Tarot © Paul Robertson / Flickr
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À en croire l’Onu, la Terre comptera entre 7 et près de 17 milliards d’humains. Large fourchette ! Mais ces projections n’ont aucune valeur scientifique, explique Hervé Le Bras. Alors pourquoi les établir ? L’exercice est, en réalité, très politique… et révèle l’inscription de la démographie dans la vieille prétention religieuse à gérer l’avenir.

« De futuris contingentibus, non est determinata veritas » (Guicciardini, Ricordi)

La division de la population des Nations unies publie depuis 1963, tous les cinq ans, des projections des populations de toutes les nations du monde. La dernière mouture, datée de 2015, s’aventure jusqu’en 2100[1]. On y apprend qu’à cette date, la population de la Chine compterait presque exactement un milliard d’habitants, en nette diminution par rapport à sa population actuelle. Cependant, il s’agit de la projection moyenne. Selon la projection haute, la Chine atteindrait 1,556 milliard d’habitants en 2100, et selon la basse, seulement 612 millions. On peut s’interroger sur l’information qu’apporte une fourchette aussi large. Comme si l’on indiquait que la population de la France sera comprise entre 40 et 100 millions d’habitants… Nul n’en tirerait de conclusion.

Quel est donc le dessein caché de cette sorte de projection ? Chercher à déterminer quelle sera la population dans cinq ou dix ans se justifie si l’on veut investir dans des infrastructures appelées à durer, mais quelle décision actuelle dépend du nombre d’habitants dans cent ans ? Deux motifs qui se complètent peuvent expliquer le choix d’un horizon si lointain. L’un est religieux au sens large, l’autre politique.

Quand la fin des temps recule

L’historien Reinhart Koselleck montre comment, à l’âge classique, les gouvernements ont dépossédé l’Église de la gestion du futur[2]. Jusqu’alors, l’horizon était celui du Jugement dernier. L’histoire chrétienne était « une attente permanente de la fin des temps ». L’Église détenait le monopole de la prophétie[3]. Elle en écartait tous les rivaux, interdisant le Troisième Empire de Joachim de Flore, brûlant Savonarole, Jeanne d’Arc, Giordano Bruno et des dizaines de milliers de supposées sorcières. À la Renaissance, la proximité de la fin du monde s’accrût. Luther affirma, à plusieurs reprises, qu’elle se produirait dans moins de dix années[4]. Les anabaptistes s’enfermèrent dans Münster, persuadés que la dernière année était arrivée. Cependant, la diminution du pouvoir de l’Église, à la suite des guerres de religion et de l’instauration qui s’en suivit du cujus regio, ejus religio [À chaque région sa religion, NDLR], fit progressivement reculer la date de l’Apocalypse. Le baron Napier, génial inventeur des logarithmes dans son opuscule de 1614, avait consacré un long traité mathématique à la détermination de cette date, la situant soit en 1640, soit en 1660[5]. En 1683, William Petty, père de l’économie politique selon Marx, la repoussa aux alentours de l’an 2800[6]. Isaac Newton, son collègue à la Royal Society, aboutit à une conclusion voisine sur la base de calculs d’astronomie. Au XVIIIe siècle, les sciences et les États absolutistes modernes « s’arrogèrent le monopole de la vision du futur » qu’ils arrachèrent à l’Église, écrit R. Koselleck. Ils s’appuyèrent, à la fois, sur la mécanique et sur la nouvelle théorie des probabilités pour transformer le futur en domaine du progrès, un progrès qui, selon Condorcet, allait être indéfini. Rappelons que les termes de « révolution » et de « réaction » sont empruntés à la mécanique rationnelle.

La démographie devint alors l’un des refuges de l’eschatologie.


