Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
De la Sibérie à l’Afrique du Sud, de Bangkok à Saint-Pétersbourg, la photographe Françoise Huguier a l’œil vagabond. Au Salon de la photo, une exposition retrace son œuvre au travers de ses portraits de femmes. Entretien.
« De femme à femmes » explore une saillance de votre travail : les femmes dans leurs espaces intimes. Est-ce plus facile pour vous de photographier les femmes que les hommes ?
Ce n’est pas vraiment un choix, disons que c’est circonstanciel. Souvent, quand j’arrive dans les endroits qui m’intéressent, il n’y a que les femmes. Par exemple, en Sibérie polaire, les hommes sont souvent des gardiens de rennes. Pour faire des photos des hommes, je devais courir plus vite que les bêtes ! Les femmes restent au village ou sous la tente (photo ci-dessus).
Dans les sociétés polygames, les hommes n’ont pas de chambre. Ils vont tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre, comme les bourdons. Ce sont les femmes qui habitent vraiment la chambre, qui détiennent l’espace intime.
Parce que je suis une femme et que j’ai l’âge que j’ai, les femmes se laissent approcher. Au Mali, au Burkina Faso, beaucoup ont accepté de poser torse nu. J’ai des copains photographes qui n’ont jamais réussi… Et puis, je m’intéresse aux gens. Je passe la journée avec elles, on prend le café, je leur raconte mon histoire. Ça aide à rentrer en contact.
Qu’est-ce qui vous guide dans le choix de vos reportages ?
Mes sujets sont souvent le fruit d’une forme de hasard et de rencontres. Par exemple, j’ai découvert les appartements communautaires de Saint-Pétersbourg (photo 3) en préparant mon voyage en Sibérie. Je voulais en apprendre plus sur les spiritualités du cercle polaire. La seule ethnologue chamaniste que j’ai trouvée vivait en Russie, dans un appartement communautaire. De là est né le sujet. J’y suis retournée trois mois par an pendant dix ans.
Étant animiste moi-même, je cherche les animismes autour du monde. J’ai tout à apprendre quand les gens me parlent de leur spiritualité. Par exemple, en Thaïlande, à Bangkok, je me suis intéressée aux tatouages (photo 2). Dans le temps et encore aujourd’hui, on allait se faire tatouer à la pagode, parce que si on a les tatouages qu’il faut, les mauvais esprits ne viennent pas sur vous. Certains sont tatoués des pieds à la tête. À Bornéo aussi, je suis allée rencontrer des peuples animistes au cœur de la forêt.
Ce n’est pas à l’école que j’ai appris l’animisme… Je suis bigoudène, de Pont-l’Abbé, j’ai été élevée chez des religieuses, au couvent des Oiseaux. C’est une pension très chic. J’ai été à la messe jusqu’à mes vingt ans, alors mon père m’a dit : « Vous avez gagné votre paradis. » Donc maintenant, je peux être animiste : je crois aux arbres, aux plantes, aux oiseaux. Mes copains me disent souvent que je suis complètement cinglée ou que j’ai « encore trouvé un sujet bizarre ».
Quel trait d’union percevez-vous entre les femmes photographiées à travers le monde et les époques ?
Les femmes, c’est nous qui avons tous les secrets. On a les secrets de la famille, les secrets des maisons, les secrets de la petite enfance… Il faut cultiver ce rapport à l’intime. C’est intéressant l’intime, ça décrit une société. Mais encore aujourd’hui, je suis frappée par ce que je vois des rapports entre hommes et femmes. Quand j’étais dans les logements sociaux de Deauville, je voyais l’attitude des pères par rapport aux filles, qui s’opposaient à certains mariages par exemple. C’était il y a quatre ans ! J’ai fait partie du Mouvement de libération des femmes, à l’époque. Il faut apprendre à se faire confiance. Heureusement que je n’ai pas écouté les hommes qui m’ont dit que je n’étais pas capable d’aller dans le détroit de Behring !