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Migrants invisibles

Philippe Demeestère entouré d'un groupe de jeunes migrants. Calais, 2018 © Droits réservés.
Philippe Demeestère entouré d'un groupe de jeunes migrants. Calais, 2018 © Droits réservés.

Installé depuis cinq ans à Calais, Philippe Demeestère vit en communauté avec des exilés et des bénévoles associatifs. Aux côtés des « passés outre », il tente de garder le cap dans la lutte contre les politiques de l’invisible.


«Quelles sont les vies qui méritent qu’on en porte le deuil, et celles qui ne le méritent pas ? » Je fais mienne cette question Judith Butler dans son livre Qu’est-ce qu’une vie bonne ? (Rivages, 2020).

Je me souviens d’un reportage sur l’île de Lesbos, en 2017. Bien sûr, il y avait eu la visite du pape François, le renforcement des moyens de sauvetage en mer, les manifestations de soutien, le phrasé des déplacements géopolitiques. Et pourtant… Pourtant, les propos des insulaires interrogés traduisaient explicitement le sentiment d’avoir été abandonnés. Quelle consistance prêter à ce sentiment d’abandon ?

D’évidence, personne ne s’était soucié de les équiper pour les engager à penser par eux-mêmes : penser « ceux qui leur arrivaient». Personne n’avait même imaginé, sans doute, qu’il pût leur être arrivé autre chose que ce que tout le monde n’en finit pas de savoir et de répéter, jusque dans les éteignoirs en forme de cellules psychologiques. Histoire d’en rester là : il n’y a pas de problème politique ; il n’y a que des fragilités psychiques personnelles.

Rien de ce qu’ils avaient entendu, reçu, ne leur permettait apparemment de se vivre autrement qu’à la dérive, livrés eux-mêmes aux courants en forme de cris, de naufrages, de cadavres, de débarquements à l’allure de sauve-qui-peut. Leurs bouches béantes témoignaient pour eux : ils étaient restés du côté des vivants, de ceux qui ne renoncent pas à prendre langue. Béance muette que les mots de tous bords s’essayaient à noyer sans succès.

À Calais, aujourd’hui, cette même béance nourrit une détermination neuve, résolue, de se frayer des chemins propres de compréhension et d’action à travers l’absurdité policière, les discours politiques péremptoires, à l’écart des péroraisons hum

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