La démographie, ou plus exactement la science de la population – car le nom savant de la discipline n’était pas encore apparu –, devint alors l’un des refuges de l’eschatologie. Le résultat de W. Petty était, par exemple, fondé sur la première projection de population (et « backprojection », c’est-à-dire projection à partir du passé). W. Petty avait calculé combien de personnes avaient vécu depuis Adam jusqu’à son époque, en utilisant des temps de doublement de la population, d’abord courts puis de plus en plus longs (320 ans pour le dernier). En prolongeant, il aboutissait à un moment « où la terre serait entièrement peuplée, soit deux personnes par acre cultivable » et alors, de grands troubles se produiraient. Après Petty, la veine religieuse fut poursuivie par l’école de la physico-théologie de Derham[7] puis par l’allemand Süssmilch, auteur de l’un des premiers grands traités sur la population, intitulé justement « l’ordre divin »[8]. À la toute fin du XVIIIe siècle, le célèbre essai de Malthus – par ailleurs pasteur – sur « le principe de population » est encore écrit dans une veine eschatologique[9]. Tous connaissent les deux projections concurrentes – la série géométrique pour la population et l’arithmétique pour les vivres – mais on oublie souvent de noter que cela signifie une croissance indéfinie des deux. Dans les derniers chapitres de l’Essai, Malthus s’en explique : ce sont les difficultés qui stimulent l’homme : « Le sauvage dormirait éternellement sous son arbre s’il n’était sorti de sa torpeur par les affres de la faim ou les morsures du froid ; et les efforts qu’il fait pour échapper à ces maux en cherchant de la nourriture et en construisant de ses mains un abri, sont les exercices qui forment et maintiennent en activité ses facultés, lesquelles autrement sombreraient dans l’apathie ». Comme les rendements ne pouvaient guère augmenter à l’époque (seuls les engrais biologiques étaient disponibles) et comme la surface de terre cultivable n’était pas indéfiniment extensible, tôt ou tard, la population buterait sur une limite. Malthus n’aborde pas de face la question, mais semble croire en une issue spiritualiste : « Le mal paraît nécessaire pour engendrer l’effort, et l’effort semble manifestement nécessaire pour engendrer l’esprit ». Au lieu de l’apocalypse de Jean, une transmutation de la chair en esprit peut-être[10].

Au XIXe siècle, la veine eschatologique disparaît quasiment. Liebig découvre les engrais minéraux. Les rendements s’accroissent et la population aussi. Dans une lettre à Engels, Marx, pris d’enthousiasme, pense que les rendements pourraient être multipliés par 10 000[11]. D’autre part, la colonisation sert de débouché aux excédents démographiques européens. À la fin du XIXe siècle, d’abord en France, puis dans les pays européens, se développe cependant une eschatologie négative. La baisse de fécondité fait craindre une diminution de la population dans les pays les plus riches, puis à terme, une disparition. Simultanément, l’idée se répand que les pays les plus pauvres, plus prolifiques, pourraient connaître des difficultés. Au début des années 1960, à partir des États-Unis, une nouvelle version eschatologique se développe, celle de l’explosion démographique[12]. En 1971, La bombe « P »[13], le livre de Paul Ehrlich, rencontre un grand succès. Jusqu’alors, les conséquences de la rapide croissance démographique des pays pauvres semblaient ne menacer qu’eux, comme le rapport Coale-Hoover croyait l’avoir montré pour l’Inde[14]. Mais avec P. Ehrlich, écologiste, la planète entière était désormais concernée et menacée. Un an plus tard, le grand succès des Limites de la croissance, le rapport du club de Rome, renforce les craintes d’une catastrophe causée par la croissance démographique[15]. Il est vrai que cette même année, le taux de croissance de la population mondiale culmine à 2,1 % par an, soit un doublement en trente-deux ans. C’est aussi le moment (1969) où est créé le Fnuap, fonds des Nations unies en matière de population, destiné à répandre les méthodes de contrôle de la fécondité, et… que les projections de la division de la population commencent à être diffusées.

