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Les jeunes et la politique l'héritage de 1968


Resumé Si dans les années 60, les jeunes faisaient irruption dans l’espace public, quelle est leur place aujourd’hui ?

S’interroger sur la relation entre les jeunes et la politique ne va pas de soi. La démarche impose d’identifier un groupe d’âge dont les caractéristiques communes sont suffisamment significatives pour qu’il soit possible d’en faire un acteur de la vie collective. Or ce groupe d’âge, « les jeunes », n’a pas toujours existé et, surtout, son émergence comme partie prenante de la vie politique est historiquement datée.

Cette émergence supposait en effet une unification suffisante des rapports à l’action collective pour que l’effet d’âge l’emporte sur les écarts qui pouvaient séparer un jeune agriculteur d’un jeune ouvrier ou d’un étudiant issu des classes moyennes urbaines. Longtemps, notre société industrielle a pensé que les collectifs qui comptaient étaient d’origine strictement sociale : qu’il s’agisse des « métiers » dans la France ancienne, des « classes nouvelles » de Gambetta, de la « classe ouvrière » ou des « paysans » dans la France du premier xxe siècle, on pensait le politique à partir de groupes sociaux qui transcendaient les effets de génération. L’unité de la jeunesse, l’Église catholique en avait mesuré les limites lorsqu’elle avait opté, à la fin des années 20, pour un apostolat d’Action catholique spécialisée par milieux. Et les évêques ne concevaient pas que ces jeunes puissent faire de la politique, pas plus d’ailleurs que la très grande majorité de la société française. Pour que « les jeunes » deviennent des acteurs politiques, il fallait qu’un événement leur permette d’échapper au statut de minorité civique qui les avait longtemps maintenus à l’écart, un peu comme il en avait été pour « les femmes » jusqu’à la généralisation du suffrage universel en 1944.

Sous cet angle, la date clé fut, le 3 juillet 1974, la promulgation de la loi abaissant de 21 à 18 ans l’âge de la majorité civile. Cette loi, qui fit entrer environ 2,4 millions de jeunes gens dans le corps électoral, était issue d’une promesse du candidat Valéry Giscard d’Estaing. Elle était surtout la conséquence de l’irruption des « jeunes » au cœur du débat politique depuis le milieu des années 60, irruption dont les événements de mai 1968 furent un révélateur et un moment de cristallisation. Le conflit des générations fut un moteur de ces événements comme il ne l’avait sans doute pas été en France depuis le temps de la Restauration, lorsque les jeunes révoltés du romantisme s’étaient bruyamment opposés, dans les salons, les salles de spectacle et les gazettes, aux vétérans de la Révolution et de l’Empire. Comment comprendre ce conflit central des années 68, et quelle en est l’ombre portée sur la vie politique française depuis lors, c’est la question à laquelle j’aimerais répondre dans les pages qui suivent. La « génération 68 » a en effet joué un rôle central dans la manière dont s’est défini en France le rapport des jeunes gens à la politique. Mais il n’est pas sûr que les conditions qui ont alors conduit les Français à penser que « les jeunes » étaient devenus des acteurs majeurs de la modernisation de la société soient encore d’actualité quarante ans plus tard.

La génération des sixties

Les jeunes des sixties appartiennent à la génération du baby-boom. Au cours des années 30, il naissait en France environ 600 000 enfants par an ; ce chiffre est passé en moyenne à 800 000 entre 1945 et 1964. Le phénomène s’explique par l’élan de la Libération, que prolonge la politique familiale volontariste de la IV e et de la V e République. C’est ainsi qu’au milieu des années 60, les moins de 20 ans représentent environ 35 % de la population totale de la France, une proportion inconnue depuis bien longtemps.

