Non, un dollar, ce n’est pas un dollar. Entre 1998 et 2000, un petit groupe citoyen a soutenu un dialogue avec le ministère des Finances du Québec pour peser sur les finances publiques depuis le bas de l’échelle sociale. Car un dollar de plus pour une personne en situation de pauvreté n’équivaut pas à un dollar de plus pour une personne plus riche.

L’aventure commence à Québec, à l’automne 1997, à l’occasion d’un « parlement de la rue » d’un mois tenu par plusieurs organisations qui ont formé une coalition panquébécoise pour protester contre une réforme de l’aide sociale inacceptable et réclamer un programme d’élimination de la pauvreté sur dix ans. À la veille de la clôture de ce parlement populaire, bien couvert par les médias, la porte d’une des deux roulottes campées à proximité de l’Assemblée nationale du Québec s’ouvre sur une visite inattendue : Bernard Landry, ministre des Finances et vice-premier ministre, venu avec son équipe rencontrer ces parlementaires de la rue qui font la manchette des journaux. Il se retrouve devant la trentaine de personnes présentes en ce début d’après-midi, dont plusieurs sont en situation de pauvreté.

Malgré la surprise de cette visite, nous avons une carte dans notre manche. À la suite d’une mémorable « Nuit des taons qui piquent », qui, quelques mois plus tôt, a porté sur la justice dans l’économie, dans quelques associations de Québec membres de la coalition, nous rêvons d’un dialogue sur les finances publiques, « entre milliards et cennes noires[1] », autrement dit, entre des gens du ministère des Finances et des personnes en situation de pauvreté. Des lettres sont restées sans réponse et nous mettons le ministre au défi d’entreprendre un tel dialogue. À notre étonnement, il accepte : « Ce n’est pas souvent qu’on entend un point de vue comme le vôtre[2] ». Notre intuition est que tenter d’appréhender les chiffres et les concepts qui occupent l’actualité politique et économique depuis le bas de l’échelle des revenus et ses marges, avec des personnes qui en font l’expérience, contribuerait à les faire voir autrement. Nous découvrirons que cela peut même conduire à de l’innovation conceptuelle.

Le carrefour de savoirs sur les finances publiques

Le projet prend forme de façon distincte pendant qu’un collectif d’organisations se met en place pour donner suite à l’idée, validée lors du Parlement de la rue, d’une proposition de loi citoyenne vers un Québec sans pauvreté. Avec les quelques associations intéressées, nous allons accompagner un groupe d’une dizaine de personnes en situation de pauvreté pour préparer trois rencontres d’une journée avec des fonctionnaires préparant le budget du Québec. Ces rencontres – dont les comptes rendus seront approuvés de part et d’autre – permettront aux deux parties de se poser mutuellement les questions qui leur importent. Il nous sera aussi possible de participer au huis clos du budget dans les heures qui précèdent le discours ministériel qui le rend public, comme c’est déjà l’usage pour les médias et divers acteurs socio-économiques. Des rencontres plus brèves auront ensuite lieu avec le ministre.

C’est ainsi que naît le « carrefour de savoirs sur les finances publiques », avec sa dizaine de participants et participantes en situation de pauvreté, son équipe d’animation qui documente attentivement le processus de préparation et un ami économiste, chargé d’expliquer au groupe ce qu’il en retourne de l’économie. Un traitement de VIP (de vraiment importantes personnes)… au bas de l’échelle. Ces rencontres sont l’occasion d’extraordinaires moments de mise en perspective qui nous conduisent à penser en dehors de la boîte conceptuelle habituelle.

Lorsque notre ami économiste nous présente l’économie de marché et son indicateur principal, le produit intérieur brut (Pib), les personnes du groupe qui perçoivent l’aide sociale réalisent que cette prestation n’est pas comptabilisée dans le Pib comme un revenu, mais comme une dépense. Cette « brutalité », qui les laisse d’office à la marge, amène le groupe à élargir ce cadre restrictif. La richesse n’est pas qu’un tas d’argent : il y a aussi la richesse antérieure (ou intérieure), comme la planète, les ressources naturelles, les gens, les acquis de l’humanité avant nous. Le produit intérieur brut est brutal ? On devrait inventer le « produit intérieur doux ». Ce serait toutes les contributions à la richesse humaine et collective d’une société qui sont non monétaires et/ou non monnayables. Et puisque le Pib a son pendant par les dépenses avec la dépense intérieure brute, on devrait aussi inventer la « dépense intérieure dure », soit toutes les ponctions non monétaires et/ou non monnayables qui portent atteinte à l’intégrité de la vie humaine et des écosystèmes. Autrement dit, ce qui fait, par exemple, que l’on perd en espérance de vie parce que l’argent n’est pas là.

