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© Wikimedia Commons/Nicholas Gemini
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Zone franc et franc CFA Retour sur une histoire monétaire franco-africaine


La « zone franc » 1, cet arrangement monétaire liant la France à ses anciennes colonies, a été créée en 1939 dans un contexte de regain du protectionnisme à la suite de la grande crise de 1929. Conçue à l’origine comme un espace privilégié d’échanges économiques entre la métropole et ses colonies, elle a connu une grande variété de situations, notamment des sorties et des entrées, et une évolution progressive des paradigmes qui constituent sa marque de fabrique. Elle est également consubstantielle au franc CFA, dont l’histoire rappelle la violence de la monnaie, de toute monnaie.

Le franc CFA fut imposé aux Africains le 26 décembre 1945, dans le cadre de la colonisation française. Il dérive de la création de la Banque du Sénégal en 1853, une banque créée grâce aux ressources versées par la métropole française aux esclavagistes en guise de réparation après l’abolition de l’esclavage, le 27 avril 1848. Devenue, au début du XXe siècle, la Banque de l’Afrique de l’Ouest (BAO), elle aura le privilège d’émission de la monnaie ancêtre du franc CFA, avant la création dix ans plus tard de l’Institut d’émission de l’Afrique occidentale française (AOF) et du Togo, et de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), en 1959. C’est dire si le fait monétaire en Afrique francophone épouse les contours de la violence esclavagiste, coloniale et postcoloniale.

Le fait monétaire en Afrique francophone épouse les contours de la violence esclavagiste, coloniale et postcoloniale.

Depuis 2016, le franc CFA fait un retour remarqué sur la scène publique franco-africaine, avec la question du lien qui attache encore l’ancienne métropole à ses ex-colonies. En effet, si la monnaie est un attribut de souveraineté, force est de constater que, près de soixante ans après les indépendances, quinze pays font toujours partie de la zone franc CFA, impliquant pour eux une double tutelle, française et européenne.

Les opportunités de développement que cette monnaie était censée offrir se font toujours attendre, en grande partie du fait que la politique monétaire est calquée sur celle de la Zone euro. Ainsi, le débat sur le maintien du franc CFA a été relancé au mois de juillet 2015, après le feuilleton d’une éventuelle sortie de la Grèce de la Zone euro. Mais, plus généralement, ce débat s’inscrit dans le contexte d’une réflexion sur le financement de l’émergence des économies africaines et de ses prérequis en matière de degré de liquidité des économies.

L’objectif de cet article est de retracer l’évolution macroéconomique et institutionnelle de la zone franc et du franc CFA dans une optique d’histoire économique. La première partie revient sur les contours de la création et le rôle des principaux acteurs de la zone franc durant la période coloniale. La seconde partie met en exergue les principales réformes engagées dans le droit fil des indépendances. Enfin la troisième partie retrace l’évolution des indicateurs économiques de la zone franc avant et après la dévaluation du franc CFA de janvier 1994, dans le souci de donner des éléments d’appréciation objective d’un arrangement institutionnel – la zone franc – et d’une monnaie – le franc CFA – qui suscitent beaucoup de passions.

Une brève histoire de la zone franc

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le problème se posait de la fixation d’une nouvelle parité pour le franc français à des taux réalistes pour aider à la reprise des exportations. La ratification des accords de Bretton Woods, à la fin de l’année 1945, exigeait la déclaration d’une parité soutenable.2

Durant la majeure partie de la guerre, les cours officiels du franc par rapport au dollar des États-Unis et à la livre sterling sont restés ceux adoptés en septembre 1939 : 43,80 francs pour un dollar et 176,62 francs pour une livre. En février 1944, les accords conclus entre les gouvernements américain et britannique et le Comité français de libération nationale (CFLN) ont fixé le taux à 49,62 F et 200 F respectivement.

Cette parité traduisait mal l’évolution des prix en France et dans les deux autres pays. Entre 1939 et 1944, ceux-ci avaient augmenté de 150 % en France, mais de moins de 30 % aux États-Unis et au Royaume-Uni. Une dévaluation était donc nécessaire pour rétablir l’équilibre entre les prix français et les prix étrangers.

