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Étap-ado


Resumé Pour éviter le recours à la justice, un refuge dans une banlieue où des adolescents se perdent. L’art éducatif.

Projet – Vous dirigez une structure nouvelle ; comment la présenter ?

Sophie Modier – Étap-ado est une structure d’accueil et d’écoute pour les adolescents mineurs (13 à 17 ans) ouverte toute l’année, sept jours sur sept, de 8 heures à 20 heures. Elle accueille à Pantin des jeunes qui font la démarche de venir déposer leur fardeau : un malaise, des difficultés, une crise, et quelquefois beaucoup plus. Étap-ado leur propose un sas de décompression pour pouvoir prendre du recul, verbaliser les difficultés, élaborer une ébauche de solution. Elle est portée par l’Adsea 93, une association départementale de protection de l’enfance, qui mobilise 400 salariés répartis en 17 services de multiples compétences : de l’éducation spécialisée en milieu ouvert et de la prévention de la délinquance à l’accompagnement des familles…

Projet – Dans quel esprit les adolescents viennent-ils ?

Sophie Modier – Ces adolescents sont pris dans un conflit familial, ils cherchent un lieu de médiation, plus exactement de conciliation, ou tout simplement un lieu d’écoute qui leur permet de s’apaiser avant de repartir en famille. Nous accueillons des jeunes en crise, pas encore en danger, et nous proposons une étape pour éviter de se perdre dans une rupture familiale, scolaire, voire sociale. Nous mettons à leur disposition un sas, un temps pour unifier leur temporalité chaotique, un lieu où se poser. Nous les acceptons comme ils sont. Ils arrivent en général en fin de journée, crispés, en disant qu’ils ne peuvent plus retourner chez leurs parents. Nous leur proposons de se poser pour une, deux, ou trois nuits. Neuf fois sur dix, nous obtenons le consentement des parents par téléphone : « Il est dans notre service, nous pouvons l’héberger, on verra demain ». Quand ils demandent à juste titre qui nous sommes, nous leur suggérons de venir voir, mais sans rencontrer le jeune. C’est alors que les parents se mobilisent, et souvent à deux quand il y a deux parents : ils veulent que cela s’arrange. Nous pouvons les recevoir même le dimanche matin, avant que le problème ne soit « institutionnalisé », et que les parents en soient culpabilisés. Des choses se disent, des décisions s’élaborent, des malentendus sont levés. Nous proposons un recours à la médiation familiale, ou de rejoindre une école de parents… Et les parents s’emparent de ces suggestions.

Projet – Qu’est ce qui est proposé concrètement aux jeunes ?

Sophie Modier – Nous commençons par un entretien d’accueil. Les jeunes donnent facilement leur identité civile. Pendant ce temps, nous évaluons ce que nous pouvons mettre à leur disposition pour, « l’air de rien », sortir du conflit frontal. Nous allons faire les courses, nous préparons un repas, ils habitent le lieu. Puis, on propose des médiations plus sophistiquées, en mobilisant les savoir-faire des éducateurs spécialisés à leur disposition : ateliers d’écriture, ateliers photos, expression corporelle, boxe, micro-médias… À notre grande surprise, même des jeunes qui d’habitude en restent à l’oral, s’emparent de la médiation écriture : « Tu écris tout ce qui te passe par la tête ». Une éducatrice a trouvé que le collage amène à l’écriture. Le jeune exprime sa peur, sa colère, son mal-être… Je pense à cet exemple, poignant, d’un jeune de 15 ans envoyé par une assistante sociale scolaire un vendredi soir, veille de vacances. Elle l’estime en danger sans avoir le temps de vérifier. Celui que nous recevons est un jeune haïtien, très verrouillé, qui se dit maltraité depuis toujours. Il ne peut rentrer chez lui. Nous arrachons le consentement de sa mère pour le garder – c’était cela ou un signalement à la brigade des mineurs. Il manifeste un tel besoin de sécurité qu’il ne lâche pas l’éducatrice. Celle-ci lui propose du collage : il choisit le thème de l’esclavage. Au bout d’un temps très long, il s’accroche au mot « humiliation ». L’éducateur de nuit apaise ses crises d’angoisse, l’aide à laver ses chaussettes, assiste ensuite à une séance de hip-hop. Quand sa mère vient le chercher le lendemain, il est capable de lui dire : « Tu m’humilies, tu m’ignores » et même de dénoncer les maltraitances. Il finit par dire : « Je ne peux plus vivre avec toi ». Il nous a permis de mesurer l’ampleur de notre tâche : en choisissant lui-même d’être placé, il pourra d’autant mieux l’assumer. En trois jours, il a mobilisé deux personnes à temps plein qui lui ont témoigné une vraie considération, qui lui ont permis d’exister. Cette histoire montre comment ces adolescents sont « en manque de relation ». Vous pouvez lire notre livre d’or : les remerciements au superlatif témoignent combien ils en sont affamés.

Projet – Pourquoi trois jours seulement ?

