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La personne, une boussole pour aujourd’hui ?

Le philosophe Emmanuel Mounier, à l’origine du mouvement personnaliste en France, opposait aux totalitarismes des années trente la prise en compte de la personne comme boussole éthique. Retour sur les jalons d’une pensée profondément actuelle.


L’idée de « personne » n’est pas née avec Emmanuel Mounier, mais il lui a donné une signification précise et actuelle : « Il faut d’abord que chacun apprenne à se tenir debout tout seul. La personne, c’est la puissance d’affronter le monde, l’opinion, la lâcheté collective. C’est la capacité de faire silence, de se recueillir, d’alterner la vie intérieure et la vie exposée : c’est le goût du risque, le courage intellectuel, l’irréductible assurance de celui qui sait pourquoi, éventuellement, mourir », déclarait-il lors d’un échange radio avec le poète Pierre Emmanuel.

Le personnalisme1 a pris sens dans le monde des années trente et quarante, où fleurissaient les totalitarismes fasciste, nazi, stalinien – qui, chacun à leur manière, niaient l’importance de l’homme. Surhomme aryen ou glorieux prolétaire sacrifié sur l’autel de l’avenir radieux, l’homme n’était rien et son sacrifice monstrueux avait peu d’importance. Staline n’avait-il pas écrit : « La mort d’un homme est une tragédie ; la disparition de millions de gens, c’est de la statistique » ? Et cette catastrophe nihiliste était pour Mounier, comme pour le philosophe Jacques Maritain, une réaction à l’individualisme capitaliste bourgeois. L’individu exalté comme propriétaire ou consommateur n’est pas une personne.

L’individu exalté comme propriétaire ou consommateur n’est pas une personne.

Et aujourd’hui, que dire ? L’homme hyperconnecté est tout sauf une personne. Il est tendu vers une multitude de choses, sans unité, sans profondeur. Le film sorti sur la plateforme Netflix le 24 décembre 2021, Don’t look up : le déni cosmique, en donne un singulier exemple. Au-delà de la destruction apocalyptique programmée de la planète Terre par une comète, il y a la lâcheté de certains scientifiques, la folie des médias, l’aveuglement des dirigeants politiques et surtout le cynisme des superpuissances économiques. Un hypothétique profit fondé sur la présence de métaux rares et indispensables pour la construction des téléphones portables vaut bien de mettre en danger l’humanité tout entière. Alors, prenons des risques « quoi qu’il en coûte ». Une fiction, bien sûr, mais dans laquelle la notion d’homme/personne n’est même pas envisagée.

Le totalitarisme a perdu la partie politiquement, mais semble l’avoir en partie gagnée culturellement, si l’on observe le management économique et la dictature boursière sur l’économie réelle : « L’entreprise devient un simple jeton sur la table du casino-monde et plus rien n’importe que le jackpot, quel qu’en soit par ailleurs le prix en termes de conditions de travail et d’emploi » lit-on dans le dernier livre de Jacques Le Goff, président de l’Association des amis d’Emmanuel Mounier, qui traite de l’actualité de la pensée du philosophe2.

Dans son ouvrage Libres d’obéir (Gallimard, 2020), Johann Chapoutot développe les affinités entre un certain management et le nazisme, ainsi qu’en témoigne le parcours de Reinhard Höhn, officier nazi devenu théoricien du management. Ce dernier a pensé et enseigné un management par délégation, où l’autonomie d’application des directives est la clé. L’urgence est donc de clore définitivement le chapitre de l’économisme séparé, de l’économie fermée sur elle-même et de l’arrimer à l’éthique : l’économie est intrinsèquement subordonnée.

Pauvreté volontaire

Mounier se veut aussi défenseur du bien commun et chantre de la pauvreté. La crise écologique présente peut être analysée avec le prisme du personnalisme mouniériste. L’exploitation forcenée des richesses de la planète, leur appropriation par une minorité, le culte de la propriété privée sans limite sont objet de contestation dès la publication de son ouvrage De la propriété capitaliste à la propriété humaine, en 1936. Mounier défend l’instauration d’un minimum nécessaire personnel pour satisfaire les besoins primordiaux : culture, loisir, sports, vie de famille, vie intérieure. Pour éviter l’embourgeoisement, l’installation égoïste dans un capitalisme tranquille, il prône un idéal de pauvreté : « Une “vie simple” tournée vers autre chose que “l’accroissement indéfini des besoins matériels qui étouffent la vie personnelle”. » (Le Goff, p. 132)

Dès 1963, Mounier défend l’instauration d’un minimum nécessaire personnel pour satisfaire les besoins primordiaux.

Ceci n’est pas sans relation avec les notions de « sobriété heureuse » de Pierre Rabhi, « d’abondance frugale » de Jean-Baptiste de Foucauld, de simplicité volontaire. Il appelle donc à une véritable révolution intérieure, un retour à l’essentiel. Mais le volet complémentaire est l’insistance mise sur le bien commun. Rappelons que ce bien commun n’est pas équivalent à la somme des biens particuliers : il est situé au-delà. Des biens sont communs à l’humanité et dépassent le cadre de la propriété personnelle : la préservation de la planète, de l’humanité, des espèces animales et de la nature. Ce sont les biens immatériels. Il faut réinventer le bien commun pour refaire société.

Vie intérieure

Il faut aussi repenser la place de l’homme en personne. La société actuelle est profondément fractionnée, divisée en multiples archipels sans relations3. Avatar contemporain de l’individualisme, l’homme est un individu hypermoderne : soumis à la fluidité de l’instant, à l’omniprésence des sensations multiples, à la dictature du succès. Et prioritairement, il adore se mettre en scène. Il ne désire que plaire et séduire à l’infini. Mounier avait déjà pressenti l’amenuisement de l’intériorité : « L’homme occidental ne comprend plus ce qu’est l’homme intérieur », disait-il. Aujourd’hui, l’individu se met en scène, prend et jette, établit des contacts avec « ceux de la tribu » et ignore superbement les autres. Le sociologue Georges Gurvitch, à la suite de Mounier, mobilise le concept de « transpersonnalisme ».

