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Étudiante en architecture navale, Hyana Tesnière a créé Gobie, un dispositif embarqué de nettoyage des flots. Soulignant, au passage, les travers écologiques méconnus du nautisme.
Il est 9 h 35 sur la plage de Sainte-Marguerite, à Pornichet, en Loire-Atlantique. Les combinaisons sont enfilées et les gilets de sauvetage bien ajustés. Après avoir goûté aux premières expériences de la navigation en optimist, une dizaine d’enfants âgés de neuf à douze ans poursuivent leur apprentissage de la voile sur de petits catamarans. Or ces embarcations présentent une particularité : un filet tendu de part et d’autre de leurs deux coques et doté d’une bouche articulée.
Juste avant la mise à l’eau, le moniteur interroge les marins en herbe sur la pollution des océans. Certains sont déjà sensibilisés au sujet. L’un d’eux explique que les sacs en plastique sont dangereux pour les tortues. Un autre dit avoir déjà participé à une initiative citoyenne de nettoyage de la nature. Le moniteur leur propose alors un jeu à pratiquer à bord. S’ils croisent un déchet, leur catamaran devra le gober à l’aide du filet. Les enfants s’entraînent d’abord à le manipuler sur le sable. On libère les deux garcettes du taquet pour le faire tomber à l’eau et on tire à nouveau sur les bouts pour le rétracter. La prise en main est facile.
Ce gobage de détritus a fourni à la fois son nom et son concept au projet Gobie. L’histoire débute un samedi de juillet 2020, toujours au large de Pornichet, à bord d’un trimaran. L’équipage se compose d’Ulysse Harin, professionnel de la mer et directeur d’école de voile, et de Hyana Tesnière, monitrice de ladite école et étudiante ingénieure en architecture navale à l’Ensta-Bretagne de Brest (l’École nationale supérieure de techniques avancées).
Au fil du périple, le tandem s’interroge. Les pollutions maritimes appellent une mobilisation urgente, or les nouveaux projets destinés à lutter contre ce fléau se traduisent par des solutions de grande envergure, aussi onéreuses et complexes que déconnectées du grand public. Quelques croquis et prototypes plus tard, le projet Gobie commence à prendre corps.
Revenue à son cursus, Hyana Tesnière fonde avec ses camarades Corentin Le Strat, Damien Gromil et Sarah Chebika une équipe de participants aux « Entrep’ ». Ce programme permet à des étudiants de se former à l’entreprenariat en développant pendant six mois leur propre projet avec le soutien de professionnels. Au terme de la période, l’équipe Gobie remporte le prix « Innovation sociale et développement durable » du concours « Les Entrep’ » région Bretagne. Sa création reçoit également l’approbation de Pierre Joubert, un entrepreneur engagé dans la production Made in France, qui émet l’idée de créer un système de « ramasse déchets » utilisable par les enfants de clubs de voile.
« Laisser ses déchets en pleine nature, c’est comme contrevenir aux règles de politesse . »
La mer a conquis Hyana Tesnière très tôt : « J’ai fréquenté mon premier club de voile à l’âge de sept ans. Mais, contrairement à la plupart des débutants, je n’ai jamais pratiqué le dériveur. J’ai appris sur de petits catamarans. » La jeune Nantaise, qui partage ses vacances entre Saint-Nazaire et Corniche, se perfectionne plus tard sur des monocoques rapides lors de courses à un contre un. Ce goût de la voile de vitesse éveille sa vocation d’architecte navale qui la fera entrer à l’Ensta-Bretagne. Or la passion tôt embrassée suscite aussi des préoccupations.
