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Investie en juillet 2021, l’Assemblée constituante chilienne porte en elle la rémission d’un pays profondément fracturé. Quatre de ses représentants témoignent.
Des bancs de l’ancien Congrès national de Santiago s’écrira la future Constitution du Chili. Vidé de ses parlementaires au lendemain du coup d’État du 11 septembre 1973, le lieu n’en avait revu aucun depuis la fin de la dictature militaire d’Augusto Pinochet, en 1990. Le 4 juillet 2021, l’Assemblée constituante (ou « Convention constitutionnelle » de son nom officiel) a reçu son investiture là où la démocratie chilienne avait été mise sous cloche. Or c’est bien cette dernière qui doit non seulement soutenir, mais redéfinir la loi fondamentale appelée à remplacer celle adoptée en 1980, sous la dictature.
« La Constitution de 1980 était déjà en voie d’extinction », observe l’historien et politologue Alfredo Riquelme Segovia, professeur à l’Université catholique du Chili. « Elle a fait l’objet de multiples et importantes modifications dans un sens démocratique entre 1990 et 2005. Elle a néanmoins conservé durant quatre décennies ce noyau dogmatique imposé par la dictature, qui limite très fortement toute possibilité de réformer le modèle économique néolibéral qu’elle entérine. » Irréformable du fait de son assise idéologique, le corpus pinochetiste est logiquement devenu l’une des cibles du vaste mouvement social qui a irradié le pays d’octobre 2019 à mars 2020.
Déclenchée par une hausse des tarifs – déjà élevés - des transports publics, la protestation a tôt fait d’agréger l’ensemble des griefs adressés de longue date aux élites dirigeantes : de la quasi-absence de droits sociaux aux frais exorbitants de systèmes de santé et d’éducation largement privatisés ; de l’extrême concentration des richesses aux discriminations subies par les peuples indigènes.
Au plus fort de l’ébullition, la sortie de crise se noue dans l’accord dit de « paix sociale et pour une nouvelle Constitution », signé par les dirigeants des principaux partis politiques, le 15 novembre 2019. « Il était alors acquis que la future Constitution surgirait d’une page blanche », se souvient Alfredo Riquelme Segovia. Retardé pour cause de Covid-19, le referendum du 25 octobre 2020 a ratifié à 78 % le principe d’une Constitution entièrement neuve, et à 79 % celui d’une Assemblée constituante intégralement élue1.
L’élection des conventionnels des 15 et 16 mai derniers a pourtant fait contraste avec les mobilisations précédentes, au vu de son faible taux de participation (moins de 45 %). L’enthousiasme des mots d’ordre se serait-il émoussé dans un énième scrutin ? La jeune assemblée s’en trouve-t-elle lestée d’une légitimité défaillante ? Avocat et élu de Valparaiso pour la liste Approbation dignité (gauche radicale, arrivée deuxième du scrutin), Jaime Bassa attribue ce moindre vote « à l’effet pandémie, conjugué à la baisse constante de participation depuis que le vote n’est plus obligatoire ».
Pour Patricia Politzer, élue de Santiago des Indépendants non-neutres pour une nouvelle Constitution (centre), le phénomène souligne justement l’une des raisons d’être de l’institution. « Hors du contexte de pandémie, la désillusion entre le plébiscite d’octobre et l’élection de mai doit à deux facteurs. D’une part, dans cet intervalle, le discours de la classe politique n’a pas franchement changé. D’autre part, l’élection de mai n’a eu que peu de publicité au sein des médias dominants, très conservateurs », explique cette ancienne journaliste. L’inégale capacité à mener campagne aura été, encore à toujours, à l’image des profondes fractures qui caractérisent le pays.
« Cette assemblée est l’organe le plus représentatif de toute l’histoire du Chili. » Jaime Bassa
« Nous avons dû mobiliser au maximum nos maigres moyens », soupire Victorino Antilef, enseignant et élu Mapuche2 de la région méridionale de l’Araucanie. « Nous n’avons eu droit qu’à quelques secondes de spots, contre trois minutes pour les principales formations politiques à grand renfort d’argent ». Présidente de l’assemblée et autre élue Mapuche, Elisa Loncón pointe « l’absence d’accès des communautés à l’éducation civique » et déplore d’autant que « les 24 sièges de la constituante sollicités au départ pour les autochtones et les afro descendants, à proportion de leur population, aient été réduits à 17 ».
Les amertumes n’interdisent pas les espoirs. L’assemblée a évité de justesse la minorité de blocage d’un tiers qu’aurait pu former en son sein la coalition conservatrice Vamos por Chile, arrivée en tête du scrutin des 15 et 16 mai et soutenue par le président Sebastián Piñera. Sa composition vaut déjà garantie. « Elle est l’organe le plus représentatif de toute l’histoire du Chili », se félicite Jaime Bassa. « Rien que cet aspect induit une modification profonde de la délibération collective. » Patricia Politzer perçoit à son tour dans la Convention un « réel reflet de l’ensemble de la société chilienne » et la croit à ce titre apte à surmonter les divisions qui traversent cette dernière. Au point d’accorder entre elles les multiples revendications du printemps austral ?
« Il existe un fort consensus sur plusieurs thèmes fondamentaux qui font directement écho aux manifestations populaires de 2019 », détaille l’élue. « Ces thèmes se nomment la reconnaissance des droits les plus indispensables comme l’éducation, la santé, le logement et les retraites, ainsi qu’un droit du travail protecteur. S’y ajoute désormais l’accès universel à Internet, rendu encore plus nécessaire sous l’effet de la pandémie. »
Cette inclusion induit un changement de logiciel économique et social, qu’implique également, selon Jaime Bassa « une véritable déconcentration des pouvoirs ». Ce processus se superposerait-il au dessein, exprimé parmi les populations autochtones et au-delà, d’un Chili redéfini comme « État plurinational » ? « Cette question ne fait pas consensus », relève Alfredo Riquelme Segovia. « Il y a loin entre les tenants d’un État plurinational et ceux d’un pays multiculturel ». Aux yeux des représentants Mapuches, la distinction n’a pas lieu d’être.
