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Croissance, nouvelles infrastructures, réformes politiques… Erdogan aurait-il trop bien réussi ? Les milliers de jeunes dans la rue revendiquent aujourd’hui la liberté de vivre comme ils l’entendent. Une aspiration qui heurte de front l’autoritarisme du pouvoir en place.

Depuis début juin, la Turquie est secouée par des manifestations. Le mouvement a débuté fin mai à Istanbul. Son but ? Préserver le parc Gezi situé près de la très symbolique place Taksim, lieu de toutes les manifestions de grande envergure. Après une répression policière particulièrement féroce, ce mouvement s’est étendu à de nombreuses villes. Ceux qui manifestent sont en général jeunes, même si tous les âges sont représentés, et ils appartiennent plutôt aux classes moyennes et éduquées de la société. S’agit-il d’une révolution, d’un « printemps turc », ou d’un « Mai-68 alla turca » ?

Contrairement à ce que certains médias étrangers affirment parfois, il ne s’agit pas d’une lutte entre « islamistes » et « laïques », mais d’abord de l’affrontement de deux visions de la vie sociale et politique. On a d’une part la vision autoritariste du pouvoir en place, plus spécialement celle du Premier ministre, qui entend dicter sa volonté dans de multiples domaines, et d’autre part celle, pluraliste, de citoyens qui cherchent à faire entendre leur voix.

La tradition autoritaire turque

En dehors de la personnalité même du Premier ministre, l’autoritarisme, en Turquie, a deux origines principales. La première remonte au début de la République, dont les dirigeants se sont toujours pensés comme les « éducateurs du peuple », réformant la société par le haut. Le pouvoir actuel, personnalisé par le Premier ministre Erdogan, ne fait que s’inscrire dans cette dynamique à partir d’une autre idéologie : le laïcisme élitiste a été remplacé par un conservatisme populiste. Donnant l’impression de savoir ce qui est le meilleur pour les gens, il intervient à temps et à contretemps en pater familias dans tous les domaines de la vie. Il leur dit combien ils doivent avoir d’enfants (trois minimum en cette crise démographique que commence à vivre la Turquie), ce qu’ils doivent manger (du pain complet) et boire (la boisson nationale, l’ayran, à base de yaourt, plutôt que le raki et l’alcool en général[1]), comment les séries télévisées doivent parler de l’histoire turque (nos ancêtres ottomans ne passaient pas leur temps dans des harems mais sur leur cheval, à la guerre), quels sont les critères esthétiques d’un monument public (par exemple la supposée « laideur » d’une statue célébrant la réconciliation entre Turcs et Arméniens, déposée à la suite de sa déclaration), etc.

Cet autoritarisme trouve aussi son appui dans un conservatisme qui touche la plupart des couches sociales et culturelles… mais peut-être moins les plus jeunes générations. Ce conservatisme a trois caractéristiques majeures. Primo, une révérence vis-à-vis de l’autorité : en Turquie, on aime les hommes « forts » et le Premier ministre en est un. Secundo, un amour de l’ordre marqué par une hiérarchisation dans la vie sociale (dans la famille, à l’école, à l’armée). En l’absence de hiérarchie claire, c’est la loi du plus fort qui prend le relais (elle est particulièrement évidente dans la difficulté à « négocier » dans les relations sociales). Cette loi est d’ailleurs appliquée par le Premier ministre pour qui « démocratie » signifie « démocratie majoritaire » plutôt que « démocratie pluraliste » : puisqu’il a été élu avec près de 50% des voix, ce qu’il veut et ce que le peuple veut ne font qu’un. Il s’identifie à la nation, qui doit être « unie » derrière lui. À quoi les jeunes répondent : « Il y a cinquante autres pour cent qui ont droit eux aussi à la parole ». Tertio, une éthique de l’honneur. Le Premier ministre ne recule devant rien pour protéger le sien, il réagit au quart de tour à tout ce qui remettrait en question son statut ou son autorité, se servant de sa verve légendaire et d’un pouvoir qui connaît peu de limites. Aux quasi-injures qu’il leur adresse, les manifestants ont répondu par l’humour, tournant en ridicule son conservatisme. Le Premier ministre les traite de « çapulcu », c’est-à-dire de « vandales » ? Ils s’en revendiquent, anglicisant le terme et en faisant des chansons (« Everyday I am çapuling ! »). La police les déloge de la place Taksim à coup de gaz lacrymogènes ? Le lendemain, ils dressent de grandes affiches : « Bize gazi verdiniz » (« Vous nous avez gazés »), jouant sur les mots Gezi (nom du parc où ils manifestent, qui signifie promenade) et gaz.

