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Catholiques et extrêmes droites Dangereuses alliances

©Photoboyko/iStock
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Le ralliement catholique aux partis d’extrême droite n’a pas toujours eu cours en France. Il doit à une conjonction nouvelle des rejets de l’immigration et de « l’idéologie du genre ».


La préoccupation migratoire ne cesse d’alimenter le débat politique et de peser sur les échéances électorales, comme en témoignent les sondages réalisés dans les pays de l’Union européenne, en Suisse et au Royaume-Uni. Les partis qui se saisissent de cette thématique, principalement ceux fondés sur la lutte contre l’immigration, obtiennent des scores sans précédents, à l’instar du Rassemblement national (RN) en France en 20221.

Est-ce à dire que les Français – et leurs voisins – sont collectivement racistes, xénophobes, voire fascistes ? Probablement pas. Peut-être leur vote est-il mû par une contestation plus profonde, celle de la politique traditionnelle et d’un personnel politique inapte à les représenter. Il est toutefois manifeste que la personne migrante sert de bouc émissaire et cristallise les inquiétudes profondes des perdants de la mondialisation.

La thématique de l’immigration a aujourd’hui un tel impact politique et social qu’elle engendre une opposition idéologique radicale qui réactive le clivage traditionnel entre droite et gauche, et que Pierre-André Taguieff, philosophe, politologue et historien des idées, résume ainsi : « D’un côté, l’on trouve ceux qui continuent de croire que l’immigration et la construction européenne sont une “chance pour la France”, et de l’autre, face à eux, ceux qui pensent qu’elles sont une “malchance pour la France”, voire les instruments de sa destruction en cours.2»

Ces croyances idéologiques structurent le RN, qui les traduit politiquement en les rapportant à une causalité unique et diabolique, celle de la globalisation ultra-libérale. Marine Le Pen l’a ainsi formulée lors de l’université d’été de son parti à Marseille, en septembre 2015 : « L’immigration n’est pas une chance, c’est un fardeau. » Ce type de discours ne surprend toutefois guère de la part d’un parti qui a fait de la lutte contre l’immigration son identité dès sa création.

Dès 1926, le pape Pie XI s’élève contre le « nationalisme intégral » de Charles Maurras dont se revendique Éric Zemmour.

Ce qui surprend davantage, ce sont les raisons pour lesquelles le Front national (FN) devenu RN en 2017, de même que le tout jeune parti Reconquête ! d’Éric Zemmour, né à l’hiver 2021, ont séduit un nombre aussi conséquent de catholiques aux dernières élections. Pourquoi des catholiques se laissent-ils convaincre par des partis dont les idéologies – si semblables qu’elles se confondraient presque – contreviennent directement aux positions réitérées par l’Église de Rome ?

Dès 1926, le pape Pie XI s’élève contre le « nationalisme intégral » de Charles Maurras, référence dont se revendique explicitement Éric Zemmour. De même, la Conférence des évêques de France rejette le FN dès son apparition, en 1972, comme « radicalement incompatible » avec l’Évangile et les valeurs chrétiennes. En 1998, Mgr Albert Rouet, alors évêque de Poitiers, ose même différer le baptême d’un catéchumène en raison de son engagement frontiste. À l’issue du premier tour de la présidentielle de 2002, le cardinal Jean-Marie Lustiger prend ouvertement position contre Jean-Marie Le Pen.

Longtemps, l’animosité a dominé les relations entre le Front national et les catholiques. Malgré ses rapprochements précoces avec des catholiques intégristes et monarchistes de la Fraternité Saint-Pie X – qui a perdu sa reconnaissance canonique en 1975 – le FN (puis RN) n’a jamais été proche de la droite religieuse et n’a jamais caché son hostilité envers les représentants de l’Église. Dans les années 1990, Jean-Marie Le Pen accusait même les évêques de « franc-maçonnerie » et fustigeait leur supposée « trahison » de la nation française au profit des intérêts de l’Église universelle.

Au néo-paganisme de Jean-Marie Le Pen a succédé la laïcité intransigeante (quoiqu’à géométrie variable) de sa fille Marine.

Un peu plus tard, le FN effectue sa mue de parti néo-fasciste en parti populiste de droite. Sa rhétorique passe d’une focalisation sur la « race » à un nouveau discours « civilisationnel » dirigé contre l’islam. Or, d’une époque à l’autre, le christianisme est loin de constituer sa référence privilégiée. Au néo-paganisme du père succède la laïcité intransigeante (quoiqu’à géométrie variable) de sa fille Marine. Pourtant, ces dernières années, l’immunité religieuse d’une partie des catholiques face à l’extrême droite s’est nettement érodée.