« Être Mapuche au Chili, c’est risquer d’être arrêté pour avoir porté l’habit traditionnel. » Elisa Loncón
Comme le décrit Victorino Antilef, une nécessaire articulation entre les domaines politique, économique et culturel préside à la reconnaissance que son peuple appelle de ses vœux. « C’est un tout. Pour que nous accédions à la participation politique, nos autorités communautaires doivent être légitimées. Et pour que cette participation et cette légitimité puissent s’imposer, nous devons disposer des terres qui nous ont été spoliées et nous reviennent. »
Une future Constitution saurait-elle résoudre le lourd contentieux agraire qui oppose depuis toujours les communautés Mapuches aux centres de pouvoir de Santiago ? Elle devrait au moins condamner à l’obsolescence cet autre legs de la dictature qu’est la loi antiterroriste de 1984, utilisée exclusivement pour réprimer les revendications territoriales des Mapuches depuis le retour à la démocratie.
« Nous n’étions pas des guerriers, nous le sommes devenus par la force des choses. Être Mapuche au Chili, c’est encore risquer d’être arrêté pour avoir porté l’habit traditionnel », rappelle Elisa Loncón. Pour cette linguiste et défenseure du Mapudungun3, la Constitution à naître ne peut néanmoins se contenter d’accorder des droits. « Il ne suffit pas de vouloir obtenir l’autodétermination, l’officialisation de notre langue et la sauvegarde de nos territoires. La Constitution ne sera vraiment inclusive que si nous y apportons notre conception du bien commun. Pour nous, le progrès ne rime en aucun cas avec l’exploitation tous azimuts des ressources, la pollution des eaux et la destruction de la biodiversité. Tout n’est pas rationalité technique. Il faut éduquer. »
« Cette Constitution sera la première au monde rédigée par un hémicycle strictement paritaire. » Patricia Politzer
L’ambition intégratrice portée la constituante recouvre tout autant le domaine du genre, dans un pays qui n’a légalisé le divorce qu’en 1994 et n’a autorisé l’avortement, encore que limité aux cas extrêmes, qu’en 2017. Apparu dans la sphère étudiante, le mouvement #MeToo chilien a d’ailleurs apporté un écot décisif à l’explosion sociale d’octobre 2019. « Notre Constitution sera la première au monde à être rédigée par un hémicycle strictement paritaire [77 femmes et 78 hommes - ndlr] », constate avec satisfaction Patricia Politzer. « Comment pourrait-elle faire l’impasse sur des enjeux aussi fondamentaux que l’égalité salariale ou les droits sexuels et reproductifs ? Ces questions sont indissociables du reste. »
Encore faudra-t-il que l’esprit et la lettre de la future Constitution imprègnent bien des mentalités et brisent bien des conservatismes. « La longue séquence politique que nous venons de vivre a démontré que la société chilienne était en avance sur ses dirigeants », rétorque Jaime Bassa. Or les vainqueurs des scrutins présidentiel et législatif de ce 21 novembre cohabiteront-ils aisément avec une institution qui, de droit et de fait, s’apprête à modifier le cadre de leur autorité4 ?
Patricia Politzer parie que « ces nouveaux dirigeants se joindront à l’effort de reconstruction démocratique ». « La Convention constitutionnelle est une institution de la République », abonde Alfredo Riquelme Segovia pour qui « les vieilles résistances sont maintenant dépassées ». Le cas contraire serait inflammable pour un pays qui aura mis près d’un demi-siècle à surmonter le traumatisme de la Moneda5 en feu.
1970 – Élection du président socialiste Salvador Allende et début de l’Unité populaire.
1973 – Coup d’État militaire et instauration de la dictature du général Augusto Pinochet.
1980 – Adoption de la Constitution politique de la République du Chili (encore en vigueur) qui remplace celle de 1925.
1988 – Referendum sur la prolongation au pouvoir du général Pinochet jusqu’en 1997 qui se solde par un « Non » massif.
1990 – Retour du pays à la démocratie.
2011 – Vastes mobilisations étudiantes et premiers appels à un changement de Constitution.
2013 – Campagne citoyenne « Marca tu Voto » en faveur d’une Assemblée constituante.
2019 – Soulèvement populaire contre les inégalités et pour une refondation démocratique.
2020 – Plébiscite en faveur d’une nouvelle Constitution et d’une Assemblée constituante. Le « Oui » l’emporte très largement.
2021 – Élections des 155 membres de la constituante (15 et 16 mai). Investiture de l’Assemblée (4 juillet).
1 L’autre option aurait été celle d’une assemblée mixte incluant des membres élus et des parlementaires déjà en exercice.
2 Principal peuple indigène du Chili, les Mapuches (« gens de la Terre ») représentent un peu moins de 5 % de la population totale du pays, soit 1,7 millions d’individus. Ils disposent au sein de l’Assemblée constituante de 7 des sièges réservés aux représentants des peuples autochtones, estimés dans leur ensemble à 2 millions de personnes.
3 Nom de la langue Mapuche, aussi appelée Mapuzungun.
4 À compter de son investiture, la Convention constitutionnelle dispose de neuf mois, prorogeables une fois d’un trimestre, pour mener ses travaux.
5 Palais présidentiel, bombardé par l’armée lors du coup d’État du 11 septembre 1973.