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Refonder les Nations unies


Projet – La guerre d’Irak a-t-elle révélé de profondes divisions entre pays européens ?

Bronislaw Geremek – Les relations entre l’Europe et l’Amérique semblent traverser une crise profonde, et on peut avoir le sentiment qu’il ne s’agit pas de divergences politiques conjoncturelles, mais d’un véritable hiatus culturel qui touche aussi bien le monde des valeurs que la philosophie politique.

Mais la situation actuelle tient beaucoup plus à des références conjoncturelles. Avec, aux États-Unis, l’arrivée d’une nouvelle administration, conservatrice, qui a soutenu au cours de la campagne électorale une philosophie unilatéraliste, refusant de s’inscrire dans le système de la communauté internationale et d’assumer les responsabilités d’une grande puissance. Pourtant, le 11 septembre a provoqué une prise de conscience dramatique de l’équipe de Georges W. Bush, de l’opinion publique américaine, et même de l’opinion publique mondiale.

Depuis lors, on observe un engagement de plus en plus accentué dans une politique d’affirmation de super-puissance (d’hyper-puissance, disait Hubert Védrine), une situation dangereuse pour le monde et pour les États-Unis. Je n’éprouve aucune nostalgie pour un monde bipolaire, quand le poids de l’Union soviétique assurait une forme d’équilibre. Il est vrai que le gouvernement américain se trouve aujourd’hui, après la guerre en Irak, face à la nécessité de repenser toute la philosophie de son action. Mais il s’agit d’abord d’un facteur conjoncturel : les administrations américaines ne sont pas éternelles, et leur attitude n’est pas figée dans le roc.

Du côté de l’Europe, on constate une certaine impuissance ; l’Union ne parvient pas à émerger comme partenaire dans le jeu international. Elle est conduite à prendre une posture où les États-Unis sont considérés comme « l’ennemi ». Le chancelier Schröder a puisé dans ce sentiment d’hostilité comme une référence qui lui a sans doute servi à gagner les élections, mais dont il fut en quelque sorte prisonnier. Une prise de position unilatéraliste apparaissait pour la première fois du côté européen.

J’appartiens à une génération qui sait ce qu’est la guerre : un phénomène terrible, qu’il faut « éviter à tout prix »… sauf le prix de la paix. Mais cette guerre d’Irak était devenue inévitable, en raison d’une faillite spectaculaire de la diplomatie. La diplomatie française a connu d’abord le succès dans la préparation du vote de la résolution 14-41 aux Nations unies, en construisant un dialogue avec les Américains et une solidarité internationale face au dictateur de Bagdad.

Mais après ce moment de solidarité, où l’on a entendu les voix raisonnables de pays arabes, appelant Saddam Hussein à abandonner le pouvoir, après avoir nourri l’espoir d’éviter la guerre, le succès s’est mué en un échec cuisant. La multiplication des déplacements et entretiens des responsables politiques français avait pour but de bloquer la décision américaine. Leur résultat fut surtout l’expression d’une faillite de l’action diplomatique.

Quant à l’hyper-puissance américaine, malgré tout son poids politique, elle s’est révélée incapable d’obtenir le minimum de soutien au Conseil de Sécurité, rencontrant le refus de pays aussi proches que le Mexique. La faillite de la diplomatie américaine, avec celle de la diplomatie européenne, française en particulier, me semble être à l’origine de la guerre. Celle-ci est toujours l’expression de l’échec des autres moyens.

Cela fait partie de mon expérience de ne pas aimer la guerre, mais je n’ai jamais soutenu le pacifisme. Le souvenir de Munich, celui du pacifisme des années 30, nous rappellent que celui-ci traduisait une impuissance en face du danger des dictatures totalitaires, et finalement une forme d’acceptation. La passivité sert les régimes totalitaires. Si le pacifisme a une place dans la culture de certains pays d’Europe occidentale, en Allemagne en premier lieu, il est beaucoup moins acceptable pour des pays comme la Pologne, qui ont connu la domination étrangère et un régime totalitaire.

Telle est la première raison d’un comportement différent de la part des jeunes démocraties d’Europe centrale et des membres de l’Union européenne. Je ne crois pas du tout à une division entre la « vieille » et la « nouvelle » Europe. L’unification est, au contraire, le plus grand événement du début du XXIe siècle. Elle met fin à la division entre Est et Ouest, entre l’Europe et « l’autre » Europe. Elle met fin à une tendance profonde, qui a pu dans le passé expliquer des différences d’évolution apparemment inéluctables. Comme si l’Est était différent : avec ses grandes structures rurales (depuis le XVe siècle), l’absence de société civile, un autre rapport aux traditions démocratiques… L’unification européenne va permettre de sortir de cette dichotomie.

