Nous l’avons déjà souligné : la crise des dettes publiques européennes risque fort de se terminer par le défaut souverain d’un ou de plusieurs pays de la zone, puis par leur sortie de l’euro. La sortie de l’euro est une conséquence logique du défaut sur la dette publique : en effet, un pays qui ne peut plus honorer une partie de ses dettes est banni pour plusieurs années des marchés financiers, et a peu de chance de continuer à recevoir des aides financières européennes. Il ne lui reste plus, alors, qu’à utiliser la planche à billets pour payer ses fonctionnaires – ce qu’interdit l’article 123 du traité de Lisbonne. En outre, pour un pays comme la Grèce, sortir de l’euro permettrait de dévaluer la drachme à la hauteur de la santé réelle du pays.

Que l’Allemagne soit réticente à financer les déficits grecs ou espagnols peut se comprendre. Depuis vingt ans, les classes moyennes allemandes sont engagées dans un vaste effort de rigueur : d’abord pour cause de réunification, ensuite en vue de maintenir la compétitivité de leur industrie. En sorte que leur pouvoir d’achat a diminué depuis quinze ans. Elles ne peuvent qu’être très sensibles au discours démagogique d’Angela Merkel sur le thème de ceux qui, en Europe, « ne travaillent pas assez ».

Comment leur expliquer que l’introduction des pays méditerranéens dans l’euro a permis de conserver celui-ci à un niveau qui favorisait les exportations allemandes ? Que les exportations allemandes vers l’Asie s’épuisent, et que l’Allemagne aura de plus en plus besoin du marché méditerranéen ? Et, enfin, que les déficits des pays fragiles sont en partie liés à l’austérité des ménages allemands ? Car, dans une économie européenne où 70 % des échanges commerciaux se font à l’intérieur de la zone euro, les excédents commerciaux allemands nourrissent mécaniquement les déficits des autres pays (y compris le nôtre). Du coup, il est très difficile, sinon impossible, à des petits pays comme la Grèce, le Portugal ou l’Irlande d’espérer rattraper leur retard industriel et commercial vis-à-vis du géant allemand. Et la concurrence internationale des pays émergents rend cette « transition » encore plus difficile. On comprend que l’Irlande et l’Espagne aient cédé au mirage d’une croissance à crédit que leur promettaient les banques, et qu’Athènes ait osé maquiller ses comptes publics, avec l’aide de Goldman Sachs, pour donner à croire qu’elle satisfaisait aux critères de Maastricht lors de son entrée dans la zone euro en 2001.

Si les autorités européennes ont, à l’époque, fermé les yeux sur le maquillage grec, pourtant dénoncé par l’institut Eurostat, c’est parce qu’elles ont fait le pari qu’une monnaie unique contraindrait les pays moins industrialisés à « converger » vers ceux qui le sont davantage. Ce pari, à l’évidence, est perdu. Il faudra plusieurs décennies et un changement complet de politique commerciale de l’Allemagne pour que ces pays puissent espérer combler leur différentiel de compétitivité avec elle.

Il y a, cependant, une alternative au naufrage de la zone euro : profiter de la révision des traités européens, en 2013, pour substituer à l’actuelle monnaie unique un euro comme monnaie commune. De quoi s’agit-il ? Nos échanges internationaux hors de la zone euro seraient toujours libellés en euro mais nos échanges intra-zone seraient libellés dans la monnaie nationale de chacun. Des taux de change fixes, à l’intérieur de la zone, seraient politiquement négociés et ajustés à intervalles réguliers. Cela permettrait aux pays « fragiles » de pratiquer des dévaluations compétitives en vue d’éviter l’effondrement. L’Allemagne ne veut pas entendre parler de cette proposition, pourtant déjà ancienne, parce qu’elle perdrait aussitôt une partie de son avantage concurrentiel – y compris sur la France.

Voilà, pourtant, une alternative crédible à la tentation du repli sur une mini-zone euro, réduite aux sept ou huit pays qui ne souffrent pas outre-mesure (pour l’instant) de surendettement public. Et un moyen de ne pas nous résigner, tout bonnement, à abandonner nos amis « fragiles » – la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne – au sort de villégiatures pour touristes chinois ou de paradis fiscaux. Car, en l’absence d’infrastructure industrielle et commerciale compétitive, que leur restera-t-il, sinon la stratégie de survie irlandaise qui consiste à se transformer en paradis fiscal pour attirer les investisseurs ?

Une zone euro comme monnaie commune constitue-t-elle une alternative réaliste à l’actuelle « discipline des marchés » comme à l’austérité budgétaire du pacte de l’euro voulu par Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ? Elle obligerait nos pays à contrôler les mouvements de capitaux au sein de la zone et à se « parler » pour fixer ensemble les parités des monnaies nationales internes à la zone. En effet, réintroduire des taux de change entièrement flexibles serait livrer l’ensemble de la zone aux caprices irrationnels des marchés. Il conviendrait donc que les pays européens s’assoient régulièrement autour de la table des négociations pour ajuster des taux de change fixes internes à la zone euro, éventuellement en échange de politiques de consolidation budgétaire. Cela voudrait-il dire revenir à une forme de « guerre des dévaluations » entre Européens ? Non, cela reviendrait à substituer la parole de la négociation aux armes commerciales. Nous nous pratiquons déjà une « guerre concurrentielle » – à armes très inégales, les 45 % de jeunes Espagnols actuellement au chômage en savent quelque chose. Et la conservation de l’euro comme monnaie d’échange à l’extérieur de la zone permettrait de garder un aiguillon pour la compétitivité commerciale de l’Europe tournée vers l’extérieur.

Cet article a été publié dans La Croix, le 11 juillet 2011.

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