Choc culturel et contrôle de l’espace public

On assiste à un dialogue de sourds. Car le Premier ministre ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre, ces jeunes qui se moquent de l’autorité, qui considèrent qu’ils ont « droit » à la parole, quand les autorités ne sont prêtes, éventuellement, qu’à le leur concéder... Le Premier ministre demande aux parents de ces « jeunes » de les ramener à la maison, comme si à leur âge et avec leurs responsabilités, ils devaient encore obéir comme des enfants. Il ne comprend ni leur langage, ni leur culture, qui ne sont peut-être pas (encore ?) ceux des enfants de ses admirateurs dans les strates conservatrices de la société. Peut-être y a-t-il un peu de Mai-68 dans l’air…

Ce que les jeunes revendiquent, c’est bien, d’abord, le droit à la parole et un espace pour l’exprimer. Comme le dit la sociologue turque Nilüfer Göle, la place Taksim et le parc Gezi ont été une incarnation « physique » de cet espace public. Mais pour le Premier ministre, une place est un lieu de chaos potentiel qu’il s’agit de « discipliner ». Pour cela, quoi de mieux qu’un centre commercial (ils surabondent déjà à Istanbul) : la domestication par le capitalisme ! Se confrontent aussi deux visions de la « modernisation » d’une Turquie en croissance : « dubaïsation » ou réhabilitation de l’espace urbain, au sein d’une politique de grands travaux pour soutenir l’économie. Mais les jeunes entendent aussi défendre leur mode de vie et de socialisation dans cet espace (par exemple : le retour des terrasses de café dont beaucoup ont été supprimées il y a trois ans).

L’une des originalités de ce mouvement est de regrouper des gens très divers idéologiquement (même s’ils appartiennent surtout aux classes éduquées et aisées) : groupuscules écologistes, « musulmans anticapitalistes », membres de l’extrême gauche et activistes kurdes voisinant avec une majorité qui ne se revendique d’aucune idéologie. Ils sont fatigués de l’autoritarisme ambiant et l’affaire du « Parc Gezi » est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Et tout ce monde-là s’entend à merveille, semble-t-il. On a pu voir des nationalistes porter secours à des défenseurs du mouvement kurde, des gauchistes aider des jeunes filles voilées, des supporters de clubs de football rivaux manifester main dans la main. Serait-ce le signe du début d’un processus d’inclusion dans une société divisée en strates qui ne se parlent pas ? S’ils protestent contre le gouvernement AKP (Parti pour la justice et le développement au pouvoir depuis 2002), et plus spécialement contre le Premier ministre, ils ne se mettent pas sous les ailes du principal parti d’opposition, le CHP kémaliste[2]. Celui-ci n’avait rien vu venir et, traversé par des divisions internes, il est en dehors du débat (même s’il a parfois cherché à récupérer le mouvement). Mais si l’AKP représente près de 50% des voix, comment les autres se feront-ils entendre ? En dehors de la vie politique classique, il ne reste que l’espace public.

Au moment où CNN International diffusait en direct les rassemblements et la répression policière, CNN Türk présentait un documentaire sur les pingouins, devenus l’un des emblèmes des manifestants !


Dans ce contexte, comment se comportent les médias ? Les événements ont révélé combien l’autocensure jouait à plein et comment le Premier ministre avait réussi à les domestiquer – ce qu’il n’a pas, pour l’heure, réalisé avec les réseaux sociaux. Au début des manifestations, au cœur de l’action, plusieurs grandes chaînes diffusaient des fictions ou des documentaires. Exemple le plus frappant : au moment même où CNN International diffusait en direct les rassemblements et la répression policière, CNN Türk présentait un documentaire sur les pingouins... qui sont, du coup, devenus un des emblèmes des manifestants ! Mais comme la société et les médias sont extrêmement polarisés, les informations sont quasiment contradictoires. Les médias proches du gouvernement affirment que les manifestants sont manipulés par l’étranger, qu’ils agressent des jeunes filles voilées, qu’ils rentrent chaussés et avec de l’alcool dans les mosquées, qu’ils s’attaquent avec violence aux forces de police (des groupes marginaux d’extrême gauche en effet ont parfois profité du mouvement, rappelant peut-être aux yeux du pouvoir l’instabilité des années 1970). Les médias libéraux ou proches de l’opposition, au contraire, défendent les revendications des manifestants et soulignent les méthodes parfois violentes des forces de police.

En réalité, pour qui s’y serait promené durant les deux premières semaines de juin (en tout cas avant son évacuation forcée du 15 juin), le parc Gezi ressemblait à un festival pop assez folklorique. La vie quotidienne y était remarquablement organisée (collecte des ordures, services de soins, etc.). En dehors des parcs et des places des grandes villes, dans certains quartiers, ceux qui souhaitaient exprimer leurs opinions sans risquer d’être « gazés » klaxonnaient ou frappaient sur des casseroles, comme au temps des coups militaires. Et quand le Premier ministre a répliqué : « Casserole et poêle, c’est la même rengaine », ses propos ont été rapidement transformés en une chanson pleine d’humour. On ne saurait trop en recommander l’écoute pour comprendre l’état d’esprit de la majorité[3].

