Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.
Quand l’engagement se mue en rancœur face aux réalités des parcours migratoires, des ressources intérieures sont à convoquer. Le directeur du Service jésuite aux réfugiés (JRS France) nous livre ses doutes et ses convictions.
Il ne m’est pas facile de trouver une juste mesure dans la réflexion lorsque, dans l’action, je suis mis face à K. qui, après trois ans d’attente, est débouté du droit d’asile et se trouve dans une grande souffrance ; à S., qui erre depuis dix ans dans le labyrinthe administratif auquel il est confronté comme quasi « apatride » ; aux murs et grillages de Calais dont la présence me renvoie à des territoires occupés ou à l’univers carcéral et qui divisent le monde, en son humanité comme en sa géographie.
Non, il ne m’est pas facile de garder la mesure et pourtant, cela m’est nécessaire. Car s’il est vrai que « la démesure peut être une sainteté », en général, elle « est un confort » et, de ce fait, appartient à la « pensée bourgeoise ». Voilà un rappel de Camus (L’homme révolté, 1951) qui me met en garde, me fait sortir des clivages bon/mauvais, droite/gauche, anti/pro, et m’invite à entrer dans la complexité.
L’impuissance me fait courir le risque de confondre rancune et justice, temps courts et temps longs, local et national.
Je suis confronté à l’impuissance, et celle-ci me fait courir le risque de confondre la rancune avec la justice, les temps courts avec les temps longs, le local avec le national. Le premier de mes combats : conserver une posture intérieure qui se garde, ou se laisse traverser sans prêter – trop – le flanc au ressentiment, à la haine, au simplisme, à une manière d’écouter l’autre avec une forme de malveillance.
Pour ce faire, certains critères sont opérants, il me semble, et me servent de limite, de garde-fou. Est-ce que je pense avoir raison au point de ne plus ni écouter, ni lire la contradiction ? Est-ce que cette pensée me permet de savoir ce qu’il faudrait faire de manière définitive sur la question migratoire, puisque c’est elle qui m’occupe aujourd’hui ? Est-ce que je mets réellement en pratique auprès des migrants les principes que je prétends vivre avec eux – respect de l’autonomie et dignité de la personne ? Cette pratique s’étend-elle à mes proches, voire à mes ennemis ? Est-ce que je diabolise les uns et divinise les autres ? Suis-je si passionné que j’en oublie le contexte complexe de ma société, de mon pays et du monde ?
Bien sûr, je n’affronte pas seul ces questions : leur formulation même se forge au long des discussions avec des amis, des partenaires, des acteurs de JRS France, des fonctionnaires de tous grades, des représentants politiques, des lectures.
Il n’y a pas que ma petite personne en jeu. Si nous souhaitons construire une société inclusive, les moyens que nous nous donnons sont les prémices de ce que nous préparons pour notre société. L’envie de débattre, de dialoguer, ne peut être prise au sérieux sans véritable rencontre de l’altérité. Elle doit témoigner d’un désir d’être changé par l’autre, de participer à une société qui reste à construire.
Partout, nous constatons le risque d’oppositions frontales, mues par la certitude d’avoir raison.
Partout, nous constatons le risque d’oppositions frontales, mues par la certitude d’avoir raison. Parfois, la réalité ne souffre aucune hésitation : le harcèlement des personnes migrantes qui dorment à la rue, l’absence de solution d’hébergement pour les demandeurs d’asile, le non-respect du droit par l’administration, les excès au sein d’associations. Un gouffre s’instaure alors, capable de transformer des personnes engagées, en quête de liens, en bénévoles désireux d’en découdre ou en fonctionnaires démobilisés.
Il est de notre devoir, à tous et à toutes, de combler ce gouffre. Par une application du droit qui comble les injustices, avec, en son centre, le respect de la personne. Par des moyens partagés et discernés, qui se donnent le temps de l’évaluation des politiques publiques comme des actions de la société civile. Ce serait raison que de pouvoir se remettre en route ainsi. Il en va de notre désir de former, de construire notre société et notre nation.