Le franc ne sera stabilisé qu’après sept dévaluations successives sur une période de treize ans.

Le franc ne sera, en réalité, stabilisé qu’après sept dévaluations successives sur une période de treize ans, du 26 décembre 1945 au 29 décembre 1958.

La dévaluation de 1945, l’institutionnalisation des francs coloniaux et leur décrochage du franc de la métropole

La première dévaluation après la Libération est réalisée le 26 décembre 1945, portant la parité de 49,62 F à 119,10 F vis-à-vis du dollar, et de 200 à 480 F pour une livre sterling.

Parallèlement, un décret du 25 décembre 1945 fixe une nouvelle parité entre le franc et les « francs des colonies françaises d’Afrique » (CFA), ainsi que les « francs des colonies françaises du Pacifique » (CFP). Cet aménagement de la zone privilégie la logique économique par rapport à toute autre considération. Il sera source d’une controverse récurrente depuis cette époque.

René Pleven, ministre Français des Finances en 1945, justifie ainsi l’opération : « En établissant un change entre les francs des divers territoires de la zone franc, le gouvernement ne se dissimule pas qu’il apporte une innovation dans notre système monétaire ; mais cette innovation correspond à notre souci, qui s’était exprimé à la conférence de Brazzaville, de tenir compte équitablement des intérêts de chacun des territoires qui composent l’Union française, de respecter leurs besoins propres et leurs contingences locales. Elle marque, sur le plan monétaire, la fin du pacte colonial ». Il s’agit de prendre en compte la disparité des évolutions économiques dans la zone, pour appliquer des taux de dévaluation différenciés.

La dévaluation du 17 octobre 1948 et les discussions postérieures

Le 17 octobre 1948, une nouvelle dévaluation du franc métropolitain se traduit par un cours officiel fixé à 264 francs pour un dollar, alors que les cours moyens du marché libre se situaient à 314 francs pour un dollar. Mais le franc CFA conserve sa parité par rapport au dollar (1 dollar = 126 francs CFA) et se trouve donc décroché par rapport au franc métropolitain, la parité de ce dernier passant de 1,70 à 2. L’ajustement technique du 27 avril 1949, qui voit le cours franc/dollar ajusté à 330 francs, ne touche pas non plus aux francs coloniaux. En revanche, lors de la dévaluation du 20 septembre 1949, le franc CFA subit le sort du franc métropolitain et maintient à l’égard de celui-ci sa parité à 2 francs. Le franc CFA devient un simple multiple du franc métropolitain.

L’acuité de la question de l’ancrage des francs coloniaux au franc métropolitain entraîne un débat au sein du Conseil économique français, qui conclut (en février 1950) par la nécessité d’un retour à l’unité monétaire de la métropole et des territoires d’outre-Mer. Moyennant quoi, la parité du franc CFA restera fixe par rapport au franc métropolitain (un franc CFA = 2 francs métropolitains) jusqu’à la dévaluation du 11 janvier 1994, soit pendant 56 ans.

Les diverses conventions successives veillent au maintien de cette intangibilité de la parité, même après la réforme de 1973 des institutions de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) : la possibilité laissée à celle-ci de modifier le taux de change du franc CFA en cas de nécessité ne sera jamais utilisée dans les faits.

Pour autant, cette situation fut critiquée : Émile Mireaux, par exemple, jugeait en 1954 que les parités entre les francs coloniaux et le franc métropolitain étaient artificielles. « La sécurité monétaire entre la métropole et les territoires coloniaux ne sera pas assurée par des déclarations péremptoires, mais par une réforme devant aboutir à l’établissement de parités naturelles, qui ne seront peut-être pas sensiblement différentes des parités existantes, mais qui seront l’expression de la vérité, et donc une garantie de stabilité. […] Il n’est pas douteux que si les parités étaient élastiques, au lieu d’être absolument rigides, les banques d’émission responsables du contrôle du crédit pourraient plus facilement enrayer, par la baisse du franc local, les importations excessives et les mouvements spéculatifs de sortie des capitaux et corriger par la hausse les mouvements inverses. On restaurerait ainsi l’autonomie des monnaies coloniales comme avant la Première Guerre mondiale et on substituerait une unité organique de la zone franc à une unité rigide et plus apparente que réelle ; un équilibre vrai à une stabilité artificielle qui risque fort de n’être qu’une illusion administrative. »

