Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
La recherche est encore minée par un déni de parole aux personnes en situation de précarité. Comment penser une production de savoir co-construite, inclusive et réellement participative ? Un collectif en fait l’expérience radicale.
« On a un savoir qui vient du vécu. Ce savoir, il est important. D’habitude, on n’est pas à égalité. Notre savoir n’est pas reconnu ni mis dans des livres et, pour arriver à cette égalité entre tous les savoirs, il faut avoir comme point de départ la parole de ceux qui l’ont peu. » Ainsi parlait Maria Théron, militante d’ATD Quart Monde, lors des Rencontres « Croiser les savoirs avec tou·te·s », le 16 novembre 2022. Avec le reste de son groupe, constitué de praticiennes du social, d’universitaires et de personnes ayant l’expérience de la pauvreté, Maria présente le fruit d’un travail de longue haleine sur le croisement des savoirs.
Ces Rencontres, à l’initiative de l’Espace collaboratif « Croiser les savoirs avec tou·te·s » (voir « Les coulisses de l’enquête »), ont permis de réunir des personnes de divers horizons, avec deux points communs. D’abord, toutes avaient une pratique de recherche ou d’action avec des personnes ayant connu des situations de pauvreté. Ensuite, toutes avaient la conviction qu’un savoir académique descendant et coupé des réalités vécues donne lieu non seulement à une production scientifique partielle, mais également à un défaut de connaissances dans la définition et la mise en œuvre des politiques publiques.
Les enquêtes associant chercheurs, praticiens et personnes ayant l’expérience de la pauvreté se développent.
À l’heure où les recherches participatives se multiplient, ce type d’enquête épistémologique associant chercheurs, praticiens et personnes ayant l’expérience de la pauvreté est appelé à se développer. Autour de quels questionnements cette communauté de pratique d’une forme exigeante, voire radicale, de recherche participative s’accorde-t-elle ? Les résultats de cette enquête apparaissent comme autant de points de vigilance sur les recherches participatives.
Le travail de l’Espace collaboratif s’inscrit contre les injustices épistémiques, qui désignent le fait, pour un individu ou un groupe, de subir une injustice quand ses capacités de connaître ou de transmettre le savoir sont déniées ou empêchées. Travaillées dans les épistémologies féministes et postcoloniales, elles mettent en exergue la façon dont les savoirs des plus vulnérables sont systématiquement discrédités.1
En écho à ces épistémologies radicales, l’Espace collaboratif a pour ambition de contribuer au développement d’une épistémologie « post-pauvreté », qui a un double objectif. Sur le plan des connaissances d’abord, c’est l’enrichissement de la science qui est visé, par la prise en compte des savoirs issus de l’expérience de la pauvreté. Sur le plan des retombées politiques et sociales ensuite, c’est la transformation sociale qui est visée, par le changement des représentations, pratiques et réglementations permettant de réduire les inégalités sociales.
Concrètement, nous avons travaillé pendant quatre ans, en alternant des temps en groupes de pairs et des temps en plénière, pour croiser différents savoirs sur la manière dont les recherches participatives fonctionnent. Trois questions ont particulièrement été travaillées : la non-mixité, le cadre nécessaire à la coproduction de savoirs et les critères de validation des résultats (voir « Repères »).
La première question, celle de la non-mixité, suscite de nombreuses controverses dans l’espace public. Un groupe non-mixte réunit des personnes se reconnaissant comme ayant une appartenance et une expérience communes. L’utilité de ce groupe de pairs dans les démarches participatives a été démontrée, d’abord pour les groupes de personnes dominées (femmes, populations colonisées, personnes ayant l’expérience de la pauvreté).
En groupes de pairs, les publics « faibles » deviennent des publics « forts ».
Nous avons établi qu’il permet de clarifier ses idées, d’oser exprimer un désaccord, de marquer un temps de réflexion, d’exprimer ses émotions, de stabiliser ses propos et de créer un savoir collectif de son milieu (passage du « je » au « nous ») avant de se confronter aux autres groupes. Les publics faibles deviennent des publics forts en groupes de pairs, pour reprendre les termes de Nancy Fraser.2 Mais l’Espace collaboratif a également découvert que la non-mixité était aussi bénéfique pour les chercheuses et chercheurs (très peu socialisés à ce type de pratiques) et pour les professionnelles.
