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Une Turquie divisée à la recherche de son identité


Ce qui frappe le plus le visiteur en Turquie, c’est la division de la société en différentes strates qui ne se parlent pas, qui ne fréquentent pas les mêmes lieux, qui lisent, regardent et écoutent des choses différentes, qui se méprisent et projettent l’une sur l’autre leurs peurs et leurs préjugés. La vieille élite kémaliste occidentaliste, qui est au cœur de l’« l’État profond » est porteuse des idéologies positivistes du siècle dernier. Quand elle entend le mot « Dieu » ou « religion », elle sort son revolver. Dans ce domaine, elle est souvent rejointe par certains milieux de gauche. Au mot de « religion », elle préfère celui de irtica (réaction), omniprésent dans Cumhuriyet, le grand quotidien turc représentant de cette tendance. Affirmer sa foi musulmane, c’est être obscurantiste et vouloir rétablir la sharia. C’est bien pourquoi elle les appelle aussi les ariatçi. Heureusement, pour protéger les Turcs de ces « arriérés » qui ont de plus en plus accès au pouvoir, il y a les militaires qui garantissent la laïcité de la République. C’est antidémocratique ? Qu’à cela ne tienne : nous ne voulons pas de la démocratie, disent-ils, car s’« ils » viennent au pouvoir, « ils » imposeront leur mode de vie à tous !

De l’autre côté, on trouve une nouvelle élite culturelle et économique musulmane, moderne, qui veut sortir de la marginalisation, pouvoir exprimer son identité sans complexe. Nous ne parlons pas ici des radicaux musulmans, présents également en Turquie, mais de la majeure partie de cette mouvance qui demande de vivre selon un mode de socialisation inspiré de la tradition musulmane, sans être traditionnels pour autant. S’ils sont musulmans, ils savent pourquoi : l’islam répond à leurs questions de sens. Ils entendent simplement être fidèles à un certain savoir-vivre qui s’inspire des us et coutumes de la tradition musulmane, où les sexes ne se mélangent pas trop, où les femmes portent le türban (version modernisée du traditionnel foulard) et où l’on ne boit pas d’alcool (dans les lieux touristiques, on voit même des panneaux publicitaires pour des lieux où l’on en sert pas !). Ils ont leurs journaux, leurs chaînes de télévision, leurs littératures et leurs héros. Au niveau politique, ils représentent toute une population qui n’a pas accès aux monopoles économiques mis en place par l’état kémaliste et ils se font les défenseurs de la classe appauvrie qui peuple les campagnes et les gecekondu (bidonvilles) dans les banlieues des grandes villes.

Mais il ne faudrait pas croire que la société turque se réduise à ces deux groupes (symbolisés actuellement par les deux partis présents au parlement, l’AKP et le CHP kémaliste). Entre les deux, on trouve tous les intermédiaires présents dans une société sécularisée postmoderne : des musulmans « culturels » qui ne se posent pas trop de questions jusqu’aux agnostiques intéressés par les questions spirituelles ! Le soufisme est à la mode dans beaucoup de milieux de même que les études ottomanes. En effet, après une longue impasse faite sur leur passé, les Turcs s’intéressent de plus en plus à leur histoire. En témoignent les nombreuses publications et revues, entre autres celles du Tarih Vakfı, créé en 1991, qui organise également des cours de langue ottomane. En littérature, depuis la fin des années 80, on assiste à l’éclosion du roman historique. L’auteur phare est Orhan Pamuk, « l’Umberto Eco turc », qui puise dans le patrimoine littéraire oriental, le mélangeant à des thèmes contemporains tout autant qu’à Homère ou Shakespeare. Pour qui veut comprendre la Turquie d’aujourd’hui et la question de l’identité présente chez beaucoup de ses habitants, il n’y a peut-être pas de meilleure introduction que ses romans (presque tous traduits en français).

En ce qui concerne les relations avec l’Europe et l’entrée dans l’Union, l’unanimité est à peu près générale : tout le monde y est favorable. Mais pour des raisons différentes… Pour les kémalistes, cette entrée ancrera la Turquie dans le monde occidental et laïque; pour les « islamistes modérés », elle sera la garantie de la démocratie, du respect des droits de l’homme, de l’éloignement des militaires de la vie publique ; et pour le tout venant, ce sont les raisons économiques qui l’emportent ! Car les problèmes majeurs affrontés par les Turcs sont d’abord d’ordre économique, et pour les jeunes (un tiers de la population a moins de 20 ans), ceux de leur avenir professionnel…

Orhan Pamuk répondait ainsi à une question relative à l’identité de la Turquie dans un entretien en novembre 2002 : « L’identité de la Turquie est multiple, n’en déplaise aux élites occidentalisées de ce pays… La Turquie, c’est l’Europe, c’est l’islam. L’Orient et l’Occident s’y combinent et s’y complètent. Ici, on a toujours tendance à dramatiser nos racines culturelles, quitte à mettre de côté les véritables objectifs à poursuivre le renforcement de la démocratie et de la société civile. Les idéologues de la République ont eu le tort de renier leur héritage islamique, de le considérer comme réactionnaire… L’islam, en Turquie est selon moi un phénomène plus culturel que religieux. Le peuple turc l’a ancré au fond de lui. Atatürk pensait qu’en oubliant notre passé, nous deviendrions européens. Il s’est trompé… (La Turquie) doit ouvrir de nouveaux espaces à la religion et aux minorités sans pour autant remettre en question son orientation laïque et occidentale. Tout le monde doit pouvoir y trouver son compte. »

Jean-Marc Balhan


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