Les projections actuelles héritent de cette histoire. Les premières (en 1963, 1968 et 1973) ne prospectent pas un horizon au-delà de vingt-cinq ans. Mais les suivantes, à partir de 1978, visent une période de cinquante ans. À partir de 2010, l’horizon passe à 2100. Certains l’expliquent par les progrès de l’informatique, mais, dès 1963, les projections à très long terme peuvent être facilement réalisées par ordinateur, car elles comportent un nombre relativement limité d’opérations. Éloigner l’horizon sans tenir compte d’obstacles possibles entraîne une croissance presque exponentielle (même si une baisse des fécondités les plus élevées est en général postulée). On obtient alors des effectifs de population effarants. Ainsi, le Niger, dont la population actuelle est de 18 millions d’habitants, parviendrait selon les Nations unies, en 2100, à 273 millions de personnes dans la projection haute ! Même la projection basse (158 millions) semble hors de proportion avec les ressources de ce pays pauvre du Sahel, disposant de peu de terres cultivables et d’encore moins d’eau.

Certes la bombe démographique mondiale est en partie désamorcée, mais il reste des bombes locales très puissantes.


Certes la bombe démographique mondiale est en partie désamorcée puisque le taux de croissance de la population mondiale est descendu à 1 % (deux fois moins qu’en 1971), mais il reste des bombes locales très puissantes. Le Niger n’est pas la seule. Il est entouré de pays aux comportements démographiques assez semblables. Toute la partie de l’Afrique comprise entre les deux tropiques a des caractéristiques voisines. En 2100, la population de la Tanzanie serait comprise entre 209 et 416 millions, celle du Mali, entre 66 et 127 millions, celle de la République démocratique du Congo entre 275 et 535 millions et celle du Nigeria entre 537 et 1024 millions. On pourrait compter en Tanzanie ou au Congo plus d’habitants que la population totale de la planète au XVIIe siècle et, au Nigeria, autant que dans le monde entier en 1900.

De l'usage politique des prévisions

Les démographes de la division de la population ne sont pas naïfs au point de penser que leurs chiffres n’inquièteront pas ceux qui les consultent. On peut même penser que les calculs ont été poussés jusqu’en 2100 pour effrayer les décideurs politiques. Si, pour 2100, les chiffres produits par l’ordinateur s’étaient révélés encore insuffisants, le calcul aurait sans doute été prolongé jusqu’en 2150 ou en 2200. Sans explication sur leurs motivations, on peut toutefois émettre trois hypothèses sur les objectifs poursuivis par ces projections : comme la fourchette s’accroît encore plus rapidement que la projection moyenne, les chiffres incorporent leur propre critique ; plus on s’éloigne du présent, plus l’incertitude grandit ; mais, même si tel était l’objectif – curieux pour des démographes ! – de souligner la fragilité de leur production, il n’en resterait pas moins que même la projection basse donne des chiffres énormes : 537 millions d’habitants au Nigeria, 158 millions au Niger.

On peut même penser que les calculs ont été poussés jusqu’en 2100 pour effrayer les décideurs politiques.


Devant l’impossibilité pour des populations aussi nombreuses de survivre sur leur maigre territoire, il s’agit de suggérer que d’intenses migrations vont se produire vers des territoires moins peuplés. Lesquels ? Ceux des pays développés où les partis populistes ne cessent d’agiter l’épouvantail de l’invasion.

Alfred Sauvy propose une autre hypothèse, avec une formule qu’il affectionnait : « prévoir pour ne pas voir ». L’énormité de la croissance démographique des pays de l’Afrique intertropicale inciterait les pays développés à une action en faveur de leur développement et à une aide aux familles qui souhaitent limiter leur descendance. La récente élection de Trump aux États-Unis rend malheureusement peu probable une telle sensibilisation. Les crédits alloués au planning familial et au Fnuap ont été réduits drastiquement. Ils ont été supprimés pour les organisations qui pratiquaient l’IVG.

En 2100, les fécondités dans tous les pays sont comprises entre 1,8 et 2,2 enfants par femme.