Le rôle de la Caisse centrale de la France d’outre-Mer, ancêtre de l’AFD

À partir de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 1955, la Caisse centrale de la France d’outre-mer (CCFOM), ancêtre de l’Agence Française de développement (AFD), joue le rôle de banque des États d’Afrique centrale puis de celle des États d’Afrique de l’Ouest. Son originalité réside dans l’association judicieuse qu’elle fit alors entre le crédit et l’immobilier, dans la plus pure tradition keynésienne. Ce faisant, elle explicite le caractère « bancable » du risque africain et, de fait, le crédibilise.

Suite à la création en 1944 du Fonds d’investissement pour le développement économique et social des territoires d’outre-mer (FIDES) par le général de Gaulle à Brazzaville, la période était au volontarisme économique et financier. Ce volontarisme, keynésien, met en avant le lien entre le crédit et la production : la production engendre des revenus, lesquels engendrent de la demande qui tire la croissance et la création d’emplois. En parallèle, André Postel – Vinay, le concepteur de cette Caisse centrale de la France d’outre-mer (CCFOM), innove en faisant à la fois une banque de développement et une banque centrale. Et l’on voit dans ses échanges avec notamment François Bloch-Lainé et René Pleven – le ministre des Finances – qu’il s’oppose à ce que la fonction d’émission de la monnaie soit réservée à des acteurs privés, comme la Banque de l’Afrique occidentale (BAO).

André Postel-Vinay doit mener une rude bataille à la fois contre la BAO (pour que cette dernière cesse d’être un institut d’émission du franc CFA) et contre le ministère de la France d’outre-mer (afin que ce dernier soumette de véritables projets de développement dans le cadre du FIDES). Mais la contrepartie pour que la BAO arrête d’être un institut d’émission de la monnaie est que la Caisse centrale ne puisse pas non plus assumer cette fonction. D’où la création en 1955 de l’Institut d’émission de l’Afrique occidentale française (AOF) et du Togo, puis de l’Afrique équatoriale française et du Cameroun. Cet événement est particulièrement parlant, s’agissant de la disjonction entre d’une part, les banques centrales, qui n’ont plus comme préoccupation le financement de l’économie et, d’autre part, les banques de développement qui, de plus en plus, deviennent d’une certaine manière « orphelines », n’ayant pas derrière elles une banque centrale volontariste en soutien.

Évolutions politique et institutionnelle de la zone franc depuis les indépendances

Les années 1960 : la monnaie au service de la consolidation des États nouvellement indépendants

La période des indépendances fut riche en débats sur l’opportunité que pouvait représenter le maintien des arrangements monétaires entre la France et ses colonies. En effet, les États du Mékong francophone (Vietnam, Cambodge, Laos) décidèrent de quitter la zone franc, suite aux conférences de Pau (1950) et de Paris (1954) et furent imités par les pays du Maghreb, la Tunisie (1956), le Maroc (1959) et l’Algérie (1963). Parmi les États subsahariens, le « non » de Sékou Touré au général de Gaulle en 1958 acta la sortie de la Guinée-Conakry de la zone franc, même si celle-ci ne fut officialisée qu’en 1963.

Le rapport Denizet sur le Togo (1959), rédigé à la demande de l’Onu dans le cadre de la préparation de l’indépendance de ce pays qui était sous son mandat, finit de convaincre Sylvanius Olympio, le père de l’indépendance togolaise, de faire cavalier seul sur le plan monétaire. Le Togo ne signa donc pas le Traité de l’UMOA de mai 1962 : il n’intégra l’Union qu’en novembre 1963, après l’assassinat de Sylvanius Olympio. Au Mali, le père de l’indépendance Modibo Kéita avait signé le traité de l’UMOA de mai 1962, mais il fut obligé de quitter la zone franc à la suite du refus de l’Assemblée nationale malienne de ratifier le traité de l’Union monétaire.

