Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
De la Zone d’expression prioritaire jaillissent les récits de jeunes peu familiers de la prise de parole. Le pouvoir d’agir sur sa propre vie se forge dans la capacité à la raconter.
« Moi, ma vie, ça n’a pas d’intérêt. Je n’ai rien à dire ! » Les journalistes et animateurs de la Zone d’expression prioritaire (ZEP) ne comptent plus les occurrences de cette réaction. Ce leitmotiv traduit bien plus que l’angoisse d’une page blanche. Par les mots, c’est toute la matière brute d’existences à vif, celles des jeunes des quartiers populaires, qu’il s’agit de couler dans un récit qui fasse sens commun. « Je n’existe pas en tant qu’individu, en tant que citoyen. Je me suis claquemuré », résume pour leur compte Emmanuel Vaillant, cofondateur du projet. La sonorité du mot dessine l’envergure du défi proposé : dynamiter au fil de la plume, de sa plume, le poids d’une violence rentrée.
L’aventure ZEP est née d’un constat évident, mais jamais réglé : le peu, sinon la quasi-absence, de parole ménagée aux jeunes les moins lotis dans l’espace médiatique. Devenu rédacteur en chef de L’Étudiant, Emmanuel Vaillant s’en saisit avec son collègue Édouard Zambeaux. « J’avais créé un blog, “2012 est à vous”, autour de la présidentielle qui avait lieu cette année-là, explique-t-il. L’initiative a assez bien fonctionné, à ceci près que ceux qui s’y exprimaient étaient sensiblement toujours les mêmes. Des Bac +5 dotés de la maîtrise de l’écrit et de l’argumentation. » Le journaliste saute un peu plus tard le gué de l’engagement total au bénéfice de « ceux qu’on n’entend pas ».
Pour cela, il n’hésite pas à contourner la grammaire habituelle de son métier. « J’ai voulu imaginer un dispositif consistant à aller chercher cette parole, non pas dans une posture d’intervieweur, mais d’accoucheur de mots, pour permettre à ces jeunes de se rendre auteurs de leur propre récit sur leur expérience de vie. » Pour leur transmettre ce pouvoir de dire, la ZEP se déploie sous forme d’ateliers d’écriture. La structure associative, qui compte aujourd’hui sept salariés, voit le jour à point nommé en 2015, « alors que se multipliaient les débats plus ou moins biaisés sur l’embrigadement ou la radicalisation des jeunes de cités ».
Bientôt, la formule prend auprès des intéressés, mais aussi des acteurs de terrain, des politiques et des sociologues. La ZEP grandit sur ses deux piliers. « D’une part, la visibilité de récits relégués par l’iniquité médiatique. D’autre part, et c’est le versant éducatif du projet, la mise en place d’un processus de confiance en soi, de capacité de réflexivité et de détachement. La mise à distance et le partage de son propre vécu créent de la résonance », détaille Emmanuel Vaillant.
L’expérience se décline en « autobiographie raisonnée », à même de faire comprendre à chacun sa place dans l’espace social, à l’épreuve des rapports qu’il génère. Sans prétendre tout à fait véhiculer un pouvoir d’agir, la ZEP contribue au moins à susciter ce « pouvoir sur soi » d’une tranche d’âge – de 15 à 25 ans – synonyme de transformation personnelle.
Cette prise en main apparaît d’elle-même dans certains récits. Comme celui de cette jeune fille de 17 ans, victime de violences conjugales « pour qui cette question, telle que représentée dans l’imaginaire collectif, était un “truc de vieux”, de couples installés de longue date ». L’autrice revient sur son long cheminement, allant du dépôt de plainte à la convocation chez le juge, un an après les faits. « Nous avons senti chez elle une sorte de prise de pouvoir quand elle a partagé son histoire. Le fait d’écrire et de recevoir des commentaires bienveillants l’a libérée du poids de cette expérience. »
Les relations avec la police scandent bien souvent ces rages ou ces peurs dont les mots font s’affranchir.
Les relations, souvent houleuses, entre les jeunes et les institutions figurent en bonne place parmi les thématiques explorées en atelier. Le fondateur de la ZEP demeure marqué par le cas d’une autre jeune fille en décrochage scolaire. « Sa mère était présente à la séance et n’en revenait pas de voir sa fille rédiger avec une concentration aussi intense ! » Ses lignes décrivent ses huit renvois de son établissement. « J’étais en retard, la prof me claque la porte au nez, du coup je me suis énervée très fort et je suis devenue violente. » Les mots frappent comme la sanction subie. « Le récit a fait ressortir le décalage éprouvé par cette jeune fille vis-à-vis de ce que l’institution scolaire attendait d’elle. »
Les relations avec la police scandent bien souvent ces rages ou ces peurs dont les mots font s’affranchir. Emmanuel Vaillant se souvient de ces six jeunes d’Argenteuil (95) recommandés par leurs éducateurs. Fouilles à corps, humiliations, courses-poursuites et tabassages « en règle » devraient-ils avoir « fuck les flics » pour seul écho ? « J’ai voulu les amener par leur récit à toucher du doigt ce moment de bascule vers la violence. Un récit a fait ressortir la peur du gamin également présente chez le policier et la violence comme seul moyen de lâcher cette peur de part et d’autre. Un autre récit a mis en évidence que le policier avait lui-même l’impression d’être inutile en réprimant. »
Des causalités s’élaborent, abattent les oppositions binaires et desserrent les verrous trop tôt incrustés dans des consciences en devenir. Le partage du vécu se révèle dans l’expérience de l’écriture. La diversité des sujets traités invite chacun et chacune à se reconnaître dans un futur souhaitable ou un ressenti commun. L’exemple de Brandy, publié récemment, expose le chemin et l’entrée en politique de ce jeune homme de Louvres (95), grâce au dépassement de l’autocensure. Le pouvoir d’agir se joue aussi par l’exemple.
Dans chaque numéro, la Revue Projet donne la parole à celles et ceux qui s’érigent en contre-pouvoir pour faire vivre la démocratie.