Cependant, la division de la population est sans doute moins préoccupée par les répercussions de son travail à l’extérieur que par l’image qu’elle veut donner des Nations unies. Les projections de population lui offrent un moyen d’affirmer les valeurs de l’organisation, en particulier celle d’une démocratie universelle : dans sa base de données (population prospects), tous les pays sont traités à égalité. Fécondité, mortalité, pyramides des âges sont données avec le même détail pour la Chine, l’Andorre, la France, l’Afghanistan, Saint-Marin… et même le Saint-Siège ! L’évolution des facteurs démographiques est tout aussi œcuménique avec une convergence des fécondités dans tous les pays de telle manière qu’en 2100, elles soient toutes comprises entre 1,8 et 2,2 enfants par femme, ce qui implique une forte baisse en Afrique, mais une hausse – un babyboom - au Japon et dans la majorité des pays européens. Les soldes migratoires tendent aussi vers zéro, ce qui est contre-intuitif. Les Nations unies ont pour mission d’instaurer la paix universelle. Pour l’atteindre, les différences entre nations doivent se réduire, voire disparaître. Si une projection des revenus moyens avait été effectuée, les Nations unies les auraient faits converger vers une valeur voisine dans tous les pays. En décrivant un monde inégal à terme, les Nations unies failliraient et n’auraient plus de raison d’être. Elles devraient s’effacer devant d’autres organisations proposant, plus efficacement, un futur irénique.

En décrivant un monde inégal à terme, les Nations unies failliraient et n’auraient plus de raison d’être.


Même si toutes les nations atteignent un même égal de fécondité et de mortalité, la disproportion entre leurs populations subsistera, ce qui peut être à l’origine de conflits. Ainsi, dans la projection moyenne faite en 1994, la population américaine s’élevait à 340 millions de personnes en 2050, horizon ultime du calcul, tandis que celle de la Chine atteignait, à la même date, 1650 millions. On décrivait ainsi un futur où la population américaine ne représentait plus qu’un cinquième de la population chinoise alors que les espérances de vie et les niveaux de vie des deux pays seraient devenus comparables. Vis-à-vis de la Chine, l’Amérique serait à peu près comme la Belgique vis-à-vis de la France. Mais en poussant les projections jusqu’en 2100, la division de population remédiait à cette situation délicate. En effet dans la projection de 2015, les hypothèses haute, moyenne et basse en 2100 pour les États-Unis sont de 647, 450 et 304 millions. Comparée aux hypothèses faites pour la Chine rappelées plus haut, la disproportion est beaucoup plus faible qu’en 2050, d’environ un à deux, ce qui est plus facile à admettre. Mais surtout, l’hypothèse haute des États-Unis (647 millions) dépasse maintenant l’hypothèse basse de la Chine (612 millions) ! Comme il n’est pas écrit que tous les pays soient appelés à suivre la même hypothèse, il devient possible que les États-Unis dépassent démographiquement la Chine en 2100 ! Les deux courbes se croisent très exactement en 2090 à 632 millions d’habitants. Il n’est pas interdit de penser que cet argument ait conduit à repousser l’horizon des projections de 2050 à 2100.

En fait, la plupart des projections démographiques à long terme obéissent à des motifs politiques. W. Petty, que l’on a croisé plus haut, fut d’ailleurs le fondateur de l’école de l’arithmétique politique qui se prolongea au XVIIIe siècle avec Vauban, auteur d’une prévision de la population canadienne, au moment où la France allait se détourner des « quelques arpents de neige ». Faut-il alors jeter la suspicion sur toute projection ? Une projection de population peut avoir des intentions politiques tout en se révélant exacte. Mais exacte sur quelle durée ? C’est le dernier point qui va être examiné ici.

