Pour redynamiser la démocratie, la ville d’Amiens a pendant six ans expérimenté la participation des habitants. É. Desjonquères, alors premier adjoint au maire, en charge de la démocratie locale, nous raconte cette aventure, qui s’est malheureusement terminée en 2014, quand une nouvelle équipe s’est installée à la mairie.

Mars 2008, une liste d’union de la gauche, qui laisse une place importante à la société civile (dont je fais partie), remporte les élections municipales. Le nouveau maire me nomme premier adjoint et me confie la mission de développer la démocratie participative. Je quitte alors mon poste de directeur du centre social et culturel d’Étouvie, un quartier prioritaire de la politique de la ville, pour m’engager, six années durant, dans un vaste projet de participation des habitants, dans l’esprit de ce qui m’animait au sein des centres sociaux. « Opter pour la démocratie, c’est pour les centres sociaux et socio-culturels, vouloir une société ouverte au débat et au partage du pouvoir » (Charte nationale des centres sociaux).

Mais en 2014, l’équipe municipale qui succède à la nôtre supprimera le service démocratie, abandonnant la plupart des dispositifs que nous avions mis en place. « Les élus décident des politiques publiques mais ils doivent prendre en compte les attentes des habitants. Nous devons rester à leur écoute en s’appuyant sur les comités de quartier [mis en place dans les années 1990] et en nous rendant sur le terrain », rappelle Nathalie Lavallard, 13e adjointe au maire, chargée de la démocratie locale.

Les premiers mois sont consacrés à convaincre l’équipe municipale de la nécessité de la participation des citoyens, puis à rencontrer les habitants des quartiers pour définir avec eux une charte de la démocratie pour Amiens. Avec le maire, nous donnons rendez-vous cinq samedis matin, sous chapiteau, afin d’échanger, avec tous ceux qui le souhaitent, sur ce que peut vouloir dire la participation des citoyens et sur la manière de la faire vivre à Amiens. Puis deux réunions de travail sont organisées avec des volontaires qui se sont manifestés lors de ces premiers rendez-vous.

Mais rapidement des rapports de force s’instaurent avec des acteurs associatifs qui revendiquent l’exclusivité de la participation et de la mobilisation des habitants. Certains élus trouvent d’ailleurs fort confortable de s’appuyer uniquement sur les associations. Mais ces associations sont-elles vraiment représentatives de la population ? Ne sont-elles pas parfois tentées de ne défendre que les intérêts d’un corps, d’un groupe ? Nous devons bien sûr travailler avec les corps intermédiaires ! Une association de cyclistes est tout à fait légitime dans les réflexions sur le plan de déplacement de la ville, mais est-ce suffisant ? Et si les associations peuvent participer à la mobilisation des citoyens et contribuer à relayer une réflexion collective, cela ne doit pas empêcher les élus de rencontrer eux-mêmes les citoyens et d’animer des temps de concertation. L’éloignement de la politique de nombreux citoyens, l’abstention aux élections, le regard souvent très critique vis-à-vis des élus nécessitent aussi de recréer un lien direct, sans remettre en cause l’expertise des associations.

Lors des premières réunions, les acteurs associatifs ont pris beaucoup de place, par habitude et parce qu’ils avaient déjà réfléchi au sujet. Ils ont laissé peu de place aux habitants moins familiers des prises de parole publique et qui n’avaient pas encore structuré leurs pensées sur le sujet. Dès lors, il m’est apparu nécessaire de prévoir des instances uniquement composées de citoyens, les « conseils d’habitants », pour favoriser la parole de ceux qui n’ont pas coutume de la prendre. Des associatifs ont proposé de créer une instance assurant la transmission entre les conseils d’habitants et le conseil municipal, selon un schéma pyramidal. Or il n’était pas pensable pour moi d’avoir un filtre. Aussi ai-je proposé un schéma en cercle, avec le conseil municipal au centre et trois instances nourrissant les élus de leurs réflexions : les conseils d’habitants, des coordinations associatives et un forum permanent regroupant toutes les réunions publiques et les concertations spécifiques, ouvertes à tous. Le dispositif, répondant à la loi de 2002 sur la démocratie de proximité, incluait quatre conseils d’habitants, comprenant chacun vingt-huit personnes tirées au sort pour un mandat de deux ans. J’ai toutefois dû céder sur la présence des élus aux réunions des conseils d’habitants (trois de la majorité et un de l’opposition), certains élus craignant une manipulation des citoyens par les animateurs des réunions (des agents municipaux recrutés à cet effet).

Le lendemain d’une réunion du conseil d’habitants sud, qui travaillait en deux groupes sur le tracé d’un futur tramway d’Amiens, on me présente les propositions des habitants. J’y retrouve, curieusement, deux tracés portés par ailleurs par les élus présents… Forts de leurs convictions et de leurs réflexions avancées sur ce tracé, ils ont naturellement fait partager aux habitants le résultat de leur travail… Au terme du premier mandat de deux ans, j’ai obtenu le retrait des élus. Le rôle d’animateur de ces séances est bien de laisser une place à chacun dans les processus de concertation. Mais ce métier est très récent et il est parfois difficile d’aller à l’encontre du travail des élus sur les différents dossiers.

