Entretien – Après le temps de la « participation », voici venu celui du « pouvoir d’agir ». Comment remettre les personnes en mouvement et leur faire prendre conscience qu’elles peuvent impulser le changement ?

À quel moment de votre parcours professionnel la notion de pouvoir d’agir s’est-elle imposée à vous ?

Yann Le Bossé - En 1989, j’étais en doctorat de psychologie et j’ai été interpellé par le fait que l’on ne tenait pas compte de l’influence de l’environnement dans la prise en charge des personnes. Tout se passait comme si on demandait aux gens de s’adapter à une société que l’on savait pathogène. C’est en cherchant à concilier changements personnels et changements structurels que j’ai découvert la psychologie communautaire et l’empowerment.

Quand parle-t-on d’empowerment, de community organizing ou de développement du pouvoir d’agir ou « DPA » ?

Yann Le Bossé - Il y a des différences majeures entre ces approches. On parle d’empowerment lorsque l’on crée les conditions d’acquisition d’un pouvoir en général. Une augmentation du montant des allocations familiales peut être considérée comme de l’empowerment, car elle permet d’augmenter le pouvoir d’achat des familles concernées. Si une entreprise délègue des responsabilités aux cadres intermédiaires, c’est aussi de l’empowerment. Mais on ne tient pas compte de la spécificité de chaque personne. Avec le développement du pouvoir d’agir (DPA), il s’agit d’acquérir du pouvoir sur ce qui est important pour soi, ses proches ou la collectivité à laquelle on s’identifie. Le community organizing est une sorte de développement du pouvoir d’agir collectif. C’est très efficace pour un groupe, mais cela ne prend pas en compte les problèmes individuels. Dans ce cas de figure, ce qui nous est commun ne concerne qu’une partie de ce qui me préoccupe, moi. Face à une volonté de changement structurel, il faut souvent lutter collectivement. Avec un groupe de personnes sans domicile fixe par exemple, le community organizing pourra permettre de s’attaquer au problème du logement, mais pas aux conséquences de cette itinérance sur la vie de chacun. Certaines personnes très militantes peuvent être en difficulté car leurs aspirations personnelles ne sont pas prises en considération. L’action collective leur fait du bien, mais elle ne suffit pas à résoudre les difficultés rencontrées par ailleurs.

La participation ferait-elle alors partie du développement du pouvoir d’agir ?

Y. Le Bossé - Étymologiquement, « participer » signifie prendre part à quelque chose. La participation peut être prescrite, suscitée, soutenue ou encouragée, mais ce n’est pas une vertu en soi ! Pendant la Seconde Guerre mondiale, les collaborateurs « participaient », eux aussi, au système nazi.

« La participation peut être prescrite, suscitée, soutenue ou encouragée, mais ce n’est pas une vertu en soi ! »


Les raisons pour lesquelles nous faisons « partie de » peuvent être multiples. La participation des personnes peut très bien se faire par injonction. Lorsque Pôle emploi demande à un chômeur de participer à un stage d’insertion, il n’a pas vraiment le choix, il est obligé de le faire. Lorsque des professionnels réclament la participation des personnes concernées par une question précise, c’est souvent une forme de responsabilisation cachée : « Vous devez faire partie de la décision. »

On peut aussi participer tout en se dégradant personnellement. Au Royaume-Uni, une étude a été faite auprès de parents d’enfants sous mandat de la protection de la jeunesse. On y examinait les impacts de la participation des parents à la prise de décision. Cette participation prenait la forme d’une intégration au sein de comités, avec des piles de lectures préalables, une contribution formelle très encadrée et le recours à un langage technique hermétique. On les a donc mis en situation d’échec parce qu’on attendait d’eux qu’ils participent à la manière des professionnels et en se soumettant aux codes de l’institution. Si l’idée était plutôt généreuse, elle s’est traduite par des pratiques malheureuses !

La participation en soi n’est donc qu’un mode de fonctionnement. Suzan Rifkin a développé une grille d’évaluation de la participation qui va de la simple présence à une prise en charge totale de l’organisation. Entre ces deux extrémités, il existe toute une déclinaison de types de participation.

