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Haïti : abeilles et effet papillon

© Carmen Rodriguez
© Carmen Rodriguez

À Bédou, en Haïti, une école s’est dotée d’un rucher. Les abeilles, au cœur d’un cercle vertueux, ont eu sur le territoire des répercussions insoupçonnées.


On parle souvent de l’« effet papillon » pour évoquer une réaction en chaîne. Mais c’est de l’« effet abeille » dont nous allons parler ici. La zone de Ouanaminthe, dans le nord-est d’Haïti, est réputée pour sa production de miel. Pour bon nombre d’élèves de l’école rurale St-Ignace-de-Loyola, à Bédou, il s’agit même d’une tradition familiale. L’école, qui appartient au mouvement d’éducation transformatrice Foi et Joie, est confiée aux sœurs de la Compagnie de Marie-Notre-Dame. La sœur Carmen Rodríguez, apicultrice et éducatrice, a vu dans les abeilles une opportunité d’éducation alternative et intégrale, capable d’activer le potentiel du territoire.

Ainsi un rucher de trente-quatre ruches a-t-il vu le jour à l’école. Après un an d’activité, la pertinence de cette initiative est de plus en plus apparente, et dépasse même les attentes. Car un rucher peut dynamiser – directement et indirectement – plus d’un secteur d’activité. Chaque samedi, le rucher se transforme en salle de classe, où l’on apprend en faisant. Au lieu de l’écriture dans les livres ou sur un tableau, les élèves s’initient à l’interprétation d’autres signes : le temps, le vol des abeilles, la présence de prédateurs. Dans ces démarches, ils appliquent, bien sûr, ce qu’ils ont appris dans les classes formelles, élargissant ces savoirs à des problématiques concrètes et immédiates. Si les abeilles ne se plaisent pas au rucher, elles n’hésiteront pas à s’établir ailleurs, et il faudra recommencer. Les erreurs peuvent être coûteuses, mais servent à renforcer les apprentissages.

Les vraies enseignantes sont les abeilles elles-mêmes : elles éveillent l’appétit d’apprendre. 

C’est une salle de classe tout à fait libre : personne n’a l’obligation d’être là, et tout le monde est bienvenu. Environ vingt-cinq élèves, toutes classes confondues, filles comme garçons, sont au rendez-vous chaque semaine. Même les plus petits, bien qu’ils ne puissent pas encore manipuler les ruches, viennent aider et observer. Quelques parents apprennent à côté de leurs enfants. De temps en temps, l’école reçoit des visiteurs qui s’intéressent à l’expérience, auxquels se mêlent parfois les responsables d’autres écoles. Sœur Carmen accompagne le processus, aidée pendant la première année par un apiculteur du coin, l’agronome Hérold Baptiste.

Mais les vraies enseignantes sont les abeilles elles-mêmes : elles éveillent l’appétit d’apprendre. Si on leur prête attention, on touchera du doigt un secret de l’univers : tout est connecté. On en apprendra aussi beaucoup sur la vie en commun. Au fur et à mesure, les élèves deviennent experts en apiculture. À leur tour, ils font des vidéos didactiques, disponibles en ligne, pour partager ces connaissances. Au-delà du partage de savoirs, c’est l’occasion pour eux d’en apprendre davantage sur l’informatique, la communication et la pédagogie.

Chaîne écologique

La symbiose entre les abeilles et les fleurs est essentielle à la chaîne alimentaire. De plus, leur capacité à produire du miel appelle la plantation de diverses espèces mellifères, qui fleurissent toute l’année pour assurer une production stable. L’abondance de fruits et de noix qui en résulte constitue un atout, notamment à l’heure de la récréation dans la cour de l’école. Les abeilles favorisent ainsi non seulement le reboisement, mais aussi la biodiversité. Ensuite, une réaction en chaîne se produit : la plantation d’une centaine d’arbres mellifères à l’école a conduit à s’intéresser à la gestion de l’eau et à la fertilité du sol. Grâce aux abeilles, des techniques de permaculture pour freiner l’érosion commencent à s’acquérir et à s’appliquer.

De même, leur vulnérabilité aux pesticides décourage les pratiques agricoles nuisibles à l’écosystème. Étant donné que les abeilles peuvent voler plusieurs kilomètres pour butiner, les voisins sont aussi concernés. Bien que l’agriculture de la zone soit presque exclusivement biologique, les sœurs font la promotion des alternatives agroécologiques aux pesticides, comme mesure préventive.