On ne peut rendre raison de ce plébiscite catholique pour les extrêmes droites en invoquant le seul refus de ces partis d’accéder aux demandes de droits sexuels et au mariage pour tous. Ces critères demeurent fondamentaux pour tout catholique qui s’enorgueillit de défendre les « points non négociables » imposés en 2002 par le futur Benoît XVI, alors Joseph Ratzinger, concernant l’engagement des catholiques dans la vie politique3. Le parti de Marine Le Pen s’est fait discret à ce sujet au moment de la Manif pour tous avant d’acquiescer en partie à ces évolutions de société.

Le parti d’Éric Zemmour, Reconquête !, en revanche, a sans doute profité de ce créneau idéologique et moral à disposition pour ratisser une partie de l’électorat catholique jusqu’alors fidèle à la droite représentée par Les Républicains (LR)4. La dimension d’éthique familiale et sexuelle constitue à coup sûr un facteur non négligeable de tentation de l’électorat catholique pour le vote d’extrême droite. Le facteur clé se situe néanmoins sur un autre terrain.

Peur de disparaître

Ce qui réunit en réalité les programmes politiques de ces deux entités est non seulement l’accent porté sur la lutte contre l’immigration, mais la prétention de fonder cette politique sur la défense d’un substrat religieux chrétien. Bien que le RN doive maintenant partager la scène de l’extrême droite avec Reconquête !, il porte la voix, un demi-siècle après sa fondation, d’une France s’estimant menacée de disparition.

Dans cette perspective néo-nationaliste, tous les problèmes du pays – et du continent européen – se résument au fait migratoire, perçu comme l’expression d’une guerre culturelle et économique. Ainsi, les discours de Marine Le Pen – et plus encore d’Éric Zemmour – superposent des réalités aussi diverses que les flux migratoires, la présence de musulmans et les actes terroristes, pour les présenter comme les interfaces d’une même menace étrangère. L’ennemi est à la fois extérieur, incarné par le migrant, et intérieur, identifié aux élites libérales de Bruxelles dont l’agenda caché serait de mettre fin au christianisme et aux nations grâce à l’immigration massive.

Ces discours ne manifestent pas tant des revendications particulières qu’ils expriment plutôt une série d’inquiétudes, mises en équivalence et résumables sous l’idée de « la peur de disparaître ». Beaucoup de ces chrétiens craignent le déclassement dans la société tout en constatant que la capacité prescriptive de la morale chrétienne s’épuise. Ces néo-nationalistes jouent de cette vulnérabilité et promettent de restaurer la capacité des chrétiens à se croire au sommet symbolique de la société.

On peut donc tout à fait parler d’une instrumentalisation politique du christianisme par la peur du non français et de l’extra-européen. Elle s’illustre dramatiquement dans la différence de traitement accordé selon les origines des migrants et des réfugiés. Des millions d’Ukrainiens ont été admirablement accueillis par l’UE quelque temps après l’invasion de leur pays par la Russie en février 2022.

L’épiscopat a progressivement déserté le terrain politique, laissant le champ libre aux laïcs catholiques conservateurs.

Le déclenchement de la guerre en Syrie en 2011 n’a clairement pas suscité la même solidarité. Au-delà des enjeux énergétiques, un tel décalage s’explique par la relative proximité linguistique, mais surtout culturelle et religieuse – le christianisme orthodoxe et uniate – de l’Ukraine avec les autres pays d’Europe. Or la position de la hiérarchie catholique française vis-à-vis de l’usage de références identitaires au christianisme par l’extrême droite a également évolué.

Sous la pression de crises internes, de scandales publics et d’un déclin démographique général, l’épiscopat a progressivement déserté le terrain politique, laissant le champ libre aux laïcs catholiques conservateurs. C’est en grande partie de ces derniers que procède l’érosion des tabous traditionnels de l’Église catholique pour l’extrême droite et la réactivation du discours en faveur d’une « union des droites » contre les menaces imputées à l’islam et au cosmopolitisme libéral.

Ces catholiques se sentent pris entre deux injonctions antagonistes : d’une part, l’accueil généreux des persécutés comme y exhortent la pratique de l’Évangile et les appels répétés du pape François ; d’autre part, la priorité aux citoyens français et la limitation de l’impact de l’étranger sur la cohésion sociale du pays tel que décrit dans les campagnes électorales des partis d’extrême droite. Le seul moyen pour ces catholiques d’articuler leurs deux soucis opposés est d’opérer une réduction de la foi à son plus petit dénominateur : l’acte charitable.

