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Les métiers du libraire

©Flo21/Flickr/CC
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Resumé Françoise Dessery et Isabelle Tingry sont fondatrices gérantes de la librairie « Les mots passants », rue du Moutier à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).

Projet – Libraire, est-ce un artisanat ? Face à une production de livres dont la croissance explose, comment faites-vous votre sélection ? La localisation de votre librairie dans une banlieue populaire et le public qui la fréquente influent sur le choix des ouvrages, des sujets présentés en vitrine, etc. Comment ?

Françoise Dessery et Isabelle Tingry – Il y avait ici autrefois une librairie-papeterie-presse qui avait une importance certaine à l’heure de la rentrée scolaire et qui faisait son chiffre d’affaires surtout avec la papeterie et la presse le reste du temps. Le maire d’Aubervilliers, alors Jack Ralite, organisait chaque année une fête du livre pendant deux jours, à l’occasion de laquelle la mairie distribuait des bons d’achat au personnel de la ville. Le succès de cette fête du livre a conforté la municipalité dans l’idée de la nécessité d’une vraie librairie dans cette ville. Lorsque le libraire a pris sa retraite, la mairie a racheté les murs et le fonds de commerce, pour que l’activité perdure. Et a cherché des libraires.

Nous deux travaillions déjà ensemble, mais libraires salariées, à Paris puis à Montreuil ; nous avions assez d’expérience mais pas un sou d’avance. Avec ce coup de pouce à l’installation que représentait le fait de ne pas avoir à reprendre les murs, nous avons osé nous lancer. C’était en 2001.

Etre libraire généraliste en banlieue est bien un artisanat, dans la mesure où nous travaillons sur mesure, nous créons du lien et affinons nos choix d’ouvrages dans la masse de ce qui est produit. Nous proposons un service de commande à l’unité pour les livres que nous n’avons pas en stock. Nous avons essayé de proposer une offre de qualité dès le début, que ce soit en littérature, jeunesse ou actualité et sciences humaines.

Bien sûr, notre choix est fonction de nos goûts, mais aussi fonction de la clientèle. Or Aubervilliers est une ville pauvre, mais multiple, avec une classe moyenne croissante, des profs, et une population immigrée pour une part très curieuse et demandeuse. Cela nous donne l’occasion de varier notre offre. Les vitrines consacrées aux pays méditerranéens et à leurs traditions, par exemple, « marchent » très bien et font venir la clientèle originaire de ces pays. Vis-à-vis des jeunes, nous refusons de leur offrir les livres trop bas de gamme qu’ils peuvent trouver dans les grandes surfaces alentour et nous tentons de les attirer avec autre chose. Mais pour les jeunes aussi bien que pour leurs parents, nous ne rechignons pas au genre « people » qui peut ensuite les pousser à revenir pour demander autre chose ! Car il y a de la littérature dite de gare vraiment mauvaise, mais il existe aussi des romans faciles d’accès et d’une bonne qualité littéraire.

En ce qui concerne l’actualité politique, très médiatisée, les livres événements ont une durée de vie très courte en librairie, de même que les ouvrages non littéraires liés aux vedettes des médias : la clientèle y est attentive, mais son intérêt pour le sujet ou la personne ne dure pas plus longtemps que celui de la télévision, c’est-à-dire tout au plus trois semaines ! Ce créneau particulier tient une place importante en volume et en visibilité, et il exige beaucoup de manipulations. Ce n’est pas ce que nous préférons !

Projet – Libraire, c’est un commerce : comment vivez-vous et comment ce commerce peut-il être rentable ? Faut-il faire des piles de livres (pas forcément bons) placés « en tête de gondole » pour vendre à tout prix ? Etes-vous subventionnées par la mairie ?

Françoise Dessery et Isabelle Tingry – Oui c’est un commerce, mais absolument pas rentable. Au moment du bilan comptable, nous arrivons parfois à plus 50 ou plus 300 euros. Il y a deux ans, nous étions en négatif. Dans notre Sarl, nous sommes deux associées gérantes et nous réussissons avec fierté à nous payer chaque mois (pas beaucoup plus que le Smic). Nous avons même une salariée supplémentaire, car, à deux, nous ne parvenions plus à tenir le coup avec des semaines de soixante heures de travail.