Une affaire de culture

Dans ce sillon, la connaissance intime de l’écologie locale est indispensable à l’apiculture. Transmise de génération en génération et codifiée par la langue et la culture, elle s’acquiert en communauté. Pour être apiculteur, il faut être enraciné dans son territoire. Les autres apiculteurs de la zone ont bien compris l’importance de l’initiative de l’école et ont assumé leur rôle d’aînés. Beaucoup d’entre eux sont venus prêter main-forte aux élèves lors de la première récolte. Comme le veut la tradition haïtienne, un travail lourd se fait de manière collective et solidaire, en « konbit ». Quand ces apiculteurs auront à leur tour besoin d’aide, les élèves de Bédou leur rendront la pareille.

Les abeilles convoquent donc des forces locales, tout en évoquant quelque chose d’universel. Le projet suscite un intérêt grandissant dans d’autres pays, ce qui facilite de nouvelles alliances stratégiques. La vente du miel de haute qualité produit par St-Ignace-de-Loyola représente une source de revenus pour l’école. Mais le projet d’apiculture dynamise bien d’autres dimensions de l’économie. C’est un tailleur de la zone qui a cousu les combinaisons de protection, tout comme une menuiserie de Ouanaminthe a fabriqué les ruches. Grâce à ces circuits locaux, l’empreinte carbone de l’initiative est réduite, tout en faisant circuler l’argent au sein de la communauté.

La passerelle entre le rucher et le laboratoire ouvre des perspectives économiques encore plus ambitieuses.

L’expertise, la recherche et les standards de qualité qu’on encourage chez les jeunes ont pour but d’augmenter graduellement la productivité du secteur apicole dans la région. Cela passe non seulement par le miel, mais aussi par un deuxième produit du rucher qui sera bientôt exploité : la propolis. Grâce aux équipements disponibles dans le laboratoire de biologie-chimie de l’école, les élèves apprendront à fabriquer une teinture médicinale. L’exportation de ce produit de haute valeur, très demandé à l’étranger, pourrait assurer à l’école des revenus additionnels, tout en générant quelques emplois et en donnant aux apiculteurs du pays un débouché pour cette matière première, abondante mais jamais utilisée jusqu’à présent.

Cette passerelle entre le rucher et le laboratoire ouvre des perspectives économiques encore plus ambitieuses. L’industrie pharmaceutique sollicite, par exemple, des extraits fractionnés de propolis qui exigent un autre niveau de transformation chimique, appelant de nouvelles compétences scientifiques de la part les élèves. La propolis en particulier, dont les effets sur le système immunitaire des abeilles sont prouvés, se prête à la recherche dans le domaine de la génétique. La formation des élèves prendra du temps : les premiers parcours scientifiques commencent à peine à s’élaborer avec les universités. Néanmoins, ces partenariats marquent un tournant dans la transformation de la structure productive du pays.

Le soin des abeilles fournit aux jeunes de Bédou un moyen de construire un avenir dans et pour leur territoire.

Ces perspectives encourageantes ne doivent pas faire oublier que les abeilles présentent aussi certains défis. Ces insectes peuvent en effet connaître de bonnes ou mauvaises années selon les variations climatiques ou les maladies. De même, si le prix du miel pur est assez élevé aujourd’hui, cela pourrait changer. Le retour sur investissement n’est pas garanti. L’école gère ces risques en diversifiant ses sources de revenus, tout en faisant le pari de la valeur ajoutée. Mais, au-delà de toute considération économique, la valeur pédagogique, sociale et environnementale de ces ruches justifie à elle seule la démarche.

L’apiculture à Saint-Ignace-de-Loyola est encore naissante et fragile, mais déjà pleine de dynamisme et de promesses. En favorisant une éducation au service de la montée en compétence des élèves, l’enracinement et la cohésion sociale, la santé de l’écosystème et le développement économique, le soin des abeilles fournit aux jeunes de Bédou un moyen de construire un avenir dans et pour leur territoire. Cette expérience inspirante pourrait soutenir, à différentes échelles, d’autres initiatives activatrices de cercles vertueux au niveau économique, social et écologique. 

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