L’histoire longue des révolutions techniques agricoles montre que l’impact sur l’environnement ne date pas d’hier. Mais la grande modernisation des dernières décennies aboutit à une impasse environnementale et à un conflit de société. L’agronome Michel Griffon propose d’en sortir par un nouveau contrat social entre la société et les agriculteurs : l’« agriculture écologiquement intensive ».

Pour une grande partie de l’opinion française, agriculture et écologie sont considérées comme largement incompatibles. Ceux qui s’opposent sont d’un côté, les agriculteurs pratiquant l’agriculture dite intensive (en simplifiant, qui utilise des produits chimiques de synthèse) et de l’autre, les associations environnementalistes et les partis écologistes. Pourtant, l’agriculture ne peut être viable à long terme qu’en respectant les grandes lois de l’écologie. De plus en plus nombreux sont les agriculteurs qui en sont aujourd’hui persuadés. Pourquoi, dès lors, la transition vers une agriculture respectant l’environnement tarde-t-elle autant ? C’est une longue histoire… Car depuis l’aube des temps, les sociétés oscillent entre dommages à l’environnement et respect des grandes lois de l’écologie.

L’agriculture transforme les écosystèmes

Les populations humaines ont longtemps vécu de chasse et de cueillette. Avec la croissance démographique, les ressources alimentaires sont devenues progressivement plus difficiles à atteindre : beaucoup des grands animaux qui étaient chassés ont disparu. C’est là la première atteinte des sociétés humaines à la diversité des espèces. La première solution à ce problème de survie a été la révolution du Néolithique dans la région du Croissant fertile[1] où ont été inventés, d’une part, l’agriculture par fouissage des sols légers, semis après brûlis de la forêt méditerranéenne, et, d’autre part, l’élevage par la domestication de certaines espèces[2]. Un ensemble de techniques a permis de dépasser une situation devenue critique.

La progression de la population a obligé les sociétés à étendre les territoires cultivés et donc à migrer. Ainsi, en Europe occidentale, des populations venues du Moyen-Orient ont-elles introduit l’agriculture et l’élevage entre 6000 et 3500 avant J.-C. Rencontrant la forêt tempérée, elles généralisent le système de culture temporaire par abattis-brûlis[3]. Là encore, la pression démographique diminue fortement la part de la forêt, réduisant encore la diversité des espèces sauvages. Le paysage est alors constitué des terres travaillées grâce à des araires attelées à des bœufs et cultivées en céréales, alternant avec une jachère herbeuse pour les animaux, ceci au milieu d’une forêt claire. Cette deuxième révolution technique agricole, celle « de l’Antiquité », a permis d’alimenter une population croissante.

La difficulté de travailler la terre où les herbes sont envahissantes débouche sur une autre révolution, celle du labour profond attelé, permettant de maîtriser l’enherbement. La jachère est alors utilisée intensivement pour nourrir le bétail dont les besoins en énergie sont accrus par le travail qu’on lui demande. Le même bétail devient une source de fertilité grâce aux fumiers. La jachère dure deux ans, ce qui donne, avec une année de culture, une rotation en trois ans : la rotation triennale. C’est la troisième révolution agricole, celle du Moyen-Âge. Mais si elle accroît la nourriture, elle réduit l’espace forestier – donc à nouveau la diversité biologique – et utilise des terres en pente, ce qui favorise l’érosion.

La troisième révolution agricole, au Moyen-Âge, réduit l’espace forestier – donc la diversité biologique – et utilise des terres en pente, ce qui favorise l’érosion.


L’expansion démographique se poursuivant, au XVIe siècle s’invente dans les Flandres une quatrième révolution, la première des temps modernes : la fin de la jachère et le remplacement par des cultures fourragères, dont certaines, les légumineuses, améliorent la fertilité du sol. La production par unité de surface augmente. L’élevage peut se développer et fournir des produits animaux, de la force de travail et de la fumure. On utilise ainsi plus intensivement les complémentarités écologiques entre agriculture et élevage. C’est une révolution fourragère.

Cependant, cette révolution se heurte à un problème inédit : la saturation du calendrier de travail des paysans. Ceci limite la superficie cultivée alors que les besoins de la population augmentent toujours. L’avènement de la révolution industrielle au XIXe siècle favorise l’invention de nouvelles machines agricoles augmentant la productivité du travail : herses, semoirs, faucheuses, moissonneuses, barattes, écrémeuses… Cette cinquième révolution est celle de la mécanisation de la culture à traction animale. En même temps s’ouvre le marché mondial des grains. Il implique ce qui devient au siècle suivant une course internationale à la productivité du travail agricole.