Mais il est vrai qu’il y a une culture politique différente. Pour les pays d’Europe centrale, le régime totalitaire n’est pas un système qu’on apprend dans les manuels. Il serait inimaginable dans nos pays de voir un tiers de la population répondre, dans un sondage d’opinion publique, qu’elle attend ou souhaite la défaite de l’Amérique. La défaite de l’Amérique eût été la victoire du dictateur de Bagdad.

La deuxième différence importante tient à ce que nos pays voient en l’Amérique non seulement l’hyper-puissance actuelle mais la nation qui fut le défenseur des valeurs de la liberté et de la démocratie. Son rôle dans l’histoire européenne du XXe siècle est inscrit dans notre mémoire collective. Nous y sommes attachés, non seulement parce que la Pologne, pays de 40 millions d’habitants, est liée sentimentalement aux dix millions d’Américains d’origine polonaise, mais parce que nous avons besoin d’une solidarité euro-atlantique. Nous avons besoin du sentiment de sécurité. Et, dans le monde, le seul pays qui peut nous le donner aujourd’hui, ce sont les États-Unis. A l’égard de l’Amérique, nous avons un sentiment de reconnaissance, avec l’espoir qu’elle pourra jouer « avec » l’Europe, et qu’ensemble, elles auront un rôle dans l’établissement d’un certain ordre international.

Cela m’amène à m’interroger sur le système des Nations unies. La Charte des Nations unies a été établie il y a un demi-siècle. La notion des droits de l’homme y tient une faible place, et la Charte devrait être adaptée aux défis du monde actuel. En tant que « puissance », les Nations unies sont « faibles ». Le Président américain ne s’est pas fait faute de le souligner : dix-huit résolutions à propos de l’Irak sont restées quasiment lettre morte. Qu’une des grandes institutions des Nations unies, la Commission des droits de l’homme, soit présidée par la Libye, et qu’elle puisse voter ou s’abstenir comme elle le fait, qu’un pays comme la Syrie puisse être à la tête de la Commission du Désarmement, n’est-ce pas la preuve d’une maladie interne à ce système ?

Le « pire des systèmes possibles » ? Nous n’en avons pourtant pas d’autre, et il vaut mieux une référence de droit international incomplète et faible, des Nations unies impuissantes, que rien du tout. Il est essentiel de ne pas y renoncer, et tout aussi important d’obtenir des États-Unis qu’ils acceptent de lui voir jouer un rôle dans la reconstruction de l’Irak comme dans les relations internationales.

Projet – Comment l’Europe fera-t-elle le poids ?

Bronislaw Geremek – Tous les Européens, et nous aussi, qui, par notre formation culturelle, devenons de plus en plus les citoyens de l’Europe de l’avenir, rêvent d’une Europe forte. Mais cet avenir ne prendra pas la forme d’un super-État, un État-nation à l’échelle européenne. L’Europe est fondée sur la différence. C’est en sachant la respecter que l’on préservera et approfondira l’unité. Il faut donc repenser les politiques de l’Union européenne pour permettre les « coopérations renforcées », avec la possibilité pour ceux qui le veulent de se coordonner davantage, mais sans chercher à recopier le processus d’intégration européenne.

L’Europe, dans son état actuel, n’est pas assez grande pour faire le poids dans la politique mondiale. L’élargissement a justement ce rôle historique de la réunifier. Je suis un peu choqué que l’élargissement soit présenté parfois comme un danger, une menace pour l’unité européenne. Les travaux de la Convention et de la future conférence inter-gouvernementale traduisent la volonté de faire de l’Union un partenaire global. C’est le besoin de répondre à la globalisation qui est à l’origine de cet effort, et l’élargissement doit contribuer à ce processus.

Projet – Peut-on aller vers un système « multipolaire » ?

Bronislaw Geremek – La vision d’un monde multipolaire semble plus raisonnable, dans la tradition de la pensée universaliste européenne. Mais quels seraient les autres pôles et comment pourraient-ils créer un équilibre ? La plus grande démocratie du monde, l’Inde, le pourrait certainement, mais l’Indonésie ? Le Pakistan ? Le Brésil ? Aux côtés de la Chine ? Je m’y perds… Il serait souhaitable que l’Union européenne puisse apparaître comme un partenaire global, mais nous en sommes loin.

Ma réponse, un peu opportuniste, consiste à souhaiter le retour au système des Nations unies, sans pôles, avec une ambition universaliste. Mais sans en conclure qu’il faille tout accepter au nom de l’universel : accepter Cuba, sa violence et son mépris des droits de l’homme, accepter les pays non-démocratiques au même titre que les démocraties de ce monde. Retour au système des Nations unies, à la notion de la communauté internationale, mais en introduisant des critères éthiques pour les pays adhérents. Seules des règles claires pourront assainir la situation et donner à ce système une véritable force. Si l’Europe veut établir un autre rapport politique avec l’Amérique, elle pourrait commencer par un vrai débat sur l’avenir des Nations unies et les moyens de renforcer l’institution. L’enjeu est bien de donner un sens à cette notion kantienne de « communauté internationale ».


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