La Plaine-Saint-Denis fait aujourd’hui partie des espaces les plus dynamiques de la région parisienne [1]. Ce territoire est riche de toute son histoire, qui remonte aux premiers temps de la Gaule chrétienne et témoigne d’une véritable animation autour des foires du Lendit au Moyen Âge. Quand Paris exporte ses industries et ses entrepôts au moment de la rénovation du baron Haussmann, La Plaine connaît cent ans d’industrialisation massive, autour de la métallurgie et de la chimie, pour devenir peu à peu la première zone industrielle d’Europe. Mais sa position géographique en fait une banlieue qui subit toutes les contradictions dans son rapport à une capitale qui y délocalise ses usines, ses services, ses ouvriers, tout en étant un propriétaire foncier important [2].

Un nouvel élan économique et social

Jalonnées de longues luttes ouvrières, les mutations économiques ont laissé de vastes friches industrielles ainsi que des cicatrices liées au voisinage de la capitale : autoroutes A1 et A86, emprises ferroviaires, canal de Saint-Denis, etc. Dès 1985, profitant des nouvelles compétences que leur donnent les lois de décentralisation, les collectivités locales marquent leur volonté d’imprimer un nouvel élan économique et urbain [3]. L’implantation du stade de France symbolise un tournant dans l’action publique. En 2000, la création de Plaine Commune traduit la nécessité d’une gouvernance intercommunale : cinq villes d’abord, huit villes aujourd’hui, se sont regroupées en valorisant leurs atouts et en déléguant progressivement le maximum de compétences autorisées par la loi. Elles entendent désormais peser dans le débat autour du Grand Paris, qui vient de prendre un tournant national avec la nomination d’un secrétaire d’Etat.

Rien n’est joué

Pourtant rien n’est joué. La Plaine-Saint-Denis va accueillir encore de nombreuses entreprises, surtout dans le secteur tertiaire. Des programmes de logements sociaux et de logements privés sont destinés à de nouveaux habitants, dans le cadre d’une « mixité sociale » inégalement revendiquée. En même temps, y habite de longue date une population ouvrière française et étrangère [4] dont le devenir au cours de ces transformations est incertain. Quelle convivance se créera entre ces habitants modestes et pluriels et les nouveaux venus, employés ou cadres ?

Tous les citadins qui se croisent à La Plaine-Saint-Denis subissent les effets de logiques contradictoires : pression foncière de la proximité de Paris, logique économique du développement du secteur tertiaire, logique sociale de l’appartenance à un des départements les plus populaires de France, logique politique d’une gouvernance par une communauté d’agglomération. Les heurts entre ces différentes logiques se révèlent autour des chantiers en cours :

- Le territoire parviendra-t-il à trouver une nouvelle cohérence ou son identité nouvelle lui sera-t-elle d’abord dictée par sa localisation aux portes de Paris ?

- Comment concilier l’enracinement de populations en parcours résidentiel et le maintien sur place de celles déjà présentes, avec des impératifs de développement économique ?

- Quelle urbanité se construira avec des populations soumises à des dynamiques résidentielles et professionnelles qu’elles ne maîtrisent pas, pour la plupart ?

- Quelle gouvernance inventer et quelle légitimité démocratique lui donner ?

Une expérience « grandeur nature »

Ces questions ne se posent pas selon la même temporalité et le numéro hors-série de Projet voudrait indiquer le chemin déjà parcouru : certes, le territoire demeure fragmenté physiquement et socialement – la ville se reconstruit sur la ville – mais ses principales fonctions ont été progressivement reconjuguées dans un projet urbain pragmatique et cohérent. Une autre urbanité reste à inventer entre des populations très mobiles : mobilités choisies par les nouveaux habitants, subies par ceux qui doivent partir, quotidiennes pour les salariés. Dans le cadre de la loi sur les communautés d’agglomération, un chantier s’est ouvert pour trouver les principes d’une gouvernance qui articule le bon niveau de représentation des citoyens et celui de l’intervention publique.

Ces deux derniers chantiers ne seront pas menés à bien indépendamment l’un de l’autre. Les élus l’ont bien compris quand ils ont lancé dès 1986 une « démarche quartier » à La Plaine. Ils pouvaient s’appuyer à l’époque sur une base militante importante, formée d’habitants anciens ouvriers, mobilisés pour la défense de l’emploi et pour la couverture de l’autoroute, dont il fallait réorienter l’énergie. Mais au moment où la population est en train de doubler, composée pour une part de propriétaires, qui ne sont pas tous occupants, et de locataires encore très mobiles, il faudra trouver les nouvelles formes d’une démocratie de proximité [5]. Les outils existent, conseils de quartier et conseil de développement [6], il s’agit de les formaliser, de leur permettre de travailler ensemble, de conjuguer les différentes échelles. Il s’agit de donner encore une possibilité aux salariés (près de 45 000) [7] présents quotidiennement à La Plaine de faire entendre leur voix, ce qui bouleverse les canons de la démocratie participative, qui privilégie presque uniquement les habitants, dans la nostalgie d’une démocratie directe.