Sophie Modier – Trois nuits seulement ! Il n’y a pas de limite au nombre de jours : une jeune fille vient depuis trois mois d’un collège voisin, pour exprimer sa colère, sa haine d’un monde injuste, et démêler son rapport au cannabis. La première fois qu’on lui a proposé une psychologue, elle a répondu : « Je ne suis pas folle ». Deux mois après, elle a « accepté » un accompagnement psychologique. La limite de trois nuits correspond aux 72 heures proposées par la réforme de la protection de l’enfance pour mettre à l’abri sans ordonnance provisoire de placement (OPP). Mais je voudrais plutôt insister sur l’aspect symbolique : le chiffre trois est le signe d’un « art éducatif » que nous cherchons à mettre en œuvre pour traverser les crises, pour permettre des « ados-naissances », pour remettre de la vie dans les blocages de leur adolescence… Prenons un autre exemple : une jeune, sans doute trop dépendante de ses parents, ne voulait plus rentrer chez elle. Elle voulait souffler. Au bout de trois nuits, elle a dit : « ça suffit, je rentre. » Nous avons évité la rupture, c’est justement notre mission.

Projet – De quelle équipe êtes-vous entourée ?

Sophie Modier – J’ai choisi des gens ayant une vraie personnalité, avec des parcours de vie très riches : il faut que les jeunes aient « quelqu’un » en face d’eux. Moi-même, j’ai un parcours d’éducatrice atypique qui est passé par le chant et la danse. J’ai ainsi embauché un éducateur de 50 ans, angolais, aux qualités variées : il cuisine bien, il montre comment repasser le linge, il sécurise beaucoup. Tous les membres de l’équipe ont une formation initiale d’éducateur spécialisé, ou quelques-uns d’animateur. Mais ils viennent de cultures professionnelles différentes : prévention, animation en milieu ouvert, centre éducatif renforcé, 115… Je n’ai pas choisi la simplicité, j’ai parié sur la diversité parmi les nombreux candidats. Car il ne s’agissait pas seulement d’organiser un service, mais de créer une nouvelle mission. À cause des multiples tracasseries administratives, il y a eu du retard pour démarrer, cela leur a coûté très cher… Mais l’équipe est très investie dans la mise en oeuvre du projet.

Projet – Est-ce vraiment une création ?

Sophie Modier – Certes, nous ne sommes pas partis de rien. Nous sommes beaucoup inspirés de « Paris ados service », ouvert également sept jours sur sept, qui intervient en proposant, en cas de danger, une mise à l’abri de 72 heures – hors mandat administratif ou judiciaire. Quant à nous, nous nous situons à l’étape d’avant, à l’entre-deux où on ne sait pas très bien s’il y a danger ou non. Ils sont envoyés par des professionnels (assistants sociaux en milieu scolaire, animateurs de maisons de quartier, de clubs de sport, de centres socioculturels) et nous les renvoyons vers d’autres partenaires : clubs sportifs, médiation familiale, maisons de parents, maisons d’adolescents, et bien sûr l’école.

Depuis l’ouverture, il y a huit mois, nous avons reçu surtout des filles, à 80 %. Elles sont davantage prêtes à demander de l’aide, et manifestent plus facilement leur malaise, d’autant plus que les problèmes qu’elles rencontrent les isolent. Si les garçons trouvent souvent un supplétif en rejoignant une bande, les filles sont souvent exclues de leur famille, ou de leur quartier, à cause de leur volonté d’émancipation ou d’européanisation. Tous les adolescents ici sont de culture étrangère, parfois primo arrivants – d’Afrique du Nord ou d’Afrique subsaharienne, mais aussi de Chine ou d’Europe de l’Est…

Projet – L’équipe elle-même est pluriculturelle ?

Sophie Modier – Nous ne pouvons être experts de toutes les cultures. Quand nous ne comprenons plus, nous appelons un consultant extérieur. Mais les éducateurs sont ouverts sur les différences culturelles et capables de faire parler les jeunes : « Dis-nous comment cela marche chez vous ? » Le cadre est très souple, la seule exigence est d’être acteur. Je dis souvent aux jeunes : « Dis-moi comment t’aider ? (…) Si tu n’avances pas, je ne peux pas avancer pour toi ».

Projet – Quel est le devenir de cette structure ?

Sophie Modier – Depuis dix ans, les acteurs sociaux du département, en particulier la direction de l’enfance et de la famille au Conseil général, souhaitaient créer une structure comme celle de « Paris ados service » pour simplifier la mise à l’abri des adolescents en danger sans ordonnance de placement provisoire. En 2000, j’ai participé à un groupe de travail « adolescence », qui a organisé deux colloques professionnels. Dès 2001, l’Adsea 93 a présenté un premier projet, mais le Parquet n’y était pas prêt. En 2004, la Direction de l’enfance et de la famille réitérait sa demande aux associations du département. La nouvelle structure est donc en cohérence avec la politique du département en faveur de la prévention. En Seine-Saint-Denis, tous les problèmes sont exacerbés. Il nous fallait une structure pour les enfants appelant à l’aide. Les ados sont juste capables de demander une seule fois ; s’il n’y a pas de structure pour les accueillir, les problèmes deviennent de plus en plus difficiles. Toute une équipe a été constituée pour participer à la définition du projet avant que les jeunes n’arrivent. Et nous avons démarré en octobre 2007. Aujourd’hui plus de 60 jeunes ont été accueillis et nous prévoyons de pouvoir en accueillir de 350 à 500 par an. Un gros travail d’information a été mené auprès de nombreux partenaires, qui commencent à nous envoyer des jeunes. Et surtout, ces derniers se passent l’information de bouche à oreille. En mars, nous avons atteint une masse critique qui montre qu’Étap-ado peut trouver sa place dans le dispositif départemental. Mais rien n’est gagné, car il faut inventer une solution adaptée à chacun, créer une solution avec chaque adolescent qui veut s’en sortir. C’est ce que j’appelle « l’art éducatif », à inventer avec eux.


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