La jeunesse devient donc un marché, vers lequel s’orientent un certain nombre d’industries et de médias. Au cours des années 1960, deux secteurs servent de théâtre à l’émergence d’une sorte de « contre-culture » jeune. La mode : blue-jeans et minijupes, T-shirts et cheveux longs jettent le trouble dans les familles tout en marquant la présence d’une classe d’âge dans l’espace social. La musique, aussi. Pendant longtemps, la variété française a été dominée par les deux modèles du chanteur de charme, style Jean Sablon ou Luis Mariano, et du « type » régional à l’image de Tino Rossi le corse, de Maurice Chevallier le titi parisien ou de l’ouvrier marseillais Yves Montand. La génération des sixties se reconnaît, elle, dans de très jeunes interprètes qui se tournent vers les modèles musicaux anglais et américains, le rock’n roll puis le rock, et évoquent dans un style réaliste leurs inquiétudes quotidiennes et leurs espoirs.

Le mouvement est porté par la presse et la radio : l’émission Salut les copains est lancée en 1959 sur Europe1 par Frank Ténot et Daniel Filipacchi, puis relayée en 1962 par un hebdomadaire qui tire à plus d’un million d’exemplaires l’année suivante. Il est indissociable d’un certain nombre de progrès techniques, comme la miniaturisation des transistors et l’invention du « pick-up », qui permettent aux adolescents d’écouter le « hit-parade » dans l’intimité de leur chambre, à l’écart du vieux poste de TSF qui continue de diffuser au centre du salon une culture familiale sans âge. Dans la genèse de mai 1968, la bande des « yé-yé », celle de Johnny Hallyday et Françoise Hardy, de Sylvie Vartan et Richard Anthony, d’Antoine et Jacques Dutronc, joue un rôle essentiel en trouvant les mots pour exprimer l’écart entre la génération de la Résistance et de la reconstruction, d’une part, celle des sixties et de l’entrée dans la société de consommation, de l’autre.

Un retournement se trame, à la même époque, au sein des familles et à l’école. En 1955 est paru, sous le titre L’art d’être parent, la traduction française du livre du docteur Spock , Common sense Book of Baby and Child care, publié aux États-Unis en 1946. En 1965, Laurence Pernoud fait paraître J’élève mon enfant, dont les éditions successives vont servir de bible éducative à plusieurs décennies de jeunes parents. Lentement, un nouveau modèle commence à s’imposer en France. À l’éducation conçue comme une relation d’autorité centrée sur l’inculcation de la loi par les adultes, se superpose un modèle plus affectif, qui insiste sur l’apprentissage de l’autonomie par les enfants et sur la nécessité d’une relation attentive au respect de leur personnalité propre. Sans doute les choses ne changent-elles pas aussi vite qu’on pourrait le croire avec près d’un demi-siècle de recul. Mais ce nouveau modèle d’éducation fait aussi son entrée à l’école, via l’abaissement de l’âge de la scolarisation et le premier essor des classes maternelles. En 1950, on ne comptait encore qu’un million d’enfants scolarisés de moins de quatre ans ; en 1975, ils seront 2,6 millions.

Scolarisés plus tôt et dans un cadre qui devient plus attentif à leur spécificité d’enfants ou d’adolescents, les jeunes des années 1960 restent plus longtemps dans le système scolaire. Depuis 1959, l’enseignement est obligatoire jusqu’à 16 ans. Le nombre d’adolescents dans l’enseignement secondaire passe d’1,5 million en 1950 à 3 millions en 1960, puis 4,5 millions en 1970. Et c’est une minorité plus importante qu’auparavant qui peut continuer ses études dans l’enseignement supérieur : la France comptait 215 000 étudiants en 1960, elle en a 650 000 en 1970. Plus nombreux, plus autonomes, mieux formés, les « jeunes » des années 1960 sont aussi mieux armés pour formuler des revendications nouvelles, et prendre en charge, consciemment ou non, les transformations culturelles provoquées par vingt années de croissance économique accélérée et par l’entrée dans la société de consommation.