Par ailleurs, l’alternance entre temps en non-mixité (groupes de pairs) et en mixité (plénières) apparaît bénéfique au processus de recherche participative, en ce qu’elle favorise la production d’un savoir commun. Elle permet de garder des espaces de protection (safe space) et de réflexion collective sans pour autant renforcer les formes d’assignation et de repli identitaire. Les savoirs qui d’habitude ne sont pas pris en compte (car invisibles ou illégitimes) peuvent ainsi se faire entendre. Les désaccords, les points de vue différents sur la réalité sociale, peuvent se travailler.
Les rapports de domination et d’inégalités ne s’évanouissent pas pour autant, que ce soit entre les différents groupes, mais également au sein des groupes de pairs, malgré leur supposée homogénéité. Le rôle de l’animatrice ou de l’animateur, par sa formation et sa connaissance de l’expérience de vie des membres du groupe, est ici décisif. Le temps long et qualitatif, tout comme l’appui des collectifs – notamment les associations – sont également cruciaux pour l’expression des injustices et la confrontation des idées.
Le deuxième ensemble de résultats concerne les conditions nécessaires à la co-production de savoirs. Parmi les sept conditions repérées (voir ci-contre), celle de poser collectivement, dès le début de la démarche, le cadre du dispositif de recherche (l’éthique, les règles, les objectifs visés et la méthodologie) est centrale.
Des formes de condescendance ou de méfiance empêchent de progresser dans la production de connaissances.
La rigueur du cadre sécurise les participants et participantes, tout en permettant des adaptations au fur et à mesure des travaux. Nous l’avons vécu, ce processus de recherche a été déstabilisant (jusqu’à des démobilisations) et a demandé des ajustements progressifs. Des formes de condescendance ou de méfiance empêchent de progresser dans la production de connaissances.
Que veut dire « aller jusqu’au bout dans les recherches participatives » ? Il s’agit de co-produire des résultats, que ce soit un texte final, une pièce de théâtre ou une vidéo. Des outils existent et nécessitent du temps et une animation adéquate. Mais l’opérationnalité des résultats est un objectif tout aussi important.
Dans ce sens, la visée des recherches participatives est, d’une part, la production de nouvelles connaissances et, d’autre part, l’activation des résultats de la recherche, pour l’amélioration des pratiques professionnelles et des politiques publiques.
Pour cela, il convient de construire les conditions qui permettent à chaque personne de s’approprier les résultats de la recherche pour les communiquer dans ses milieux d’appartenance, mais aussi que toutes et tous endossent, au fil du processus participatif, une posture d’engagement dans l’espace public.
Troisième ensemble de résultats : l’Espace collaboratif a réfléchi à des critères de validation qui seraient spécifiques aux recherches participatives avec des personnes ayant l’expérience de la pauvreté, au croisement entre critères de scientificité et critères de pertinence sociale.
Dans ce sens, neuf critères ont été identifiés, en lien avec qui a participé à la recherche, comment celle-ci a été menée et avec quels résultats et effets. Ces critères ne sont pas exhaustifs, mais peuvent servir de base de réflexion pour la formalisation d’un cadre évaluatif partagé entre les mondes académiques, associatifs et professionnels (voir ci-contre).
La participation des personnes les plus éloignées de la parole publique est coûteuse en temps et en budget.
Le critère de la « présence et égalité de tous les acteurs à toutes les étapes de la recherche » renvoie à la nécessité de veiller à ce que les personnes les plus éloignées de la parole publique puissent participer tout au long du processus de recherche, en s’assurant d’avoir mis en place les conditions, coûteuses en temps et en budget, de cette participation.
Le critère d’« évolution de la question de recherche » indique la nécessité de s’ajuster aux questionnements qui surgissent du collectif de recherche, avec une adaptation des outils au fil de l’eau. C’est un défi, notamment par rapport aux financeurs, de reconnaître que la pensée évolue et que de nouvelles questions de recherche surgissent par la confrontation des savoirs.
Enfin, si le critère principal de validation des recherches participatives concerne le fait de « produire des nouvelles connaissances », on sait qu’en termes d’effets et résultats, on cherche aussi la « transformation de la société » et « le développement du pouvoir d’agir de tou·te·s les participant.es ». Une personne a pointé l’importance de ce critère : « Je voulais vous remercier d’avoir dit que cela concerne chaque participant, donc pas seulement les personnes en situation de pauvreté. […] Ce sera réussi s’il y a une transformation des chercheur·e·s et des professionnel·le·s. »
Qui a participé à la recherche ?
Comment a été faite la recherche ?
Quels sont les effets et résultats de la recherche ?