Mais la réussite de ces deux chantiers dépend grandement des résultats obtenus sur les deux précédents. Les fonctions de la ville, celles de l’habiter, du travailler et du vivre ensemble, ont été patiemment reconjuguées. Mais les équilibres demeurent précaires. Dans un climat de crise, une pénurie de logements très sociaux fera peser sur les populations en difficulté des tensions d’autant plus insupportables qu’elles risquent de s’exprimer dans l’indifférence des nouveaux arrivés et en contradiction avec les promesses des élus [8]. Quand s’annonce une ouverture de la carte scolaire, la pénurie de places dans les écoles primaires ou les collèges, pourrait inciter les parents à chercher ailleurs au détriment du vivre ensemble des futures générations [9]. Enfin, la vie associative ne se renforcera que dans des espaces où tous peuvent se rencontrer concrètement alors même que certains équipements subissent des retards ou s’avèrent déjà trop petits.

Sur chacun de ces quatre chantiers, La Plaine est à un carrefour. En étudiant les tenants et les aboutissants d’une expérience « grandeur nature », Projet fait l’hypothèse qu’elle représente un lieu exemplaire d’expérimentation sociale et urbaine, concentrant les défis que rencontrent bien d’autres territoires de la petite couronne, ou d’autres projets de ville. En centrant son regard sur la Plaine-Saint-Denis, le Ceras propose d’évaluer comment ces « contradictions métropolitaines » [10] pourront se résoudre localement et comment une expérience locale éclaire un débat plus large.

Chercheurs et acteurs

Présent sur la Zac de la Montjoie, le Centre de recherche et d’action sociales (Ceras) est ainsi devenu, à sa manière, un des « récitants » du projet urbain. Son expérience à une autre échelle et son indépendance peuvent lui donner un recul critique, soucieux de resituer les enjeux. Sa localisation l’oblige à une proximité attentive, nourrie d’une approche bienveillante. Aussi bien le numéro hors-série de Projet se présente-t-il comme un exercice d’observation participante, appelant la confrontation de chercheurs de disciplines diverses et d’acteurs professionnels. Un séminaire de recherche a été l’occasion d’actualiser les études universitaires disponibles et de préciser le périmètre d’enquêtes complémentaires. Leurs orientations puis leurs objectifs ont été discutés avec des acteurs présents sur le terrain. Plusieurs dizaines d’entretiens ont été réalisés en 2007-2008. Celui du Président de Plaine commune est intégralement publié [11] et le débat entre les maires alors en place de Saint-Denis, d’Aubervilliers et l’adjoint au maire de Paris pour les relations avec les collectivités territoriales d’Ile-de-France est retranscrit sous forme de table ronde [12]. L’enjeu est de comprendre comment le travail du politique, porté d’abord par les élus, devient l’affaire de tous [13].

Ainsi ce numéro hors-série propose-t-il aux habitants, aux salariés et aux multiples partenaires de La Plaine une image, des repères et des questions pour l’avenir de ce territoire. Il a ouvert un débat et entend bien le poursuivre dans la revue Projet et sur le site du Ceras. Mais, plus largement, en discutant les tenants et les aboutissants d’une expérience originale de gouvernance, Projet cherche à éclairer tous ses lecteurs, en particulier ceux qui oeuvrent au quotidien pour réinventer la ville. Déjà, à l’occasion des élections municipales, le numéro 303, qui s’était interrogé sur les relations entre les mondes populaires et des équipes municipales de gauche, avait mis en débat les transformations vécues à La Plaine-Saint-Denis et dans Les Hauts de Garonne. Une réflexion sur l’émergence de la vie associative sur ce territoire sera comparée à d’autres expériences. Ainsi, Projet n’invite pas seulement à « penser globalement pour agir localement », mais la revue suggère une « hybridation » de pensée et d’action. Cette chronique urbaine à poursuivre, à partir d’autres horizons, pourra en être un des lieux.


1 / Martine Liotard, « Parmi les pôles de développement franciliens » , Projet HS avril 2008.
2 / Hervé Vieillard-Baron, « Un lieu chargé d’histoire » , Projet HS avril 2008.
3 / Jacques Grossard et Danièle Vigier, « Projet urbain et cohérence territoriale » , Projet HS avril 2008.
4 / 9 000 habitants environ en 1999. Voir Hervé Vieillard-Baron, op. cit , p. 17. Voir aussi Natacha Lillo, « Coexistence des migrants » , Projet HS avril 2008.
5 / Marie Hélène Bacqué, « Démocratie de proximité » , Projet HS avril 2008.
6 / Françoise Terrel-Salmon, « Participer, conseil de quartier, conseil de développement », Projet HS avril 2008.
7 / Données provisoires du recensement de 2004, Hervé Vieillard-Baron, op. cit ., note 7.
8 / Christine Bellavoine, « La diversité sociale, défi pour l’action publique ? » , Projet HS avril 2008.
9 / Anne Furst, « De l’évidence d’un collège à La Plaine » , Projet HS avril 2008.
10 / Daniel Béhar, « Les contradictions métropolitaines » , Projet HS avril 2008.
11 / Patrick Braouezec, « Redéploiement du politique » , Projet HS avril 2008.
12 / Patrick Beaudet, Francis Dubrac, Pierre Mansat, Didier Paillard, « Au cœur de la proche couronne » , Projet HS avril 2008.
13 / Bertrand Hériard Dubreuil, « Construire un monde commun », Projet HS avril 2008.


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