Le rapport Cabou (1960) sur l’Union africaine des paiements proposa la possibilité de doter chacun des États de la zone franc d’une monnaie propre, qui aurait chacune un lien avec le franc CFA. Ce dernier ne serait dès lors que la monnaie de transaction avec le reste du monde. Pour cet économiste sénégalais, gouverneur de la région de Saint-Louis et futur premier secrétaire général de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), le compte d’opérations logé auprès du Trésor français deviendrait une simple ligne de refinancement, embryon d’un fonds monétaire africain.

On mentionnera également les réflexions sur l’avenir de la zone franc et du franc CFA menées à la même période par l’économiste sénégalo-malien Doudou Thiam, par Raphaël Saller, ministre des Finances de la Côte d’Ivoire indépendante et par Samir Amin, économiste égyptien auteur en 1969 d’un rapport sur la zone franc commandité par le président du Niger Amany Diori 3.

Les réformes des années 1970 et 1980

Une décennie après les indépendances, la Mauritanie (1972) et Madagascar (1973) quittent à leur tour la zone franc, prenant la tête d’une demande d’émancipation politique des États subsahariens francophones. Celle-ci se solde par la révision des accords de coopération monétaire entre la France et les pays africains de la zone franc en 1973. Le général Gnassingbé Eyadema témoigne de cet état d’esprit lors de la visite au Togo, en novembre 1973, du président français Georges Pompidou : « Nous pensons […] que cette parité, qui est actuellement de deux anciens francs pour un franc CFA, ne correspond pas à la réalité. C’est une question de justice, et nous souhaitons qu’une étude exhaustive, basée sur des critères objectifs, permette de fixer dans les meilleurs délais une nouvelle parité, plus favorable à nos peuples. » 4

« Cette parité […] de deux anciens francs pour un franc CFA ne correspond pas à la réalité. C’est une question de justice, et nous souhaitons […] une nouvelle parité, plus favorable à nos peuples. »

Cette revendication des chefs d’États africains de la zone franc se traduisit par l’africanisation des cadres des deux principales banques centrales de la Zone (BCEAO et BEAC), le transfert de leurs sièges respectifs à Dakar et Yaoundé, et la création des banques de développement (BOAD et BDEAC).

Ces réformes furent parachevées en 1989 par la libéralisation du système financier en zone franc, illustrée par l’utilisation des taux d’intérêt directeurs des banques centrales comme instruments privilégiés de régulation de la liquidité monétaire et bancaire.

Les enjeux économiques de la zone franc et du franc CFA

En 1962, la naissance de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) consacre la reconnaissance officielle par des États nouvellement indépendants du franc CFA (franc des colonies françaises d’Afrique) qui s’intitulera désormais « franc de la communauté financière africaine », comme monnaie ayant cours légal et vertu libératoire sur toute l’étendue du territoire des États signataires.

Le mécanisme dit du compte d’opérations 5 (créé en 1921 dans le cadre des accords entre la France et le Maroc) est mis en place pour garantir la valeur du franc CFA et sa parité fixe avec le franc français, une unité équivalant à cinquante francs CFA depuis 1958, date de création du nouveau franc en France.

Des performances économiques contrastées avant la dévaluation de 1994

Sur la période 1962-2018, cinq grandes séquences peuvent être mises en évidence du point de vue de l’évolution des variables fondamentales de l’Union et des orientations de la politique économique au sein de la zone.

La décennie 1960 reste marquée par un espace économique peu structuré, avec une administration en voie de construction et une prédominance de l’économie de rente (activités minières, cultures d’exportation : cacao, café, coton, arachides). La priorité fut donnée à la mise en place des institutions publiques nationales et communautaires et des infrastructures économiques et sociales, dans un contexte de quasi-absence d’un secteur privé local. L’État pallie cette absence, investissant dans tous les domaines où des potentialités de développement sont avérées.