Un monde détaché de l'Histoire

En 1932, Alfred Sauvy publia la première projection moderne de la population française en s’inspirant des travaux du mathématicien Alfred Lotka[16]. Au lieu de prolonger des courbes ou d’utiliser des temps de doublement de la population, Sauvy procéda par la méthode des « composantes » – qu’utilisent encore la division de la population et les grands services nationaux de statistique. Le principe en est simple : on prévoit, séparément, une évolution de la mortalité par âge, de la fécondité par âge et du solde migratoire par âge. Puis, à partir de la pyramide des âges initiale, on passe d’une année à la suivante en décalant chaque classe d’âge d’une année, en en retranchant les décès de l’année et en y ajoutant le solde migratoire. La première classe d’âge, constituée par les naissances de l’année, est calculée à partir des effectifs des mères à chaque âge et de leur fécondité à cet âge.

Partant d’une France de 40 millions d’habitants en 1930, Sauvy effectua la projection sur cinquante années, jusqu’en 1980, avec deux hypothèses, l’une conservant la fécondité de 1931, l’autre la faisant descendre à celle observée alors dans le département de la Seine. La première hypothèse aboutit à 39 millions d’habitants, la seconde à 29 millions. En réalité, on compta 54 millions d’habitants en 1980 ! Mais jusqu’en 1939, la population française a exactement évolué entre les deux hypothèses de Sauvy qui étaient assez proches. Ce fut donc un succès. C’est après 1939 que la population observée sort complètement de la fourchette dessinée, d’abord en-dessous des deux pendant la guerre, puis nettement au-dessus à partir de 1950. Échec donc des projections au bout de dix ans. Sauvy pouvait-il prévoir le déclenchement de la seconde guerre mondiale, sa durée, la victoire des alliés, la découverte des antibiotiques, le babyboom ? Il fut un très bon démographe, mais pas un prophète.

Une projection n’est donc valable que pendant une période assez courte, encadrée par des points de retournement imprévisibles.


Une projection n’est donc valable que pendant une période assez courte, encadrée par des points de retournement imprévisibles. Un bel exemple de point de retournement se situe en 1974 dans les pays européens, avec le déclenchement de la crise pétrolière. L’âge moyen à la première maternité, qui avait lentement baissé depuis 1945, commence à augmenter rapidement, passant en France de 23,5 ans en 1974, à 29 ans aujourd’hui. Au même moment, l’espérance de vie des personnes âgées, qui avait à peine bougé depuis 1950, se met à croître vivement. Le nombre de mariages commence à décliner. Les naissances hors mariage, qui évoluaient depuis un siècle et demi entre 6 et 10 %, augmentent soudainement pour dépasser aujourd’hui 55 % du total. Du fait de l’augmentation de l’âge à la maternité, le nombre de naissances régresse et la croissance démographique aussi, d’autant que la crise a freiné l’immigration. Le système démographique change donc assez brutalement.

De même que pour le déclenchement de la guerre en 1939, la cause du point de retournement de 1974 est identifiée. C’est la crise, même si le moment de son déclenchement ne peut pas avoir été prévu. Ensuite, les événements se succèdent logiquement : le chômage fait un bond, il frappe surtout les jeunes qui reportent leurs projets familiaux. L’âge à la première maternité augmente et fait régresser le nombre de naissances, donc la croissance démographique.

Une projection n’est valable qu’entre deux points de retournement, ou encore de la date de son départ jusqu’au prochain point de retournement, soit de 1931 à 1939 pour la projection Sauvy. Ces intervalles ne sont pas négligeables, mais ils sont de l’ordre du moyen terme. Les projections à long et à très long terme rateront presque sûrement leur but car elles ne peuvent pas anticiper les points de retournement. Sur elles, planera nécessairement le soupçon de motivations idéologiques. Faire fi des points de retournement qui ont parsemé l’histoire statistique des populations, donc partir perdant du point de vue de la réalité, suppose d’autres raisons que celle de décrire un futur vraisemblable.

Les projections à long et à très long terme rateront presque sûrement leur but car elles ne peuvent pas anticiper les points de retournement.