Dans un article où vous présentez le pouvoir d’agir, l’action est présentée comme une nécessité existentielle, au sens où l’entend Hannah Arendt, c’est-à-dire une caractéristique fondamentale de la condition humaine. En quoi l’action est-elle si existentielle ?

Y. Le Bossé - Dans La condition de l’homme moderne, Hannah Arendt distingue trois types d’action : la survie (se nourrir pour assurer sa condition humaine), la créativité (l’expression), l’échange (les interactions entre les individus). Elle considère que seuls ceux qui participent à la régulation des rapports sociaux sont réellement acteurs de la société.

Pour Paul Ricœur[1],  la reconnaissance passe par trois vecteurs : à mes propres yeux (j’ai une valeur que je reconnais moi-même), aux yeux des autres (qui me confirment que j’ai une valeur), aux yeux du tiers absent (j’ai le sentiment d’avoir une place dans la société). Ce besoin de reconnaissance est existentiel parce que, sans cela, je ne peux pas m’assurer que je suis moi-même comme un autre, ni que j’ai la même valeur que ceux qui m’entourent. Cela renvoie au sentiment de dignité. L’homme se sent pleinement exister lorsque son action a une efficacité sur le monde. Si je ne peux pas vérifier ma capacité à passer à l’action, j’ai un doute sur ma valeur. Et l’incapacité à agir sera source de grandes souffrances.

Qu’est-ce que notre société a à gagner à développer le pouvoir d’agir des personnes en situation d’exclusion ?

Y. Le Bossé - L’intérêt majeur est de permettre à ces personnes de devenir actrices de leur vie. En s’appuyant sur ce processus, elles apprennent à agir par elles-mêmes pour leur épanouissement. Lorsque l’on est en situation d’exclusion ou de grande précarité, on est tenté d’arrêter de bouger pour éviter les échecs. Mais cela crée, malgré tout, énormément de souffrances. D’après Spinoza[2], nous sommes faits pour nous développer, croître et nous épanouir. Avec le développement du pouvoir d’agir, il s’agit de permettre aux gens d’être créateurs de leur vie, d’agir sur le monde avec confiance et créativité. Si les conditions sont réellement mises en place pour que la personne se relève et contribue à la société, à la hauteur de ses moyens, les besoins et les coûts de prise en charge pour la société baisseront considérablement.

Développer le pouvoir d’agir permet aussi de restaurer le sentiment de dignité des personnes : « Je suis capable, malgré tout ce que je pensais, et l’univers des possibles s’ouvre à nouveau devant moi. » En mettant les gens en situation de réussir, on peut les convaincre que la réussite est possible. Mais cela passe nécessairement par l’expérience. C’est d’ailleurs la puissance du pouvoir d’agir : on ne peut pas nier ce que l’on a réalisé ou réussi. Le constat de cette réussite pulvérise l’ancienne structure cognitive de la personne qui se pensait incapable de relever tel ou tel défi. Elle devient alors un véritable acteur de changement.

Dès lors, qu’avons-nous à perdre à ne pas développer le pouvoir d’agir des personnes ? Et qui aurait à y perdre ?

Y. Le Bossé - Il y a autant à perdre qu’à gagner. Pour les professionnels, développer le pouvoir d’agir signifie ne plus se considérer comme des sauveurs, des policiers ou des militants. Au contraire, ils doivent accepter de devenir des passeurs pour aider les personnes à surmonter un moment délicat de leur vie, sans porter de jugements relatifs à leur passé ou à leur futur.

Développer le pouvoir d’agir peut être très satisfaisant pour un travailleur social qui pourra soutenir plusieurs personnes à la fois, sans qu’elles attendent tout de lui. Son rôle ne consiste plus à prendre en charge la résolution des problèmes que rencontrent les personnes accompagnées (posture de sauveur), mais à créer les conditions pour que celles-ci puissent dépasser ou contourner les obstacles à leur épanouissement (posture de passeur).

Y a-t-il des cadres qui résistent à cette approche ?