« J’ai grandi dans une famille qui m’a éduquée au respect de l’environnement. Laisser ses déchets en pleine nature, c’était comme contrevenir aux règles de politesse », insiste-t-elle. Un événement précipite la prise de conscience. Le 12 décembre 1999, le pétrolier Erika, affrété par Total et lesté de 30 000 tonnes de brut, s’échoue au large des côtes de la Bretagne Sud et de la Loire-Atlantique. « La catastrophe a littéralement dévasté la plage qui borde la maison de mes grands-parents, à Pornichet », poursuit la fondatrice de Gobie. « Je n’avais que deux ans à l’époque, mais l’événement a profondément marqué mon entourage. » De ce précédent, Hyana se forge une conscience écologique et joint le geste à l’intention. « J’ai passé pas mal d’étés au ramassage sur les plages. »
Deux décennies après la tragédie de l’Erika, l’exemple et l’invention de Hyana Tesnière ont fait des émules dans les clubs de voile. À peine partis et encore dans le chenal, les jeunes navigateurs des petits catamarans de Pornichet repèrent un objet flottant. Un bouquet d’algues, dans lequel est emmêlé un morceau de filet de pêche, danse sur les flots. La barreuse le signale à son équipier. « Tu es sûre que c’est un déchet ? On dirait juste des algues. » Le doute s’installe à bord. « Ramassons-le ! Au pire, on remettra les algues à l’eau. » « D’accord, mais pousse la barre, on va passer à côté ! »
Le bateau est dirigé de sorte que le déchet glisse entre les deux coques, droit dans la bouche du filet Gobie. L’orientation du filet permet que les éléments qui y sont déjà retenus restent plaqués par le flux d’eau dans le fond de la nasse lorsque la bouche est ouverte. Quelques minutes plus tard, le moniteur s’approche d’un équipage gagné par l’effervescence. « Il y a un objet blanc qui flotte là-bas, on a voulu le gober, mais on l’a loupé, on allait trop vite ! » Le moniteur sourit : « Il suffit de faire demi-tour pour retourner le chercher, vous savez comment faire demi-tour, non ? » La quête du déchet les motive pour exécuter le virement de bord avec soin. À l’issue de deux heures de navigation, à terre, viendra le moment d’ouvrir les gobies, de renvoyer les algues à la mer et de déposer les déchets soigneusement triés dans les poubelles adéquates.
Le projet n’en est qu’à ses balbutiements. Les filets « ramasse déchets » ne permettront évidemment pas de nettoyer l’océan, malgré l’effet de masse du nombre de bateaux équipés. Pour autant, une conscientisation des jeunes générations s’opère. Les concepteurs de Gobie souhaiteraient désormais l’adapter à d’autres supports nautiques comme les bateaux de croisière ou les paddles.
Or, malgré sa réputation d’activité respectueuse de l’environnement, le nautisme à voile doit encore faire du chemin pour devenir un sport réellement durable. Les voiliers demeurent en grande majorité construits à partir de matériaux à très fort impact sur les écosystèmes comme la fibre de verre, la résine époxy ou encore la peinture antifouling1.
Dès son entrée à l’Ensta-Bretagne, Hyana Tesnière mesure le dilemme – auquel elle consacre un rapport de stage – entre son rêve de fabriquer des bateaux de course au large et ses exigences environnementales. « Ces bateaux sont conçus en fibre de carbone chauffée dans des fours autoclaves où les pièces sont mises sous vide », détaille la jeune ingénieure. « Leur fabrication est en soi très polluante. Le problème pourrait se résoudre grâce au remplacement des résines carbone par de la fibre de lin ou des matériaux biosourcés. »
« La course au large est un milieu marketing. Le greenwashing y fait aussi son chemin. »
Dans certaines localités, des chantiers nautiques commencent à mettre en place des solutions innovantes, mais il est encore fréquent que des travaux de ponçage s’effectuent en extérieur, générant des poussières polluées répandues par le vent. « La prise de conscience a lieu malgré tout », assure Hyana Tesnière. « Ne serait-ce que du côté de skippers comme François Gabart, Stan Thuret et surtout Roland Jourdain, qui a récemment promu l’analyse complète du cycle de vie d’un bateau. La course au large est un milieu marketing. Le greenwashing y fait aussi son chemin. » Le Vendée Globe, célèbre course nautique, vient d’ailleurs d’intégrer à ses règlements des recommandations en faveur d’embarcations plus durables.
« On est encore bien loin du décarboné et de l’écologie dite punitive », nuance la future architecte navale qui a un temps songé à bifurquer vers la filière de l’éolienne offshore. « Le projet Gobie m’encourage aujourd’hui à envisager l’entreprenariat maritime écologique. » Encore embryonnaire, la filière n’en est pas moins ambitieuse. C’est d’elle que procède notamment la mise au point de cargos à voile qui pourraient, à terme, inspirer une petite révolution dans le monde de la marine marchande. « Et si les bateaux à foil2, très rapides, glissaient à leur tour vers le commerce maritime ? » Hyana Tesnière a le sens de la formule et celui de la vision. Un cap ne se tient pas sans horizon.