Le « moment 68 » de la société française

Sur le plan politique, les signes avant-coureurs de la contestation sont apparus très tôt. Pendant la guerre d’Algérie, dans une armée française où toute organisation politique est interdite, c’est au sein des mouvements de jeunesse chrétiens que la protestation des appelés contre les abus de la répression trouve un relais à partir de 1956. L’année suivante, la publication par Témoignage chrétien des carnets de l’ancien scout Jean Müller, récemment mort au combat, provoque une crise profonde au sein de la Route et de la Jeunesse étudiante chrétienne. Jean Müller y dénonce la torture et les violences militaires contre les populations algériennes. Les mouvements chrétiens se veulent apostoliques et non politiques, mais ils prétendent aussi former des élites citoyennes : leurs jeunes dirigeants peuvent-ils se taire devant la torture ? Dans la première moitié des années 1960, des conflits analogues se nouent, parfois autour de la guerre du Vietnam, plus souvent sur les terrains de l’engagement politique et de l’Université : l’Union des étudiants communistes, la Jeunesse étudiante chrétienne, les jeunes protestants de la revue Le Semeur y affrontent leurs aînés, les enjeux politiques et institutionnels prennent déjà la forme d’un affrontement entre générations.

Le gauchisme s’est nourri de ces conflits à répétition, il est au cœur des années 68. Un de ces traits caractéristiques est la manière dont il formule sur un registre hyperpolitisé une mutation des systèmes de valeurs et des modes de vie dont les jeunes issus du baby-boom sont les véritables acteurs. Université, école, famille, religion, toutes les institutions porteuses de sens collectif, tous les enjeux du quotidien aussi, se chargent d’un contenu politique, souvent révolutionnaire. Pendant quelques années, qu’ils soient trotskistes, maoïstes, anarchistes ou chrétiens révolutionnaires, les jeunes gauchistes travaillent à la politisation de la vie quotidienne, et croient par là redonner sens au mythe du grand soir et de la révolution. Le gauchisme est certes ultraminoritaire en France. Mais ses leaders, un Daniel Cohn-Bendit à la tête du Mouvement du 22 mars, un Daniel Sauvageot à la tête de l’Unef, etc., parviennent à cristalliser les inquiétudes et les revendications d’une classe d’âge qui trouve dans leurs discours et leurs slogans un écho à ses préoccupations.

Il y a bien sûr du jeu dans cette « révolution », et cette dimension ludique crée du lien entre les groupes politisés, la masse des jeunes gens et le reste de la société française. Une des premières manifestations étudiantes sur le campus universitaire de Nanterre a été l’envahissement joyeux de la résidence universitaire des jeunes filles par les étudiants à l’occasion de la Saint-Valentin de 1967. Dans les universités occupées, la prise de parole s’accompagne d’un sentiment inédit de liberté. « Sous les pavés, la plage », « il est interdit d’interdire » : les slogans de 1968 vont dans le sens de la fête révolutionnaire, au regard de laquelle les brutalités policières et les discours du pouvoir semblent d’un autre temps. Mai 1968 ne se réduit certes pas à un mouvement de jeunes, mais il est ressenti comme tel, ce qui revient finalement au même. Pour la classe politique, pour la société française, c’est une révolte de la jeunesse, qui se poursuit par une agitation universitaire de quelques années.

Dès 1973 pourtant, alors que lycéens et étudiants descendent dans la rue pour protester contre la loi Debré réformant le service national, le gauchisme s’épuise. Les dernières grandes grèves étudiantes datent du printemps 1976, et le désenchantement vient ensuite. Il s’explique par le vieillissement des acteurs, qui jettent un regard critique sur leurs engagements passés ; par la crise économique qui fait monter le spectre du chômage ; par la découverte des camps chinois, du génocide cambodgien, de la dictature communiste au Vietnam, qui précipite la « crise des utopies ». Mais ce désenchantement lui-même participe d’une recomposition de l’espace politique sur la base du conflit des générations. Nourris par un combat contre le gaullisme et contre le parti communiste qu’ils assimilaient l’un et l’autre à la génération des pères, les anciens gauchistes et ceux qui se sont reconnus en eux vont grossir tout au long des années 1970 les rangs du nouveau Parti socialiste, préparant ainsi la victoire de François Mitterrand aux élections présidentielles de 1981. Le lien entre la « génération 68 » et la « génération Mitterrand », qui émergera autour des grèves étudiantes de 1986 et de mouvements de sociétés dont SOS Racisme est l’archétype, est indissociable de l’irruption des jeunes au cœur du débat politique.