Au-delà de ces résultats, l’Espace collaboratif a créé un collectif apprenant. Par l’approche empirique – observer différentes expériences de recherche participative, expérimenter des méthodes d’animation, croiser les réflexions, co-écrire des textes – on a pu dégager des problématiques nouvelles. Cette expérience a produit des effets sur l’ensemble des participants.
Pour une fois, les personnes ayant l’expérience de la pauvreté ont contribué à l’interprétation des faits.
Les personnes ayant l’expérience de la pauvreté ont contribué à construire l’interprétation des faits : pour une fois, leur expérience n’a pas été interprétée par d’autres. Les praticiennes ont été reconnues dans leur compétence à poser des questions de recherche issues de leur expérience professionnelle. Les chercheurs et chercheuses ont pu réfléchir à leur posture et à leurs pratiques, en se confrontant aux représentations des autres groupes de pairs.
Enfin, notre travail démontre l’existence de conditions exigeantes pour que les recherches participatives aient des vertus démocratiques et scientifiques. Alors que les institutions encouragent les recherches participatives et qu’elles se développent tous azimuts, au risque d’une dilution de leur portée critique et transformatrice, poursuivre la discussion collective sur ces enjeux paraît crucial.
L’Espace collaboratif « Croiser les savoirs avec tou·te·s » est né d’une collaboration entre le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) et le mouvement ATD Quart Monde. Ces trois parties ont signé une convention pour quatre ans (2019-2022), assortie de moyens budgétaires, dont la gestion a été confiée au GIS « Démocratie et participation ».
Pour mener l’enquête sur les questions d’ordre épistémologique, éthique et méthodologique que soulèvent les recherches menées en croisement des savoirs avec des personnes ayant l’expérience de la pauvreté, l’Espace collaboratif mobilise une cinquantaine de personnes, co-chercheuses et co-chercheurs, organisées en trois groupes de pairs.
La démarche alterne des temps de travail en groupe de pairs et des temps en plénière.
Le groupe des personnes ayant l’expérience de la pauvreté est constitué de militants et militantes d’ATD Quart Monde et d’habitants et habitantes du Centre socio-culturel des Trois-Cités, à Poitiers. Le groupe des praticiennes – toutes des femmes – regroupe des professionnelles et formatrices de l’action sociale. Le groupe des chercheurs et des chercheuses est composé de personnes avec divers statuts (doctorants, chercheurs académiques, etc.) et disciplines (sociologie, économie, etc.). La démarche alterne des temps de travail en groupe de pairs et des temps en plénière.
Il a fallu d’abord stabiliser ces groupes et s’accorder sur les questions à creuser, alors que la pandémie de Covid-19 freinait les indispensables échanges en face-à-face. L’animation est portée par un comité tripartite, regroupant des chercheuses, des praticiennes et des volontaires permanents d’ATD Quart Monde. Ce « comité pédagogique » invente la pédagogie et assure l’animation des journées en croisement, la régulation des conflits et l’arbitrage entre les données et analyses émergeant dans chaque groupe et dans les plénières.
Cette régulation tripartite apparaît comme une condition de réussite des recherches réellement participatives.
Cette régulation tripartite apparaît comme une condition de réussite des recherches réellement participatives. En effet, pour une fois, ce ne sont pas les chercheurs académiques qui décident des questions à creuser dans la recherche, des modalités de l’enquête, du choix des analyses à creuser, des résultats à mettre en valeur et des formats de restitution. Toutes ces questions épineuses ont fait l’objet d’innombrables heures de discussion et de documents de travail partagés, activité facilitée par l’embauche d’une ingénieure d’étude à mi-temps.
Afin d’identifier et de travailler trois questions de recherche, les membres de l’Espace collaboratif ont vécu sept journées en plénière, entrecoupées par des nombreux temps d’échange en groupes de pairs. Pour faciliter la réflexion collective, nous avons utilisé des supports de travail identiques pour les trois groupes de pairs : corpus de textes, photos, théâtre-image, parmi d’autres outils d’éducation populaire. Au terme de ce processus de travail collectif, nous avons organisé, en novembre 2022, des Rencontres auxquelles ont participé cent cinquante personnes, avec l’objectif de présenter et mettre en discussion nos résultats.
1 1 Voir le dossier « Recherches participatives et épistémologies radicales », Participations, n°32, 2022, coordonné par Marion Carrel, Baptiste Godrie et Maïté Juan.
2 Nancy Fraser, « Repenser l’espace public : une contribution à la critique de la démocratie réellement existante », in Emmanuel Renault (dir.), Où en est la théorie critique ?, La Découverte, 2003.