Ainsi, au début du XXe siècle, l’agriculture a colonisé une grande partie de la planète et simplifié les paysages en sélectionnant dans la nature les plantes et les animaux utiles, rejetant implicitement en partie les espaces de nature sauvage comme un solde à conquérir au fur et à mesure de la croissance des besoins des sociétés. La succession des révolutions techniques en Europe a servi à exploiter les écosystèmes en les transformant de manière à en tirer de plus en plus d’aliments et de produits utiles, tout en essayant de maintenir leur fertilité. Mais cette progression de l’agriculture dans l’espace s’est faite au détriment de la biodiversité et a favorisé l’érosion des sols.

Périlleuse explosion des rendements

La sixième révolution agricole débute dans les années 1930 en Amérique et se diffuse après la Seconde Guerre mondiale en Europe. Le Vieux Continent est alors déficitaire en aliments et doit accroître fortement ses rendements. Il le fait grâce à la motorisation permise par l’arrivée du pétrole, la mécanisation, la fertilisation minérale (engrais chimiques), la sélection des espèces et, finalement, la généralisation des produits chimiques de synthèse pour la santé des plantes et la généralisation des médicaments pour les animaux. On peut qualifier cette révolution agricole de « grande modernisation » en raison de l’accélération du rythme des innovations obéissant en quelque sorte à un processus catalytique[4]. En Asie, on parlait de « Révolution verte ». Elle a permis d’accroître la production dans des proportions exceptionnelles et a éloigné les pénuries et les famines.

Mais elle a entraîné, elle aussi, de graves inconvénients désormais bien connus. La grande motorisation a conduit à arracher les haies, favorisant ainsi l’érosion. Le travail intensif du sol réduit la proportion de matière organique et favorise le tassement. L’excès d’engrais entraîne des pollutions des rivières et des côtes. La spécialisation géographique de la production et la concentration des élevages aggrave les pollutions. La généralisation des produits phytosanitaires engendre des risques pour la santé humaine, de même que l’excès de médicaments dans les élevages. Le labour, l’utilisation importante de carburants et l’usage d’engrais azotés ainsi que les émissions de gaz des ruminants jouent un rôle important dans la progression du changement climatique… La « grande modernisation » de l’agriculture européenne, comme celle des grandes exploitations du monde entier et des exploitations issues de la Révolution verte, a donc débouché sur une crise environnementale grave.

Ainsi la nécessité de transformer les écosystèmes pour alimenter la population humaine grandissante s’est-elle toujours traduite par une technologie permettant d’éloigner les famines, mais entraînant en même temps une détérioration environnementale. Bien sûr, tout au long de l’histoire, l’agriculture n’a pas été seulement une succession de transformations techniques. Elle a été accompagnée de transformations des sociétés. L’accès à la terre et à l’eau, à chaque fois que l’espace productif devenait rare face à la progression démographique et provoquait des disettes, a toujours représenté un enjeu social capital. C’est la source de l’immigration des paysans européens pauvres vers les autres continents depuis le XVIe siècle. La pauvreté d’une partie de la paysannerie a aussi alimenté l’émergence du monde ouvrier lors des révolutions industrielles. La concentration de la terre lors de la dernière grande transformation s’est faite au prix de nombreuses pertes d’emploi agricole[5], jusqu’à ce que celui-ci ne représente plus qu’environ 3 % de l’emploi total contribuant, d’une certaine manière, au chômage d’ensemble. Le grand élan de l’agriculture européenne vers une agriculture fortement utilisatrice d’intrants chimiques, depuis les années 1960, résultait d’un contrat social implicite : avoir un approvisionnement alimentaire dépendant le moins possible des importations, assurer une production de masse, accroître la productivité du travail et faire baisser les prix au consommateur. Ce régime de fonctionnement de la société dans son rapport avec l’agriculture est entré en crise.

Depuis les années 1960, le contrat social est implicite : un approvisionnement alimentaire dépendant peu des importations, une production de masse, des prix bas.