Quarante ans après

Quarante ans plus tard, il est difficile à l’historien de mesurer avec exactitude la portée du phénomène. Des débats qui ont entouré l’élection présidentielle de 2007 à ceux qui accompagnent la commémoration de mai 1968, on retiendra que nombre d’enjeux demeurent d’actualité, mais au prix d’une incertitude nouvelle sur leur signification. La revendication d’autonomie individuelle des jeunes de 68 a-t-elle débouché sur une société plus attentive à l’épanouissement des personnes qui la composent, comme en témoigne la multiplication des métiers de l’accompagnement individuel ? Ou s’est-elle retournée jusqu’à servir à l’imposition de nouvelles normes sociales aux individus – souplesse, adaptation, épanouissement individuel, capacité à gérer de manière autonome son itinéraire professionnel – qui ne seraient pas moins contraignantes que celles auxquelles elles succèdent, et ne feraient que renouveler les modalités de très anciennes procédures de domination sociale ? La critique des institutions, qui fut au centre de la protestation en 1968, a-t-elle permis une redéfinition des relations entre les individus et l’État, plus attentive aux droits des personnes et à leur protection contre l’arbitraire, ou débouche-t-elle sur une crise profonde de l’autorité qui, en déstabilisant en profondeur l’espace du politique, menace de se retourner contre les plus faibles eux-mêmes ?

Au-delà d’interrogations qu’il serait facile de multiplier ainsi, on constate deux choses. D’une part, la revendication d’émancipation des corps, qui se traduisit concrètement, de 1968 à 1975, par le combat pour la contraception et l’avortement et fit pour quelques années de l’émancipation des femmes un enjeu de la modernisation de la société française, a transformé en profondeur les conditions mêmes du débat politique. Qu’il s’agisse des manières de naître et de mourir, de la lutte contre les violences conjugales et familiales ou des débats autour de l’homoparentalité, toute une série d’enjeux actuels s’inscrivent dans le sillage de revendications qui ont été portées par la génération 68 et qui concernent le croisement entre sphère intime et sphère politique. D’autre part, les jeunes des années 68 ont été les premiers acteurs d’une transformation considérable des manières de vivre ensemble. Le sociologue Henri Mendras y voyait une « seconde révolution française », marquée par le passage de la société industrielle à la société des individus. Cette mutation, qui modifie en profondeur les systèmes de valeur, s’impose comme un décor obligé aux engagements des générations suivantes : enjeux de l’information et de son instantanéité, de la biodiversité et de l’écologie, des rapports nouveaux entre l’individuel et le collectif, de la redéfinition des fondements anthropologiques du vivre ensemble.

Autrement dit, les enjeux du présent l’emportent toujours sur l’héritage du passé. Les années 68 ont été suivies d’une recomposition des manières de militer qui a longtemps été analysée comme une crise de l’engagement parmi les nouvelles générations. Les mouvements étudiants et lycéens de ces dernières années, tout comme la protestation violente qui monte régulièrement des banlieues des grandes villes, prouvent qu’il n’en est rien. La protestation des jeunes travaille toujours de l’intérieur la société française du premier xxie e siècle. Est-elle aussi facile à identifier qu’au cours des années 68 ? La réponse est rien moins qu’évidente. D’une part, l’aggravation de la ségrégation urbaine et spatiale, le grippage de l’ascenseur scolaire qui met à mal la capacité de l’École à unifier les comportements citoyens, l’affaiblissement de la légitimité de la sphère politique au profit d’autres ressorts identitaires, fabriquent de nouveaux clivages susceptibles de l’emporter sur la communauté d’appartenance à une classe d’âge. D’autre part, il n’est pas sûr que la protestation des jeunes, fût-elle encore identifiable comme telle, rencontre aujourd’hui la même attention collective qu’il y a quarante ans. Ne doit-on pas constater au contraire que, la retraite approchant, la génération 68 est en train d’imposer la question des seniors comme une nouvelle clé de l’avenir de la société française ? Si c’est le cas, le conflit de générations a certes encore de beaux jours devant lui. Mais il n’est pas sûr qu’il tourne désormais à l’avantage des plus jeunes comme ce fut le cas au cours des années 68.


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