Les liens économiques entre les pays demeurent faibles en raison de la spécialisation des États dans l’exportation des matières premières vers les pays industrialisés. Une forte disparité de réglementation et de législation (de manière générale restrictive en matière de mobilité de la main-d’œuvre), contribuera également à la faible intégration des marchés du travail.

Mais les pays de l’Union bénéficient durant cette décennie 1960 d’une conjoncture favorable : une bonne tenue des cours des matières premières, l’amélioration des revenus, l’augmentation de la consommation et des investissements. Le taux annuel de croissance réel a varié d’un minimum de 2,5 % au Sénégal à 8,9 % au Togo. De même, l’inflation est maîtrisée (de 1,3 % au Togo à 3,5 % au Dahomey, l’actuel Bénin). La gestion des finances publiques est exemplaire, avec des dépôts conséquents auprès du système bancaire et un taux d’endettement extérieur faible : 17,2 % en Côte d’Ivoire, 15,8 % au Dahomey (actuel Bénin) et 6,3 % en Haute-Volta (actuel Burkina Faso). Enfin, les avoirs extérieurs nets sont positifs sur toute la période. De fait, le solde créditeur du compte d’opérations est passé de 32,4 milliards de francs CFA en 1962 à 57, 8 milliards en 1970.

La décennie 1970 voit la mise en œuvre de politiques volontaristes de développement du secteur industriel, dans une optique d’import-substitution. Les investissements massifs des États sont souvent financés par l’endettement extérieur, dans un contexte de recyclage des pétrodollars. Le taux d’investissement de l’UMOA est ainsi supérieur à 24 %. C’est une période d’orientation sectorielle du crédit, de forte expansion du champ d’activité de l’État, avec notamment l’instauration de nombreux monopoles publics (ciment, riz, lait, sucre, transport urbain…).

C’est aussi une période de réforme des institutions de l’UMOA et du cadre de sa politique monétaire. En 1973, le traité de l’UMOA est modifié, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) créée, et le siège de la Banque centrale (BCEAO) transféré de Paris à Dakar avec une forte africanisation des cadres.

En 1973, le siège de la Banque centrale (BCEAO) [est] transféré de Paris à Dakar avec une forte africanisation des cadres.

La politique monétaire se fait accommodante, tournée vers les besoins de croissance des économies nationales (politique sélective et expansionniste du crédit dans le souci d’assurer le financement des activités productives et des infrastructures). Certains pays réalisent des taux de croissance remarquables : 6,8 % en Côte d’Ivoire, 4,4 % en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) et 4 % au Togo.

La décennie 1980 est une période d’ajustement « réel », avec deux sous-périodes notables : 1980-85 et 1985-1993. En 1980-1985 s’impose le constat d’une forte vulnérabilité des économies de l’UMOA aux chocs exogènes : forte dégradation des termes de l’échange de 1978 à 1983 (café et cacao : -62,6 %, coton : -33 %), récurrence d’aléas climatiques (sécheresse au Sahel entre 1982 et 1984), forte hausse des taux d’intérêt sur les marchés internationaux des capitaux (suite au plan Volcker aux États-Unis en 1979), à l’origine de l’insoutenabilité de la dette publique et de la mise en place des programmes d’ajustement structurel, et enfin dépréciation sensible du taux de change réel des monnaies des pays voisins (Nigeria, Ghana) qui affecte la compétitivité des productions de l’UMOA (industries manufacturières) et contribue à aggraver les déficits courants extérieurs des pays de l’Union.

La sous-période 1986-1993 est marquée par l’ampleur croissante des déséquilibres financiers. Les conséquences sont désastreuses sur la croissance économique, l’endettement des États de l’Union et plus globalement leur viabilité économique et financière. Ces évolutions justifient la mise en place des mesures de stabilisation économique et les réformes financières engagées au milieu des années 1980.