Celle-ci ne serait donc plus que l’expression d’une charité individuelle qui peut éventuellement conduire à accueillir un ou deux réfugiés dans la salle paroissiale, mais en aucun cas à un droit national ou européen protégeant toute personne dans le besoin. La fragilité de cette vision est claire : la foi est affaire privée, mais la défense des racines chrétiennes est affaire publique5. De même que la défense d’une certaine vision de la famille et de la sexualité menacées par « l’idéologie du genre » relèverait du public, en vertu d’un des rares engagements politiques revendiqués par les catholiques.

Confusion des genres

Nous avancions un peu plus tôt l’hypothèse que les campagnes contre les droits sexuels et le mariage pour tous étaient un facteur secondaire pour expliquer l’essor des extrêmes droites dans les rangs catholiques, préférant nous concentrer sur la variable de l’immigration. En réalité, l’intrication de ces deux éléments – lutte contre le genre et lutte contre l’immigration – dans un discours tendanciellement conspirationniste permet de comprendre la percée fulgurante de ces idées, dont témoigne le succès militant, sinon électoral, de Reconquête ! pendant la campagne de 2022.

Formulée à l’origine par le Conseil pontifical pour la famille à Rome, l’idée dénoncée d’une « idéologie du genre » a essaimé au-delà de la seule Église catholique et même du christianisme. Hors de la droite traditionnelle, elle est désormais récupérée et exploitée par une extrême droite populiste dont les dignitaires n’ont historiquement aucun intérêt pour la religion ou les questions familiales. Ces acteurs politiques, dont Éric Zemmour est l’exemple-type, s’emparent de la rhétorique anti-genre pour mener leur propre agenda politique sur la pureté de la nation, la souveraineté du peuple et la civilisation européenne chrétienne contre l’islam.

La rhétorique anti-genre et le rejet de l’immigration sont de puissants symboles d’alternative à la démocratie libérale.

Nul hasard, donc, à ce qu’Éric Zemmour et Marion Maréchal Le Pen aient participé au « Sommet démographique européen » organisé à Budapest en septembre 2021 par le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et qui entérina la fusion des deux théories, celle de « l’idéologie du genre » et celle du « grand remplacement ». L’« hiver démographique » auquel est confrontée l’Europe et les problèmes de fertilité de sa population seraient ainsi imputables à l’idéologie du genre « prônant » contraception, avortement et homosexualité. Ce vide démographique, cumulé avec l’arrivée de migrants, légitimerait la crainte d’un « grand remplacement » de la population européenne et de son islamisation.

Les vues conspirationnistes vont même plus loin, certains discours soutenant que l’agenda prosélyte du « lobby LGBT » favoriserait la crise nataliste européenne et planifierait à dessein sa compensation par la venue massive de migrants6. L’articulation entre rhétorique anti-genre et rejet de l’immigration se pose désormais en puissant symbole d’alternative à la démocratie libérale, au prix de collusions étonnantes et longtemps condamnées par l’Église catholique. La capacité régulatrice de cette dernière y survivra-t-elle ?

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1 Lors des élections présidentielles de 2022, le RN s’est qualifié pour le second tour en remportant 23 % des voix, contre 28 % pour la République en marche. Le RN a ensuite remporté 41,5 % des voix au second tour des élections, malgré un taux d’abstention très élevé, plus du quart de l’électorat (Ifop).

2 2 Pierre-André Taguieff, Du diable en politique. Réflexions sur l’antilepénisme ordinaire, CNRS éditions, 2014.

3 Ces « points non négociables » sont : la protection de la vie à tous ses stades, la reconnaissance et la promotion de la structure naturelle de la famille, la protection du droit des parents à éduquer leurs enfants. Cf. Cardinal Ratzinger, « Note doctrinale sur certaines questions concernant l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique », 2002.

4 Au premier tour des élections présidentielles de 2017, 46 % des catholiques pratiquants et 55 % des pratiquants les plus assidus ont voté pour le candidat LR François Fillon, contre seulement 20,1 % de la population générale (Ifop).

5 Lire à ce sujet le dossier « François, la fraternité sans frontières ? », Revue Projet, n° 385, décembre 2021-janvier 2022.

6 L’ONG European Dignity Watch exerce son lobbying au niveau des institutions européennes en portant ces idées.


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