante. D’autres, au contraire, mettent plutôt en avant l’effort à fournir pour rester « connectés » à la société hors de l’écolieu.

Les relations avec le territoire proche sont plus complexes que ce que laisse penser le niveau de confiance élevé des habitants d’écolieux envers leurs voisins (exprimé dans l’enquête quantitative). Lorsque les collectifs sont implantés dans des territoires peu engagés dans la transition, l’ancrage peut prendre du temps.

Pour autant, des mairies écologistes ou des régions traditionnellement militantes ne garantissent pas des bonnes relations. On peut citer le difficile rayonnement du Bois du Barde à l’échelle du village de Mellionnec ou encore les différends qui ont pu opposer la mairie de Dieulefit et les habitants d’Écoravie.

La participation à des réseaux locaux comme les écoles, les commerces, la mairie, sont créateurs de lien sur les moyen et long termes. À la Bergerie de Villarceaux, à Écoravie et au Centre Amma-écohameau du Plessis, des habitants font partie de l’équipe municipale de leur village. « Être boulangère est une manière facile de rentrer dans le territoire, relate une habitante du Château Partagé. Ça n’est pas polémique, on se fait une place tout de suite de manière assez tranquille, les gens aiment le pain. »

Face à la société

Concernant la quatrième dimension de l’indicateur – relation à la société –, l’analyse met en évidence l’articulation entre deux types de modèles : d’un côté, des écolieux de lutte qui ont une vision très systémique de la transition, assez intellectualisante et avec une volonté de contribuer à une transformation rapide en réponse à l’urgence écologique.

Les écolieux de lutte se distinguent de lieux avec une ambition plus locale de preuve par l’exemple.

De l’autre, des lieux avec une ambition plus locale de preuve par l’exemple, qui résonne davantage avec l’idée de « faire sa part » (répandue par le mouvement Colibri) ou encore la philosophie gandhienne de transformer le monde en se transformant soi-même. Ainsi, si l’écovillage de Sainte-Camelle reçoit et anime des formations vouées à essaimer son modèle et sa philosophie, la raison d’être du lieu est plutôt structurée autour du soin porté aux personnes du collectif et à la nature.

À l’inverse, le Campus de la transition (avec la transformation de l’enseignement supérieur), la Bergerie de Villarceaux (avec la transformation des modèles agricoles) ou encore l’association les Pas Sages émanant d’Écoravie (qui accompagne divers collectifs vers la création d’écolieux) ont plutôt des vocations de transformation structurelle à l’échelle nationale.

Une voisine du Campus de la transition témoigne : « Les gens qui viennent au Campus prennent forcément quelque chose et repartent avec un désir de changer, une vision que tout est possible et qu’on peut faire, vivre, différemment, être différent par rapport à la société sans être à l’écart. Et ça, à terme, ça fait évoluer la société civile. » Une raison d’être trop peu clarifiée peut mener à des conflits internes entre des habitants.

L’inclusion des plus vulnérables et la mixité sociale sont des sujets complexes pour les écolieux.

L’inclusion des plus vulnérables et la mixité sociale sont des sujets complexes pour les écolieux. Il y a de belles initiatives dans la majorité des lieux : à Mascobado, la volonté de ne pas exclure en fonction des moyens financiers dès le début était au cœur du projet, conduisant à un partenariat avec un bailleur social (Promologis Montpellier).

Mais on trouve aussi une forme d’humilité à reconnaître que, pour que cet aspect soit pris en compte de façon efficace, cela nécessite des compétences réelles sur le sujet, avec par exemple la présence de travailleurs sociaux.

Délicate mesure

Concernant la cinquième dimension de l’indicateur – relation à l’environnement et au vivant –, différentes approches et modes d’action autour de la sobriété se distinguent, à commencer par la manière d’appréhender le vivant, entre une approche sensible de la nature et une approche technique et intellectuelle.

Ces deux visions cohabitent souvent au sein d’un même lieu, comme à Écoravie, où des habitants souhaiteraient calculer leur empreinte carbone quand d’autres, tout aussi engagés, ne sont pas particulièrement intéressés par cette approche rationnelle et comptable.

Vivre en collectif permet d’aller plus loin dans sa démarche de sobriété.

Vivre en collectif permet d’aller plus loin dans sa démarche de sobriété, notamment en mutualisant les espaces, les équipements, les voitures et en se réappropriant certaines pratiques autour des besoins essentiels (se nourrir, se loger, se déplacer, se divertir). « Le collectif permet d’aller à un niveau d’action plus élevé sur l’écologie, témoigne une habitante du Campus. Par exemple, les toilettes sèches, je n’avais jamais pu l’expérimenter dans ma vie, le lieu permet de tester, et le collectif permet d’avoir des débats dessus. »

Comment faire entendre l’importance de la mesure du vivre-ensemble ? Nombre d’associations et d’institutions publiques se posent la question. Mettre en lumière les coûts évités et développer un langage de la preuve auprès de financeurs ou de décideurs politiques, piloter des projets à vocation sociale ou comparer des territoires sont autant d’approches possibles.

Au-delà de la nécessité d’apporter une preuve économique du vivre-ensemble, ces acteurs reconnaissent que certains éléments sont difficilement quantifiables de façon monétaire, alors qu’ils créent de la richesse à l’échelle d’un quartier, d’un territoire ou du pays : la confiance en soi et dans les autres, la convivialité, la conscience citoyenne, etc.

Le maillage entre les écolieux et les habitats plus multi-culturels des villes ou des campagnes reste à inventer.

L’indicateur de capacité relationnelle permet ici de mettre en lumière la façon dont les écolieux manifestent l’apprentissage démocratique et citoyen de l’engagement et de la co-responsabilité. Ceci participe fortement au bien-vivre de leurs habitants. Il reste sans doute à inventer ou à favoriser le maillage entre ces écolieux et les habitats plus multi-culturels des villes ou des campagnes. Il faudrait pouvoir identifier les compétences transposables dans d’autres milieux vivants et sociaux.

À cet égard, certaines expériences, comme le micro quartier la République des Hyper Voisins à Paris (14e), le Lab fraternel en Île-de-France ou le quartier d’Humanicité à Lille, explicitement dédiées à des projets sociaux et soucieuses de favoriser la transition écologique, pourraient être analysées. Le travail de prise en compte de ces critères « oubliés » de la richesse et du bien-vivre ne doit pas s’arrêter là.

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1 Les membres du réseau de la coopérative Oasis sont très variés (écohameaux, habitats participatifs, fermes collectives, tiers-lieux) et ne sont pas labellisés.


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