Ces mesures se traduisent par des politiques économiques correctrices des déséquilibres sans toucher au taux de change. Elles passent par l’assainissement des filières agricoles (démantèlement des caisses de stabilisation, réforme des offices céréaliers, libéralisation) et celui du système bancaire qui croulait sous le poids des créances improductives. Elles entraînent une réforme de la politique monétaire (engagée par la BCEAO en 1989), fondée sur la restructuration bancaire, la mise en œuvre des instruments de régulation indirecte de la liquidité et la libéralisation des conditions de banques.

Mais au terme de cette série de réformes, les États constatent que les performances économiques restent largement en deçà des attentes, dans un environnement extérieur toujours défavorable. La compétitivité de la zone s’est détériorée, les gains de compétitivité-prix atteignant à peine 2,1 % entre 1990 et 1993 (avec l’appréciation du franc français sur le marché des changes). Sur la période 1980-1993, le taux moyen de croissance économique au sein de l’UMOA est de 2 % contre un taux de croissance démographique de 3 %, soit un recul du PIB par habitant et une hausse du chômage et de la pauvreté. Les déficits budgétaires hors dons se creusent pour représenter 9,6 % du PIB en 1993, de même que ceux des paiements extérieurs qui ont représenté 10,7 % du PIB en moyenne annuelle sur la période 1990-1993. Enfin, le compte d’opérations, régulièrement déficitaire sur la période 1980-1984, est de nouveau déficitaire en 1988 (-73 milliards de francs CFA) et en 1989 (-20 milliards de francs CFA), rendant inéluctable la préparation de l’ajustement monétaire qui intervient le 11 janvier 1994 avec la dévaluation du franc CFA de 50 % vis-à-vis du franc français.

L’après-dévaluation : le franc CFA, une monnaie comme une autre ?

La période 1994-2000, après cette dévaluation du franc CFA, s’est traduite par l’adoption d’une nouvelle stratégie à moyen terme d’ajustement et de croissance dans le prolongement des mesures d’assainissement entreprises depuis 1985. Ces programmes ont été largement financés par les partenaires au développement, avec deux axes : l’assainissement du cadre macroéconomique et l’intensification des réformes structurelles. La création, le 10 janvier 1994, de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) illustre l’impératif de doter la monnaie commune CFA de fondements économiques solides, basés sur une convergence accrue des performances des différentes économies de l’Union.

Les promoteurs de l’UEMOA témoignent de la volonté d’asseoir une nouvelle génération de politiques d’intégration, en mettant l’accent sur la convergence des politiques et des performances macroéconomiques, la coordination régionale des politiques sectorielles et l’appui à la création d’un espace économique unifié (liberté de circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes).

Du point de vue du bilan, la stabilité des prix a été restaurée (de 31 % en 1994 à 3 % à partir de 1996) ; les réserves de change se sont notablement accrues (de 103 milliards de francs CFA en 1993 à plus de 2000 milliards en 2000). À cet égard, le taux de couverture de l’émission monétaire est passé de 17 % en décembre 1993 à 110,8 % en 2000 (contre 20 % statutaires). Le portefeuille des banques a été assaini, avec un taux de dégradation ramené de 36 % en 1993 à 19,5 % en 2000. En revanche, les crédits à l’économie ont chuté, passant de 23 % du PIB en 1993 à 15 % sur la période 1993-2000.

La période 2000-2018 se présente comme une période de normalisation ou de « mondialisation », la zone franc reproduisant les mêmes tendances que celles de l’économie mondiale. Ces tendances sont illustrées par un retournement du cycle haussier de l’économie-monde, suite à la crise des subprimes et de ses avatars, notamment les crises successives de la dette dans les pays développés à économie de marché et dans certains pays émergents d’Europe et d’Amérique latine. Face aux chocs exogènes, parmi lesquels la chute continue du prix du pétrole sur les cinq dernières années, la zone UEMOA se montre plus résiliente que la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).