R. Koselleck s’arrête sur la grande toile qu’A. Altdorfer peignit en 1528, à la demande du duc de Bavière, qui décrit minutieusement la bataille d’Issos en 333 avant notre ère, au cours de laquelle Alexandre le Grand défia Darius, roi de Perse. Il insiste sur l’anachronisme de ce tableau où les soldats des deux bords sont représentés avec les armes et les costumes de la Renaissance et non ceux de l’Antiquité. La différence des temps n’existait pas alors : « Présent et passé se trouvaient englobés dans un seul et même horizon historique », celui de la fin des temps contre laquelle viendraient buter toutes les périodes, à la manière dont les ondes, engendrées par un tsunami, se superposent en arrivant contre la côte, pour former une vague monstrueuse. Les projections des Nations unies ont le même caractère d’intemporalité, gommant les événements qui forment la trame de l’Histoire, ces points de retournement qui viennent d’être évoqués. De même que les soldats d’Altdorfer portent la tenue de son époque, les catégories géographiques et économiques de la division de la population ne changent pas d’ici à 2100. La liste des nations reste exactement la même. Comme l’appartenance de chaque pays à une catégorie déterminée (régions développées, régions moins développées, pays peu développés, pays à revenus élevés, moyens supérieurs, moyens inférieurs, bas). Si un pays était à bas revenu en 2015, il le sera encore en 2100. S’il faisait partie des hauts revenus, il conservera ce privilège. Ce monde immobile, détaché de l’Histoire, soumis à la seule mécanique démographique, apporte une preuve supplémentaire de l’appartenance de la démographie à l’ancienne conception eschatologique de l’Europe chrétienne.



[1] Onu, Département de l’économie et des affaires sociales, Population division, World Population Prospects, 2015.

[2] R. Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, éditions de l’EHESS, 1990.

[3] Et de l’eschatologie donc, soit tout ce qui se rapport à la fin des humains et du monde en général [NDLDR].

[4] M. Luther, Tischreden, tome 2, Weimar, 1913.

[5] J. Napier, A Plaine Discovery of the whole Revelation of Saint John : set down in two treatises, the one searching and proving the true interpretation thereof, the other applying the same paraphrastically and historically to the text, Edinburgh, Robert Walde-Grane, 1593

[6] W. Petty, Another essay in political arithmetic concerning the growth of the city of London, Pardoe, 1683.

[7] W. Derham, Physico-Theology or the Demonstration of the Being and Attributes of God, from his Works and Creations, Inys, 1720.

[8]Johann Peter Süssmilch, Die göttliche Ordnung in der Veränderungen des menschlichen Geschlechts, Berlin, Verlag des Buchladens der Realschule, 1761.

[9] T. Malthus, Essai sur le principe de population, Joseph Johnson, 1798.

[10] A contrario, l’Essai était conçu pour réfuter l’idée de progrès propagée par Condorcet et Godwin. Le titre complet était : Essai sur le principe de population en tant qu’il influe sur le progrès futur de la société avec des remarques sur les théories de M. Godwin et M. Condorcet et d’autres auteurs.

[11] F. Engels et K. Marx, Lettres sur les sciences de la nature (et les mathématiques), éditions sociales, 1973.

[12] Thème lancé par une couverture spectaculaire du Times du 13 janvier 1960.

[13] P. Ehrlich, Population bomb, Sierra Club/Ballantine Books, 1968 [1971].

[14] A. J. Coale, E. M. Hoover, Population growth and economic development in low-income countries, a case study of India’s prospects, Princeton University Press, 1958.

[15] D.H. Meadows, D.L. Meadows, J. Randers et W.W. Behrens, Rapport sur les limites de la croissance in Jeannine Delaunay, Halte à la croissance ?, Fayard, 1972.

[16] A. Sauvy : « Calculs démographiques sur la population française jusqu’en 1980 », Journal de la société de statistique de Paris, T.73, 1932, pp. 319-347.


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