Un Premier ministre qui a trop bien réussi…

Pour autant, on se gardera d’oublier que, sous la houlette de Recep Tayyip Erdogan, le gouvernement a opéré de remarquables transformations dans le pays depuis 2002. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a gagné par trois fois les élections, avec un nombre croissant de voix. L’économie a connu une croissance moyenne de 5%, la Turquie est entrée en négociations – certes difficiles –avec l’Union européenne, une politique étrangère ambitieuse s’est affirmée, les infrastructures ont été développées, des réformes politiques ont été engagées, ainsi que des initiatives en faveur de plusieurs groupes minoritaires, à commencer par les Kurdes. Malheureusement, il semble que fort de ces réussites, Erdogan ne laisse plus place à la critique et a éliminé la quasi-totalité des instances de contrôle. Si quelques-uns au sein du parti, ne partagent pas l’approche autoritariste du Premier ministre, bien peu osent lui tenir tête : à la mi-juin, la plupart des personnalités se sont regroupées derrière lui comme un seul homme. S’il lui arrive d’être politiquement en difficulté, il choisit de polariser la société pour rassembler toutes les troupes autour de lui, à n’importe quel prix. Ainsi, dans ses discours de la mi-juin, à Ankara et à Istanbul, lors de « meetings pour le respect de la volonté nationale », il proclame devant des milliers de personnes qui boivent ses paroles qu’il ne saurait tendre la main à ceux qui lui donnent un coup de poing. L’art de la négociation n’est pas la chose la mieux partagée dans ce pays, et certainement pas par son Premier ministre. Le danger est ici la radicalisation de la population.

Il faut se souvenir que si le parti a si bien réussi, c’est une réussite assez récente (2002). Le dernier coup d’État, relativement « soft » comparé aux précédents (mobilisant les institutions, les milieux d’affaire et les médias, avec une présence publique très discrète de l’armée), a eu lieu en 1997 : il s’était traduit par le renversement du gouvernement d’Erbakan et une série de réformes « anti-islamistes ». À ses débuts, l’AKP a dû faire face, lui aussi, à des intimidations sérieuses de la part de l’armée, spécialement en 2007 à la veille de l’élection d’Abdullah Gül comme président[4]. Le parti a failli être dissous par la Cour constitutionnelle, pour cause d’« activités anti laïques » en 2008. On peut donc comprendre que l’AKP et son Premier ministre, après avoir mis au pas les institutions, s’appuient sur « le pouvoir de la rue », qui le lui rend bien. Mais, il tend à considérer toute opposition à son gouvernement « démocratiquement élu » comme illégitime. Et ses supporters surfent sur ce thème lorsqu’ils brandissent des pancartes disant : « Vous avez pendu Menderes, vous avez empoisonné Özal, nous ne vous laisserons pas manger Erdogan »[5]. Or, pour les jeunes manifestants, tout cela c’est du passé ! Ils n’ont pas la mémoire vivante des coups d’État. Ils veulent une démocratie moderne et pluraliste. Erdogan a changé la Turquie mais n’a pas changé avec elle…

Erdogan a changé la Turquie mais n’a pas changé avec elle…


Les médias internationaux se sont focalisés sur les opposants, mais le Premier ministre garde de nombreux partisans. Il suffit de parler aux chauffeurs de taxi pour l’entendre (les manifestants sont « des activistes, des terroristes » qui veulent « diviser le pays » « avec le soutien de forces étrangères »). La Turquie est un pays extrêmement polarisé, Erdogan a réellement favorisé un processus de démocratisation en rétablissant la primauté du politique sur l’armée et en permettant à toute une partie de la société qui se sentait méprisée et n’avait pas droit à la parole, d’émerger sur les plans politique, économique et culturel. Mais il s’est arrêté en route. La Turquie a besoin aujourd’hui d’hommes (ou de femmes) à l’écoute de tous les citoyens, de rassembleurs qui aideront cette société divisée à soigner ses blessures, permettant au pays d’accéder à une démocratie mûre et pluraliste, chérissant sa diversité, non seulement en paroles mais aussi en actes. C’est seulement ainsi que la Turquie deviendra le « pays modèle » qu’elle rêve d’être, pour ses voisins et pour le monde entier. Recep Tayyip Erdogan a su faire preuve de pragmatisme dans le passé, relèvera-t-il ce défi ? Ses derniers discours et les interventions policières musclées de la mi-juin ne le laissent guère présager. Osons espérer pourtant que l’humour l’emportera sur la violence.

Ankara, le 17 juin 2013



[1] Une loi restreint la vente et la consommation publique d’alcool « pour raison de santé publique ».

[2] Le kémalisme a été fondé selon les principes de Kemal Atatürk (1881-1938), premier président de la République de Turquie : républicanisme, populisme, laïcité, révolutionarisme, étatisme, nationalisme [NDLR].

[3] Voir le clip « Tencere tava havasi », interprété par les Kardeş Türküler, avec sous titres en anglais, sur YouTube.

[4] Affaire de l’« e-mémorandum » de l’État-major sur son site internet.

[5] Adnan Menderes, premier dirigeant démocratiquement élu en Turquie, a été pendu après le coup d’État de 1960. Turgut Özal, Premier ministre puis président de la Turquie (se présentant comme l’héritier de Menderes et dont Erdogan se revendique), est mort en 1993. Officiellement, il s’agissait d’une crise cardiaque ; selon les milieux conservateurs, il aurait été empoisonné.

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