Un conflit de société

Cette situation environnementale et sociale débouche, en effet, dès les années 1970, sur une contestation radicale de l’agriculture « intensive » (utilisant intensivement les intrants chimiques de synthèse). Cette mise en cause rencontre des échos favorables chez les consommateurs qui, peu à peu, vivent une mutation, elle aussi radicale, de la consommation alimentaire : apparition des supermarchés, perte de contact avec les producteurs conduisant à une « anonymisation » des produits (on ne sait plus qui les produit) et à une perte de traçabilité. Quelques scandales sanitaires (hormones de croissance, vache folle, dioxine…) amorcent une perte de confiance dans l’industrie et l’agriculture, source de peurs. La fracture culmine avec l’utilisation faite par les médias et des hommes politiques de l’éventuelle dangerosité de certaines plantes OGM. S’y ajoute la critique environnementale sanitaire : nitrates dans les eaux, pollutions aux produits de chimie de synthèse (perturbateurs endocriniens, risques de malades neurodégénératives…).

Aussi bien, les mouvements environnementalistes se montrent-ils plus virulents vis-à-vis de l’agriculture. Des dizaines d’associations se créent. Les partis écologistes prennent le relais, n’hésitant pas à stigmatiser les pratiques agricoles. Au sein même de la profession, des producteurs alternatifs, comme ceux de l’agriculture biologique, ont depuis longtemps opté pour un renoncement aux techniques « intensives ». Mais la plus grande partie des agriculteurs – et leurs organisations, syndicats, coopératives… – défendent le modèle conventionnel de l’agriculture moderne. Ils ont de sérieuses raisons de le faire : techniques permettant une hausse de la productivité alors que les prix baissent en tendance longue (ce qui permet de maintenir le revenu), maîtrise facile de la structure du sol par le labour (bien que fortement émetteur de gaz à effet de serre), fertilité assurée par les engrais (mais avec des risques de pollution des eaux), sécurité des récoltes par le recours général aux traitements phytosanitaires (mais avec des risques pour la santé humaine et la biodiversité), sécurité pour protéger les troupeaux contre les maladies procurée par la médecine vétérinaire systématique (mais avec le risque d’antibiorésistance). La conflictualité à propos des techniques de production ne cesse d’augmenter entre 1970 et 2010.

Dans ce contexte, la Commission européenne et l’État français prennent des mesures réglementaires et législatives contraignantes. Celles-ci s’additionnent : on compte pas moins d’une trentaine de dispositifs, établis en trois décennies, parmi lesquels plus de 300 mesures incitatives « agro-environnementales ». Ce n’est qu’aujourd’hui que l’on prend conscience que le processus réglementaire cumulatif aboutit à des contradictions et ligote véritablement l’initiative des agriculteurs. Fondé d’abord sur une philosophie de la réglementation, il débouche au bout du compte sur une philosophie répressive et « punitive », pour reprendre le mot de l’ancien ministre Bruno Le Maire. Et les agriculteurs sont portés à rendre les partis écologistes et associations environnementalistes responsables de cet état de fait.

Sortir de la conflictualité par une autre technologie

La technologie utilisée étant au centre du différend, c’est d’abord par la voie technologique qu’il faut trouver des sorties par le haut. De nombreuses tentatives existent. Et d’abord l’agriculture biologique : elle a été la première à vouloir s’éloigner de l’agriculture conventionnelle et obéit, pour cela, à un cahier des charges rigoureux, qui inspire confiance aux consommateurs. Ensuite, des initiatives nationales pour réduire le plus possible les intrants chimiques de synthèse ont été encouragées (comme l’agriculture raisonnée). De même, de nombreux réseaux promeuvent aujourd’hui des techniques diverses : agriculture de conservation, agriculture durable, agriculture intégrée…

L’année 2008 a vu une inflexion dans la nature de la conflictualité : le Grenelle de l’environnement a rassemblé une grande partie des protagonistes, sous la présidence d’élus nationaux. À cette occasion, dans les moments de dialogue, un rapprochement des conceptions s’est opéré autour de l’idée que l’écologie scientifique pouvait constituer la base d’une technologie nouvelle propre à produire plus si nécessaire, tout en respectant l’environnement dans tous ses aspects (réduction des pollutions des sols, de l’air et des eaux, lutte contre le changement climatique, amélioration de la biodiversité, du cycle de l’eau et des paysages…). Cette option a été baptisée « agriculture écologiquement intensive », au sens où ce sont les processus écologiques qui sont utilisés intensivement et non plus les intrants chimiques. Elle cherche à réduire le plus possible ses effets négatifs sur l’environnement, sans s’interdire d’utiliser des techniques conventionnelles (notamment les produits de défense des cultures) dans une période de transition, mais de manière très subsidiaire. Elle s’inspire de nombreuses techniques développées dans l’agriculture biologique. À la différence de celle-ci, elle ne s’impose pas de cahier des charges. Elle suit une démarche libre. Il s’agit peut-être là de la septième révolution technologique agricole. Cette approche intéresse vivement toute une partie des agriculteurs – de l’ordre de un sur cinq – qui voient s’ouvrir une perspective d’évolution présentant de nombreux avantages. Elle diminue les risques pour leur propre santé (forte réduction des pesticides), abaisse les coûts de production (minimisation de l’emploi des engrais, des produits de traitement, de carburant en renonçant au labour), présente un intérêt technique (c’est une agriculture qui demande plus de connaissances et de réflexion). Est-elle susceptible de rapprocher les points de vue entre environnementalistes et agriculteurs ?