Un dollar de plus sur le revenu du ministre n’a pas la même incidence qu’un dollar de plus sur une prestation d’aide sociale.


Quand arrive le huis-clos du budget, le groupe, impressionné de se trouver dans un environnement aussi sélect, entend le ministre défendre une décision en disant : « Un dollar est un dollar est un dollar. » L’affirmation provoque des remous : un dollar de plus sur le revenu du ministre n’a pas la même incidence qu’un dollar de plus sur une prestation d’aide sociale. Ce que notre ami économiste reliera ensuite au concept d’utilité marginale décroissante du dollar dans le revenu. Le groupe déterminera alors qu’il existe trois sortes de dollars dans un revenu : les dollars vitaux, les dollars fonctionnels et les dollars excédentaires, dits aussi dollars gonflables, puisqu’ils peuvent être investis et rapporter des intérêts. Nous réalisons que les dollars vitaux sont des dollars locaux qui circulent plusieurs fois dans l’économie, tandis que les dollars excédentaires sont facilement des dollars fuyants, dépensés au loin. D’où une certaine évidence : ne vaudrait-il pas mieux assurer les dollars vitaux avant les dollars excédentaires ?

On imagine l’étonnement des fonctionnaires du ministère des Finances quand ces concepts leur sont présentés[3] lors des rencontres prévues. Leur curiosité est éveillée quand le groupe annonce son intérêt à comprendre le processus budgétaire du Québec et son désir de développer une méthode d’analyse citoyenne du budget qui permette d’en saisir la teneur et les enjeux du point de vue de la pauvreté et des inégalités. Ce sera le sujet des travaux de la deuxième année du carrefour de savoirs. Ils seront testés avec succès lors du huis clos du budget suivant et lors de rencontres de validation.

Devant les huit cases proposées pour ranger les décisions budgétaires (les impacts sur les revenus des particuliers, sur les revenus des entreprises, sur les revenus du gouvernement, la répartition entre les niveaux de gouvernance, soit le fédéral, le Québec et les administrations locales, les programmes du gouvernement, l’emploi et l’économie, la dette, l’équilibre du budget), nos interlocuteurs ont cette réponse révélatrice : pour préparer la documentation budgétaire du Québec, ils ne la présentent pas ainsi, car ils ont un message à passer, mais lorsqu’ils analysent le budget fédéral, ils procèdent à peu près comme cela.

Cette méthode a l’avantage de permettre un suivi cumulatif d’année en année et d’exercer une veille quant à l’incidence de l’ensemble des finances publiques sur le pacte social et fiscal, au-delà des décisions dites de lutte contre la pauvreté. Quand le carrefour de savoirs sur les finances publiques cessera ses travaux en 2000, je prendrai le relais[4] des outils développés. Ils serviront à diverses reprises, jusqu’à tout récemment, lors d’écoutes collectives du discours sur le budget du Québec[5]. D’autres carrefours de savoirs (sur les besoins essentiels, sur la richesse et les inégalités) viendront les enrichir de nouvelles métaphores et de nouvelles boussoles pour sortir d’une vision centrée sur le Pib et envisager une société sans pauvreté, riche pour tout le monde et riche de tout son monde.

Parmi les concepts développés par le carrefour de savoirs, certains, comme le « produit intérieur doux », trouveront écho dans des réseaux français actifs sur des enjeux d’indicateurs alternatifs au Pib[6]. D’autres, comme la « dépense intérieure dure », seront repris dans des travaux abordant les disparités de revenus et de niveaux de vie à partir de critères qui devraient prévaloir en matière de protection du revenu, vu la nécessité d’accéder aux dollars vitaux nécessaires pour couvrir ses besoins de base[7].

10 ingrédients pour s’approprier les finances publiques

Même si cette aventure a son contexte propre, sa présentation à l’extérieur du Québec a permis d’en dégager des aspects généralisables pour des démarches similaires. Lors d’un séminaire participatif sur la justice sociale organisé à Die en 2015 par AequitaZ[8], dix points ont été dégagés pour en résumer les ingrédients essentiels[9] :

1. Un cadre économique plus large que le tout-au-Pib et permettant de s’intéresser au doux et au dur de la vie, à l’intérieur et à l’extérieur de l’univers monétaire.