Les piles d’ouvrages faciles à vendre – les « têtes de gondole » des grandes surfaces – sont nécessaires pour attirer les clients qui achèteront d’autres livres ensuite. Elles nous permettent de garder plus longtemps un fonds de qualité. Mais nous n’avons pas voulu étendre notre commerce à la papeterie, car si celle-ci garantit des rentrées financières faciles, elle prend la place des livres ! La mairie ne nous verse aucune subvention. Cependant, la municipalité actuelle, qui n’organise plus de fête du livre, continue à distribuer pour Noël des bons d’achat au personnel municipal, bons pour les enfants valables dans notre librairie. Cette année, cela a représenté une facture d’environ 6000 euros. Non seulement le chiffre est important, mais cette opération peut faire prendre le chemin de la librairie à de nouveaux clients.

Projet – Etre libraire, c’est faire de l’animation : vous êtes acteur d’un réseau local de la culture, avec la bibliothèque municipale, les établissements scolaires, la mairie, etc. Quelle place y occupez-vous ?

Françoise Dessery et Isabelle Tingry – Bien entendu, nous ne sommes pas des commerçants ordinaires. Nous organisons régulièrement des séances avec un auteur, qui vient dédicacer ses ouvrages et/ou dialoguer avec les clients (dernièrement, Anna Gavalda, qui attire beaucoup de monde). Les enfants représentent un maillon très important du réseau culturel local. Ce sont eux qui repèrent par exemple une vitrine organisée avec l’École des Loisirs 1, et qui disent à leur mère « je reconnais ce livre, on me l’a lu à l’école ou à la crèche, tu me l’achètes ? ». Ils sont tout à fait aptes à distinguer la librairie de la grande surface qui leur offre autre chose. Vis-à-vis des établissements scolaires, nous avons bien sûr un petit cahier où noter l’œuvre qu’un enseignant va faire travailler à une classe, de manière à ne pas être prises de court si 35 jeunes viennent nous demander Hernani ! Certains professeurs viennent une ou deux fois par an avec leurs élèves, en petits groupes ou demi-classes, pour les accompagner dans l’achat du livre nécessaire au cours : c’est comme un parcours initiatique où les élèves ont le loisir de constater que nous avons aussi des bandes dessinées et qu’ils pourront revenir seuls ! Par ailleurs, nous avons tissé des liens avec les responsables des Cdi de plusieurs établissements scolaires de la ville (Rosa Luxembourg, Le Corbusier, Diderot, Henri Wallon) qui connaissent la difficulté de transmettre la culture. Ils ont fait un peu de forcing auprès de leur intendance pour commander directement et régulièrement ici, au lieu de passer – comme c’est l’usage – par la SFL (qui appartient, soit dit en passant, à la Fnac). Notre service à nous est plus attentif. C’est un mode de travail artisanal, lié à cette fonction d’animation locale. Nous travaillons dans la dentelle, titre par titre, pour des commandes individuelles.

Et pourtant, nous appartenons au domaine de l’industrie du livre et nous sommes terriblement tributaires de la bonne volonté des grandes entreprises de distribution (Volumen, Sodis, Hachette, Interforum). Les coulisses de notre métier sont épuisantes car la librairie se situe en bout de ligne : la commande que nous passons nous échappe jusqu’à ce qu’elle arrive, et pas toujours en bon état ! Les libraires sont sans doute la seule profession aussi « maltraitée » en tant que client, car bien sûr ils n’ont pas la liberté de changer de fournisseur ! C’est à la fois pénible et déstabilisant. Nous devons nous battre de plus en plus durement pour obtenir la moindre remise. Autrefois, le représentant de la maison d’édition était un décideur. Aujourd’hui, les diffuseurs ont des représentants pour plusieurs éditeurs, et c’est souvent le directeur commercial, moins au fait de la réalité économique d’une petite librairie, qui décide en fin de compte des remises qui peuvent nous être accordées. Les librairies sont classées en trois niveaux : lorsque nous avons ouvert, nous étions hors niveau – dans la catégorie des « librairies différentes ». Cela signifiait, en d’autres termes, que nous étions un trop petit commerce pour intéresser les gros diffuseurs. Du coup, nous avions par exemple un seul interlocuteur chez Hachette qui ne nous présentait pas les livres et était plus préoccupé de nous imposer des présentoirs à cahiers de vacances ! Aujourd’hui, nous sommes pour tous nos fournisseurs en catégorie 1, ce qui permet d’élargir l’éventail des représentants compétents qui prennent du temps pour venir discuter de la production littéraire !

Projet – Etre libraire, c’est aussi être militant. Dans votre vitrine, une affiche illustre bien cette attitude : « travailler moins pour lire plus » ! Que défendez-vous d’abord : le livre, l’accès aux idées, la culture en général ?