 

UMEOA

CEMAC

Taux de croissance

6,7 %

0,2 %

Taux d’inflation

0,3 %

1,2 %

Déficit budgétaire

4,4 %

7,6 %

Déficit du solde courant de l’émission monétaire

5 %

15,1 %

Taux de couverture de l’émission monétaire

68,2 % (soit 4,2 mois d’exportations)

59,1 % (2,2 mois d’exportations)

Données économiques de l’UEMOA et de la CEMAC en 2017-2018

Le taux de croissance de la zone franc s’est établi à 3,6 % en 2017 (soit 6,7 % pour l’UEMOA et 0,2 % pour la CEMAC). Le taux d’inflation était de 0,3 % en zone UEMOA contre 1,2 % pour la CEMAC en 2017. Le déficit budgétaire s’est établi à 4,4 % en zone UEMOA contre 7,6 % en zone CEMAC sur la même période. Le déficit du solde courant de la balance des paiements épouse le même profil, soit 5 % en zone UEMOA contre 15,1 % en zone CEMAC en 2017. Enfin, le taux de couverture de l’émission monétaire s’élève actuellement à 68,2 % en zone UEMOA, correspondant à 4,2 mois d’importations, et de 59,1 % en zone CEMAC, correspondant à 2,2 mois d’importations. La remontée du prix du baril de pétrole augure d’une remontée du taux de couverture de l’émission monétaire en zone CEMAC, mais laisse entière la question de la forte dépendance de cette zone vis-à-vis du pétrole et, son corollaire, une faible diversification de la base productive.

Un avatar de la colonisation ?

La zone franc et le franc CFA épousent les contours de l’histoire coloniale et post-coloniale de la France en Afrique. L’arrangement institutionnel qu’ils illustrent, à savoir l’extraversion monétaire, n’est au demeurant que le reflet de la persistance de l’insertion primaire au sein du commerce international des économies de cette zone. Dans ce contexte, le franc CFA a été vécu tour à tour comme la monnaie du colonisateur en Afrique, la monnaie de jeunes États nouvellement indépendants et enfin la monnaie d’États pleinement insérés dans le processus de mondialisation, avec ses crises et ses opportunités.

Ce processus de « banalisation » économique de la monnaie CFA coïncide paradoxalement avec un mouvement de contestation sociale de l’existence de cette monnaie, de plus en plus perçue par les jeunes générations africaines en forte demande d’émancipation, comme un avatar de la colonisation française en Afrique. Il y a donc lieu de remettre la zone franc et le franc CFA dans les contextes politique, économique et social actuels de l’Afrique, conformément à la lecture que Jacques Rueff faisait du fait monétaire, affirmant que « la monnaie est le terrain où se jouent à la fois l’avenir du développement économique et le sort de la liberté politique.6 »

1 Selon la Banque de France, « La zone franc est un espace économique et monétaire qui réunit 15 pays d’Afrique subsaharienne et la France. Cet espace repose sur un cadre institutionnel et un régime de change fixe. La zone franc favorise ainsi la stabilité monétaire et financière. »

2 Sauf mention explicite, toutes les statistiques et références bibliographiques de cette partie sont tirées de : Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), Histoire de l’Union monétaire ouest-africaine, Georges Israël Éditeur, 2000.

3 Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, L’arme invisible de la Françafrique : une histoire du franc CFA, La Découverte, 2018.

4 Kako Nubukpo, « Franc CFA. Quelle politique monétaire pour quel développement ? », Colloque organisé par le Comité national de politique économique du Togo (CNPE) lors du quarantième anniversaire du discours du président Eyadema devant le président Pompidou, à Lomé, le 21 novembre 2012.

5 Bruno Tinel, « Le fonctionnement et le rôle des comptes d’opérations entre la France et les pays africains », dans Martial Ze Belinga, Bruno Tinel, Demba Moussa Dembélé et Kako Nubukpo (dir.), Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?, La Dispute, 2016, pp. 101-122.

6 Gérard Minart, Jacques Rueff. Un libéral français, Odile Jacob, 2016, p. 291.


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