2. Une connaissance de la culture budgétaire en usage pour les finances publiques avec ses cycles.

3. Un accès aux comptes économiques et à la façon dont on utilise le Pib dans la vie économique de la société.

4. Une méthode précise et récurrente d’analyse des budgets publics, en portant attention aux mots utilisés dans la documentation et en cherchant une façon de conserver d’année en année la mémoire des mesures des années précédentes.

5. Une conscience de l’horizon politique recherché.

6. Une vision du pacte social et fiscal souhaité.

7. Des indicateurs de la situation des personnes et des inégalités de revenu par rapport à ce qu’il en coûte pour vivre.

8. Des sources statistiques.

9. Des moments de travail citoyen permettant la créativité et le croisement des savoirs depuis les marges du système dominant.

10.  Un suivi de l’actualité attentif aux fenêtres d’opportunité et aux degrés de liberté qui permettent de poursuivre le travail et de faire le pas suivant.

Vingt ans après le début de cette aventure, l’outillage ainsi développé permet une constance dans la vigilance. Malgré une loi adoptée à l’unanimité en 2002 par l’Assemblée nationale du Québec qui engage à « tendre vers un Québec sans pauvreté », la fascination pour la croissance du Pib continue de favoriser la concentration de la richesse et du revenu. À défaut de l’empêcher, il est possible de le mettre en évidence. Pour en donner un exemple, entre 2002 et 2011, la croissance du revenu ayant servi à cette concentration de la richesse aurait amplement suffi à résorber le déficit de couverture des besoins de base existant au Québec[10], un pas nécessaire et substantiel pour se rapprocher d’une société sans pauvreté. Ce qui démontre par l’absurde que l’idée citoyenne de viser un Québec sans pauvreté en dix ans était techniquement possible, dans la mesure où on aurait fait primer l’amélioration des revenus des plus pauvres sur celle des revenus des plus riches dans les décisions publiques affectant le pacte social et fiscal. Ce qui serait encore possible, si seulement on acceptait de reconsidérer la richesse collective à l’aune non seulement du « fric », mais aussi de notre interdépendance dans le doux et le dur.

Dans ce monde imprévisible, où de nouvelles formes de bien vivre se cherchent au-delà des excès des temps qui précèdent, peut-être avons-nous avantage, comme le disait un jour un participant du carrefour de savoirs sur la richesse et les inégalités, à continuer de « penser librement et donner au suivant ».



[1] Expression populaire désignant les cents ou centimes d’un dollar.

[2] « Communiqué 25 du Parlement de la rue », Québec, 12/12/1997.

[3] Carrefour de savoirs sur les finances publiques et V. Labrie, « Des concepts économiques pour tenir compte du problème de la pauvreté et de l’exclusion », Québec, Carrefour de pastorale en monde ouvrier, 1998.

[4] V. Labrie, « À propos des concepts et de la méthode qui alimentent les analyses budgétaires produites pour le Collectif pour un Québec sans pauvreté … dont celle de cette année », Québec, Collectif pour un Québec sans pauvreté, 2011.

[5] V. Labrie, « L’escalateur qui descend rallonge. Le budget du Québec 2016-2017 du ministre Leitão à partir de boussoles citoyennes », Chicoutimi, Carrefour de savoirs sur la richesse et les inégalités dans la région 02, 2016.

[6] Dont le Collectif Richesses qui a accompagné la publication en 2002 du rapport réalisé par Patrick Viveret à la demande de Guy Hascoët, secrétaire d’État à l’économie solidaire, « Reconsidérer la richesse », et le Forum pour d’autres indicateurs de richesse (Fair) constitué en marge de la commission Stiglitz.

[7] V. Labrie, « La hauteur de la barre à l’aide sociale. Quelques jalons de 1969 à aujourd’hui », Montréal, « Document de réflexion », Iris, décembre 2016.

[8] L’association AequitaZ favorise des « processus créatifs et poétiques rassemblant des personnes vivant en haut et en bas de l’échelle sociale », ce qui était le cas à cette occasion.

[9] Ces dix points sont détaillés avec des exemples québécois dans un document intitulé « Le fric, le doux et le dur », publié en ligne quelques mois plus tard pour conclure les travaux du carrefour de savoirs sur la richesse et les inégalités.

[10] Simon Tremblay-Pepin et Vivian Labrie, « Le déficit humain imposé aux plus pauvres », Montréal, « Note socioéconomique », Iris, février 2016.

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s