D’autres tentent de retisser le lien communautaire – en redonnant vie à des espaces nouveaux de solidarité : covoiturage, habitat participatif, économie solidaire –, afin que le désir de chacun puisse recevoir une réponse constructive, ou plutôt que nos désirs s’ajustent en une élaboration positive. Jacques Le Goff ajoute que « certains auteurs n’hésitent pas à voir dans ce communalisme fondé sur l’idée de réciprocité l’horizon d’un dépassement du capitalisme évitant les impasses de la collectivisation étatique ».

Ces auteurs appellent à une généralisation de ces modes de gestion de type coopératif fondés sur une propriété inclusive et non plus exclusive – un fonctionnement dont Elinor Oström, prix Nobel d’économie, a démontré l’efficacité supérieure à la gestion strictement privée. « Il s’agit d’ajuster au mieux intérêt commun et aspirations individuelles. Ce qui suppose une grande inventivité démocratique et un sens de l’avenir qui fait défaut à tous les séparatistes », ajoute encore Jacques Le Goff. En fait, pour parvenir à cette réalisation communautaire, il faut retrouver toute la profondeur d’une vie intérieure : la culture, dans son sens le plus analogique, servant de véritable colonne vertébrale à tout engagement citoyen. L’homme intérieur est avant tout être d’admiration, de vénération. Il n’agit pas, en premier lieu, il contemple : des paysages inoubliables, des œuvres d’art, des constructions étonnantes, des mélodies, des textes et des prières.

Triptyque bioéthique

Le personnalisme n’est pas un « kit prêt à penser ». Il n’est pas une idéologie de laquelle il serait possible d’extraire une réponse toute faite. Le personnalisme ne peut nous aider à penser des sujets aussi délicats que la fin de vie ou la gestation pour autrui. En revanche, la notion de personne reste une boussole éthique, « centrale dans le dispositif juridique de régulation de la bioéthique » (Le Goff, p. 166), se déclinant en un triptyque indispensable – dignité, consentement, indisponibilité.

Dignité, consentement, indisponibilité : la notion de personne est une boussole pour penser la bioéthique.

La dignité se base, bien sûr, sur une conception transcendantale de la personne, héritée, plus ou moins consciemment pour ceux qui l’utilisent, du christianisme. Prenons l’exemple du corps ; pour éviter sa marchandisation, le rapport Braibant de 1988 (qui a servi de base à la loi bioéthique de 1994) déclare : « Dans un contexte où le corps, dans son ensemble, tend à être défini comme un marché d’organes, exiger le consentement c’est maintenir juridiquement le lien entre la personne et le produit le plus détaché, et par là même écarter le spectre du corps, assemblage de choses, sans rapport avec notre tradition morale et juridique. »

Le principe d’indisponibilité considère que le corps est totalement en dehors des lois du marché et ne peut se vendre, en entier ou par organes : « Jusqu’où ira-t-on si l’on admet la vente des produits et d’éléments du corps ? Car admettre la vente, c’est présupposer la propriété de son propre corps, une thèse défendue par certains libertariens. Mais si cette propriété est admise, en bonne logique, elle peut justifier la mise à disposition intégrale de son corps et donc de soi-même à titre provisoire ou définitif. En d’autres termes, si je suis propriétaire de mon corps, je peux fort bien l’aliéner comme ma maison ou ma voiture et le transférer à autrui selon sa libre jouissance » (Le Goff, p. 173).

Nous entrerions alors dans l’ère de l’obsolescence de l’homme, dénoncée par le philosophe Günther Anders. Face au risque du transhumanisme (qui entend « augmenter » l’homme et brouille par là même les frontières entre l’homme et la machine) et de l’antispécisme (qui fait de l’homme un animal comme les autres) la définition de la personne reste le point cardinal d’une juste approche de l’être humain.

Pour conclure et inviter le lecteur à entrer dans ce bel ouvrage, rappelons la formule très péguyste selon laquelle « le personnalisme n’est pas une politique, mais une manière d’être en politique ». Les itinéraires de Michel Rocard, de Jacques Delors, d’Edmond Maire et ajoutons de François Bayrou en sont les preuves manifestes.

Pour aller + loin

Sylvain Guéna, Maritain ou la libération des vérités captives. Politique et société, PUR, 2021.

Emmanuel Mounier, Œuvres complètes, 1922-1932, PUR, 2020. 

Emmanuel Mounier, Entretiens. 1926-1944, Bernard Comte & Yves Roullière (dir.), PUR, 2017.

Sylvain Guéna, Dorothy Day et Jacques Maritain. L’activiste radicale et le philosophe, Boleine, 2022.

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1 Courant d’idées spiritualiste, le personnalisme cherche une troisième voie humaniste entre le capitalisme libéral, les fascismes et les communismes. Il est fondé en France par le philosophe Emmanuel Mounier (1905-1950) autour de la revue Esprit. Le personnalisme « post-Mounier » est une philosophie éthique dont la valeur fondamentale est le respect de la personne. Le personnalisme post-mounier perd sa dimension spirituelle et privilégie la dimension éthique.

2 1 Jacques Le Goff, Emmanuel Mounier d’hier à aujourd’hui. L’actualité d’une pensée. Entretiens avec Jean-Yves Boudehen, PUR, 2021.

3 Voir Jérôme Fourquet, L’Archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019.


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