« L’agriculture écologiquement intensive » cherche à réduire ses effets négatifs sur l’environnement, sans s’interdire d’utiliser des techniques conventionnelles.


Le rôle des politiques publiques

Une technologie ne suffit pas, en soi, à réduire la conflictualité. Car il s’agit, on l’a vu, d’un conflit ancien, ancré dans la société, que seul un nouveau contrat social entre les agriculteurs et la société aplanira. Le défi est de dénouer l’aspect antagoniste du jeu actuel. Pris entre la pression des circuits agroalimentaires et les requêtes des mouvements environnementalistes qui dénoncent les excès de l’agriculture conventionnelle, les agriculteurs ont de plus en plus conscience des risques entraînés par cette agriculture. Mais pour eux la transition vers un autre système est risquée – ils quittent un système de production éprouvé, procurant une sécurité de revenus – et encore peu référencée au plan scientifique. Par ailleurs, ils sont dans la société ceux qui agissent au quotidien sur les écosystèmes et la biosphère : toute opération agricole est à la fois un acte productif et un acte vis-à-vis de l’environnement qui peut engendrer des effets positifs ou négatifs (les économistes parlent d’une « production jointe » de biens marchands et de services environnementaux). Dès lors, rien ne peut être fait sans les agriculteurs ni contre eux. Et ils peuvent beaucoup ! Il est donc indispensable qu’ils se saisissent de la question écologique et environnementale. Encore faut-il les en persuader. C’est là le rôle des politiques publiques.

Comment faire bouger les agriculteurs ? Ils devront le faire dans les années et les décennies qui viennent : une liste impressionnante de nouvelles contraintes se dessine à l’horizon, exigeant une adaptation. Le changement climatique entraînera des sécheresses et des épisodes pluvieux intenses, ainsi qu’une raréfaction de l’eau pour l’irrigation et des changements de priorités concernant les espèces cultivées. L’agriculture devra contribuer à lutter contre l’effet de serre. Elle est déjà sollicitée pour conserver et gérer la biodiversité. La législation impose de plus en plus de réduire les traitements chimiques. Le prix du carburant et des engrais augmentera, obligeant à reconsidérer les opérations très consommatrices d’énergie comme le labour et à trouver des alternatives au tout chimique en matière de fertilisation. Les prix agricoles, dans des marchés mondialisés, seront de plus en plus fluctuants et volatils. L’heure du changement est venue.

Pour cela, il importe que les conditions psychologiques soient réunies et que revienne la confiance dans l’agriculture et les agriculteurs. C’est certes une question pour la société civile, mais les pouvoirs publics auront à jouer un rôle stimulant et structurant, en élaborant les formes nouvelles du contrat entre la société et son agriculture. Ce contrat peut se résumer ainsi : produire autant ou plus pour faire face aux besoins des sociétés européennes et à la demande mondiale, produire mieux en éliminant les atteintes à l’environnement et même en améliorant l’environnement, à moindre coût en remplaçant les intrants chimiques par des processus écologiques. Et, plus encore, améliorer la qualité des produits et informer le consommateur sur leurs origines. L’enjeu central de ce nouveau contrat social et environnemental est décisif : en terminer avec une conception de l’agriculture qui dégrade la biosphère héritée des temps historiques, pour asseoir une vision où l’agriculture utilise la biosphère tout en lui assurant un fonctionnement viable au plan économique, social et environnemental.



[1] Actuellement : l’Irak, la Syrie, le Liban, Israël et en partie l’Anatolie.

[2] Ce résumé s’inspire de Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés, Gallimard, 2000 [1997, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat].

[3] Sur cette succession des techniques, cf. Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde, Seuil, 1997.

[4] Enchaînement exponentiel d’innovations comme conséquences les unes des autres, cf. J. Diamond, op. cit., p. 113.

[5] Voir l’article de Henri Rouillé d’Orfeuil, « Pour des agricultures intensives en travail », dans ce dossier.

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