Y. Le Bossé - En prison ou en centres fermés, où le cadre légal est limitant, je ne suis pas sûr que le développement du pouvoir d’agir puisse fonctionner pleinement. Face à des contraintes fortes, il sera plus compliqué d’avoir de vraies marges de manœuvre. Prenons l’exemple d’un agent de probation qui doit se prononcer sur l’avenir d’un détenu, sans nuire à la société ni au détenu. C’est une situation très aliénante, car il sera responsable de quelque chose dont il n’a pas la maîtrise : s’il souhaite faciliter la réinsertion d’un ex-détenu, il ne disposera pas forcément des ressources nécessaires pour y parvenir. Se voir confier une mission sans avoir les ressources pour l’honorer, c’est être placé en situation d’échec permanent.

Comment être un relais du pouvoir d’agir (« ni policier, ni sauveur, ni militant ») ? Comment se forme-t-on à ce travail de passeur ?

Y. Le Bossé - Depuis quinze ans, nous développons des formations[3] au cours desquelles les professionnels peuvent expérimenter le pouvoir d’agir dans leur propre vie. Le passage par l’expérience leur permet de comprendre comment aider quelqu’un à identifier ce qui est important pour lui. Nous partons d’un irritant récurrent présent dans leur vie quotidienne : quelque chose qui les dérange, qu’ils n’ont pas réussi à changer jusque-là. Cela peut être, tout simplement, leur relation avec un voisin bruyant ou encore une difficulté à débloquer une situation qui les préoccupe.

Quelles sont les préalables au passage à l’action ?

Y. Le Bossé - Tout d’abord, il faut définir le problème de la personne pour comprendre précisément ce qui l’empêche d’avancer et dépasser ses propres représentations. Si je pense que le problème est lié à l’autre (mon patron, mon conjoint, mon voisin…), je reste dans l’impuissance, puisque je ne peux pas agir sur l’autre, ce qui est très frustrant. En revanche, je peux identifier ce que je peux changer dans mon comportement. Nous sommes toujours dans des relations dynamiques : si je change, mon patron ou mon conjoint sera obligé de s’adapter à cette modification.

On peut être tenté de partir d’une définition théorique du problème, or il est essentiel de comprendre ce que ressent la personne ici et maintenant. Tout en ayant en tête que les professionnels aussi peuvent se faire une représentation fausse d’une situation. Lors d’un entretien, une personne disait qu’elle était en difficulté parce qu’elle était en cours de divorce. On pouvait spontanément imaginer que c’était les rapports avec son ex-conjoint qui étaient compliqués. En réalité, à ce moment-là, son problème majeur était beaucoup plus pratique : son ex était parti avec la voiture. Identifier ce qui fait souffrir l’autre n’est pas si simple. Et très souvent, les personnes accompagnées n’ont pas le problème qu’elles pensent avoir.

Une animatrice d’une maison de quartier me raconte un jour qu’elle est déçue parce que les jeunes de son centre ne sont pas venus à une activité qu’elle avait proposée. À ses yeux, c’était pourtant adapté à leur âge puisqu’elle voulait faire quelque chose autour de la musique rock. L’animatrice me confie que, décidément, les jeunes ne s’intéressent pas suffisamment à ce qui les entoure. En creusant un peu, elle réalise que personne ne leur a demandé leur avis. Or s’ils appréciaient effectivement la musique rock, ils n’étaient pas disponibles parce qu’ils avaient, à ce moment précis, un conflit à régler avec un autre groupe de jeunes.

Une fois le problème bien défini, quatre temps structurent la démarche : on commence par identifier clairement qui veut quoi, pourquoi et pour qui, ainsi que le contexte propre à chacun. On distingue les acteurs impliqués (ceux qui contribuent plus ou moins directement à la conduite de l’accompagnement mais qui n’ont pas à composer avec ses conséquences) des acteurs concernés (qui doivent composer avec les effets de la démarche de changement sur leur vie quotidienne).