Les membres des conseils d’habitants étaient tirés au sort. La même méthode a été utilisée pour mener des concertations (plan de déplacement urbain, contrat de ville…) à l’échelle de la ville et de l’agglomération. Pour ce tirage au sort, nous avons utilisé la liste électorale : la liste de l’engagement citoyen qui réunit les personnes individuellement. Ce choix a des failles, car il exclut les résidents étrangers hors Europe et tous ceux qui ne sont pas inscrits sur les listes électorales, notamment les moins de 18 ans. Pour ces derniers, nous avons constitué un conseil de la jeunesse. Concernant les résidents étrangers, j’ai proposé d’utiliser la liste des cartes de séjours, mais la préfecture a refusé. Nous avons donc procédé à un appel à candidatures, diffusé notamment auprès des associations actives avec les étrangers.

Nous savions qu’il était très difficile de faire venir les habitants. Nous avons donc décidé d’aller rencontrer ceux tirés au sort.


Nous savions, à partir d’expériences d’autres communes, qu’il était très difficile de faire venir les habitants. Nous avons donc décidé d’aller rencontrer ceux tirés au sort. Des binômes élu/technicien sont ainsi allés à leur rencontre, dans l’ordre du tirage, afin de les solliciter de vive voix. Une première surprise fut de découvrir que les listes électorales n’étaient pas à jour. Près de 40 % des personnes n’habitaient plus à l’adresse indiquée, particulièrement dans les quartiers populaires et parmi les jeunes qui avaient quitté le domicile familial tout en restant électeurs. Mais nous n’avons pas rencontré d’opposition à notre démarche. La quasi-totalité des gens contactés ont accepté d’intégrer les conseils d’habitants, à l’exception de personnes très âgées ou malades et d’actifs peu disponibles travaillant à Paris.

À la différence des réunions publiques, qui mobilisent plutôt des personnes âgées, de catégories supérieures et des hommes, le tirage au sort a permis une vraie diversité : des jeunes, des salariés, des chômeurs, très peu de militants associatifs. Les conseils d’habitants sont donc restés un espace privilégié de travail collectif avec des habitants « lambda ». Il était rare que je connaisse une personne tirée au sort, alors que pour les réunions, les ateliers ouverts, je pouvais identifier la plupart des présents. Le conseil d’habitants qui a le mieux fonctionné était celui du quartier nord, un quartier en politique de la ville.

Globalement, les personnes se sont senties honorées d’avoir été retenues pour éclairer les choix des élus, tout en s’interrogeant sur leurs capacités à influer sur les décisions. Sur la durée du mandat, le taux de participation aux réunions a été de 60 %, grâce à un important travail de mobilisation permanent effectué par les agents du service démocratie. Ce service, constitué en début de mandat, comprenait six agents formés à la participation et aux méthodes d’animation de réunions. La participation aux dispositifs de concertation a été différente selon les quartiers et les dispositifs.

Ces six années d’expérimentations nous ont permis d’établir des avis citoyens à destination des élus, sans aboutir cependant à des décisions véritablement portées par les conseils d’habitants. Car si les élus ont assez rapidement accepté d’entendre les avis de citoyens sur les dossiers qu’ils portaient, il a été beaucoup plus difficile d’associer les citoyens aux décisions – en raison, notamment, de la complexité des procédures de décision et des résistances de certains élus, qui estimaient que décider était leur rôle. Pour autant, l’impact des avis citoyens sur les décisions n’est sans doute pas négligeable.

Par ailleurs, je souhaitais être en interrogation permanente sur les dispositifs de concertation, afin d’inventer de nouvelles formes en fonction des sujets. À chaque fois, je me demandais s’il était intéressant de mener une concertation, comment mobiliser, quelles questions poser aux citoyens…. De nombreuses actions de concertation ont ainsi vu le jour à propos de l’implantation et de la conception de squares ludiques, de la réalisation d’un nouvel équipement aquatique, de la définition du contrat de ville, des orientations des futures zones d’aménagement concerté… Nous avons, en particulier, engagé une vaste réflexion autour du plan de déplacement urbain à l’échelle de la métropole.

À la première réunion, ouverte à tous, de nombreux acteurs associatifs étaient présents. Moins de 20 % des participants sont venus en voiture : beaucoup à bicyclette, certains à pied, quelques-uns en transport en commun. S’est manifesté un fort souhait d’aller vers des modes de déplacement alternatifs à la voiture. Mais il manquait le regard des automobilistes ! Nous avons donc organisé une conférence citoyenne avec des habitants d’Amiens Métropole, tirés au sort à partir des listes électorales. 60 personnes se sont réunies pour deux week-ends de travail collectif. Et 80 % d’entre elles sont venues en voiture. Nous pouvions alors leur demander : quelles seraient les conditions pour que vous changiez de mode de déplacement ? Il était fort intéressant, pour nous, élus, d’entendre des habitants de la métropole amiénoise nous exprimer leurs préoccupations, leurs difficultés et proposer des actions à mener pour une évolution des pratiques de déplacement. Comme quoi, il est important pour les élus d’ouvrir la concertation aux citoyens et de ne pas se contenter de l’avis des associations.

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