Françoise Dessery et Isabelle Tingry – Restons modestes ! Ce n’est sans doute pas la culture avec un grand C que nous défendons, mais sûrement l’accès à la culture. Nous luttons pour la démythification du livre : dire et redire, surtout aux plus jeunes, que la lecture est un plaisir dont il serait dommage de se priver. Beaucoup de jeunes adultes désemparés viennent ici en nous disant que depuis le collège ou le lycée, ils n’ont plus lu, qu’ils voudraient lire mais ne savent pas quoi acheter. Prenons l’exemple de la littérature policière : en dehors d’Agatha Christie, ils ne connaissent rien, alors que la littérature policière recèle des trésors cachés et notre table consacrée aux romans policiers a un franc succès. Le problème de la production littéraire, c’est que les livres à succès, comme Harry Potter ou le Da Vinci Code, poussent les éditeurs à proposer des copies de mauvaise qualité, que les clients vont acheter et qui les décevront. La fin de l’année 2009 était ainsi sous le signe du vampire et la surenchère des maisons d’édition est allée loin. Nous avons là un rôle important pour sélectionner les bonnes copies dans ce qui paraît – et il en existe !

L’accès aux livres, c’est aussi l’accès aux idées, même si notre rayon philosophie n’est pas le plus important du magasin, et c’est surtout l’accès à l’esprit critique par rapport à tout ce qui paraît et à tout ce qui est montré au travers de la publicité. Les informations sont complètement formatées par les médias, en particulier par la télévision, et c’est une bonne chose qu’existent quelques maisons d’édition à la voix discordante. Aubervilliers est une ville riche en « rebelles », en personnalités qui travaillent avec nous. Je pense à un éducateur très investi de l’Office municipal de la jeunesse qui amène régulièrement des jeunes ici – un ou deux à la fois –, il leur offre un livre, les conseille et leur ouvre véritablement l’esprit.

Projet – Libraire face à l’avenir : avec internet, le rapport à la lecture a déjà changé, car les deux univers sont différents. L’arrivée du kindle et les autres formes à venir de livre numérique représentent-elles un danger pour vous, ou l’occasion de faire venir un nouveau public et une nouvelle clientèle ?

Françoise Dessery et Isabelle Tingry – Il y a sans doute un problème de génération ! Comme chacun, nous avons pris l’habitude d’aller chercher de l’information écrite sur internet et nous lisons donc sur écran. De là à installer dans notre librairie une borne permettant la lecture électronique, nous n’en avons pas du tout envie, même si nous avons sans doute tort de pratiquer ainsi la politique de l’autruche.

Cependant, l’idéal semble quand même de faire déjà correctement ce que nous savons faire. Or, si la dématérialisation a quelque chose de pratique, les libraires sont a priori des amateurs du papier : les livres ont une odeur, pas l’informatique ! Je pense que nous sommes nombreux à avoir ce rapport à l’objet. De toute façon, la librairie, c’est une question de contenu et non une question de support. Si l’avenir doit voir disparaître le livre papier, cela sera un moindre mal si cela renforce l’accès du plus grand nombre à la lecture. Des confrères existent qui se lancent à fond dans un travail de compréhension pour investir ce domaine. Ce sont surtout des plus jeunes. Personnellement, nous espérons n’être plus libraires quand ce temps arrivera.

Quant à la clientèle, personne n’est demandeur de ce nouveau support ; au contraire, nous avons quelques fidèles clients qui demandent en riant si les éditeurs de livres électroniques ont signé un accord avec les opticiens. Seul Monsieur Ralite, ancien maire de la ville, nous interroge sur ce sujet, à la fois par curiosité personnelle et à cause de son appartenance à la commission des affaires culturelles du Sénat qui travaille sur la numérisation.

Autre problème, en tout cas transitoire : cela va restreindre l’accès à la lecture, car la mise en place des bornes ne va pas être universelle, et les petits éditeurs n’ont pas encore les moyens de produire du numérique sans explosion des coûts. En attendant les progrès techniques, il y a de gros problèmes d’autonomie des machines, de batteries, qui empêchent d’emporter un livre numérique sur son île déserte, ou plus simplement à la campagne. Ne parlons pas de l’éventualité d’une grosse panne d’électricité ! L’indépendance qu’apporte le support papier est très loin d’être dépassée.

Tout ceci pose bien sûr à plus ou moins long terme la question de la politique des prix. La loi Lang ne sera plus adaptée du tout. Il va falloir à la fois soutenir le prix du livre papier par rapport au livre électronique, et inventer une politique de prix pour ce nouveau produit. Sinon, les libraires disparaîtront comme les petites salles de cinéma ont disparu, ou comme les disquaires. Mais nous pourrons toujours rester bibliophiles et nous reconvertir en bouquinistes pour vendre les stocks de collections de poche que nous aurons gardés !



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