Dans un deuxième temps, on négocie la définition de ce qui doit changer et les solutions envisageables avec les personnes concernées. Tenir compte de leur regard, cela signifie accepter de changer d’approche et de mode d’aide. Très souvent, des solutions financièrement réalisables et techniquement possibles ne sont pas acceptables pour les « bénéficiaires ». Mieux définir les besoins et les solutions pourra permettre d’avoir des solutions viables sur le long terme. En troisième lieu, nous travaillons sur « le pas proximal », c’est-à-dire le plus grand pas possible que peut faire la personne, dans la situation où elle se trouve, ici et maintenant. Une fois que l’on décide d’impulser le changement, on identifie les ressources mobilisables pour agir ici et maintenant. Ce n’est pas évident, car nous sommes habitués à obéir à des directives et non à identifier des marges de manœuvre.

Enfin, il s’agit de tirer les enseignements de ces différentes étapes : c’est la démarche d’action conscientisante. Qu’a-t-on appris de ce qui a été tenté ? La prise de conscience peut se faire à trois niveaux : collectif (je ne suis pas seul à vivre avec ce problème), social (j’identifie le lien entre la manière dont la société est organisée et mon problème) et politique (je reconnais la nécessité d’agir collectivement pour modifier les éléments structurels qui contribuent au problème).

Le développement du pouvoir d’agir est très ancré dans un contexte. Dans un souci d’efficacité, peut-on utiliser cette méthode à une échelle plus large ? Par exemple à l’échelle d’un pays, pour redéfinir un projet de société ?

Y. Le Bossé - Lorsqu’on entre dans une démarche collective, il faut avant tout définir une cible qui est effectivement commune. On cherche alors le plus petit dénominateur commun pour que tout le monde puisse s’y retrouver.

Dans des lieux d’expérimentation de l’approche, un travail expérimental est en cours avec des élus pour les aider à élargir leur champ de réflexion. Pour le moment, tous les choix restent très liés à leur possible impact électoral. L’objectif est donc de les aider à ne pas s’orienter uniquement vers des changements populaires. Mais la possibilité ou non d’une réélection teinte toujours la réflexion, c’est un invariant. Et pour le moment, ceux qui font la part des choses sont peu nombreux.

Dans le domaine social et dans le domaine associatif, on a affaire, de plus en plus, à des financements par projet, avec des exigences chiffrées et l’imposition d’un certain rythme, d’un agenda précis. Or le développement du pouvoir d’agir suppose de prendre le temps. Comment répondre à cela ?

Y. Le Bossé - Ce n’est effectivement pas simple, mais il est nécessaire de s’affranchir des façons habituelles de mesurer l’efficience ou des indicateurs grossiers de certains bailleurs. Par exemple, on demande aux chômeurs de longue durée de trouver un emploi dans les trois mois. Cela les place en situation d’échec, car ils sont trop éloignés du monde du travail et depuis trop longtemps. Il nous faut donc redéfinir les critères d’efficacité de ce genre de mesure. Plus les donneurs d’ordre imposent leurs propres indicateurs, moins l’évaluation des processus et de leurs effets est ajustée. Notre démarche est très empirique. Il faut avant tout que les personnes se remettent en mouvement.

Le fait de travailler sur le développement du pouvoir d’agit vous a-t-il déplacé en tant que professionnel ? De quelle manière ?

Y. Le Bossé - Lorsque j’ai démarré, j’étais professeur d’université. Je faisais des études abstraites pour définir des cibles et des objectifs théoriques. Au fil du temps, plusieurs personnes m’ont interpellé pour comprendre, concrètement, comment faire, mais je pensais que ce n’était pas à moi de leur montrer. Mon travail consistait à développer des connaissances, et non à être sur le terrain. Mais il n’existait pas d’espace de co-construction où les travaux universitaires étaient expérimentés au niveau pratique.

Au fil des rencontres et des discussions, j’ai peu à peu inversé mes priorités. Aujourd’hui, je suis toujours professeur d’université mais je participe d’abord à la conduite du changement  pour ensuite dégager des enseignements théoriques de cette démarche.

Propos recueillis en décembre 2017 par Aurore Chaillou et Anne de Mullenheim.


[1] Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance, Stock, 2004.

[2] Spinoza, Éthique, Éditions de l’Éclat, 2005 [1677, traduit du latin par Robert Misrahi].

[3] Côté français, voir les travaux et propositions de l’Association nationale pour le développement de l’approche DPA (www.andadpa.fr).

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