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« Tout s’accélère ! » : l’assertion est fréquente chez nombre de nos contemporains. Mais qu’en est-il du point de vue de l’économie ? Finalement, nous sommes dans un bocal mondial, où les nomades, les sédentaires et les « hommes inutiles ». Et si la lutte contre les inégalités commençait par ralentir les premiers et accroître la mobilité des derniers ?

Accélération ou stagnation ?

Prenons d’abord une vue d’ensemble, car elle soulève un paradoxe. Si un grand nombre de dynamiques économiques élémentaires connaissaient une accélération sous l’effet de la troisième révolution industrielle – la révolution numérique – cela devrait conduire à une accélération de la croissance du Pib. Or il n’en est rien : le débat aujourd’hui, chez les économistes, porte plutôt sur la thèse de la stagnation séculaire. « Les ordinateurs sont partout, sauf dans les statistiques de productivité » soulignait déjà l’économiste, et futur prix Nobel d’économie, Robert Solow dès 1987. Pour les tenants de la thèse de la stagnation séculaire, la révolution numérique ne concerne en vérité que des secteurs – communication, médias, loisirs – qui représentent moins de 10 % du Pib. Elle n’a et n’aura donc que des effets beaucoup plus limités sur la productivité et sur la nature des biens et services consommés que ceux de la seconde révolution industrielle.

Cette thèse soulève cependant un sérieux problème de mesure. La croissance se mesure par l’évolution du Pib en volume. Si cela était relativement facile à mesurer quand la production était faite de tonnes de pétrole, d’acier, de blé et de produits manufacturés standardisés, cela ne l’est plus quand une bonne part de la production devient immatérielle et que les biens et services évoluent très vite en qualité. Que la croissance ralentisse ou accélère, qu’elle réagisse ou pas à la révolution numérique, le Pib ne nous en dit rien en réalité.


Tenir compte des inégalités

Fort heureusement, cela n’a aucune importance. Quand on s’inquiète d’un ralentissement de la croissance, on s’inquiète en réalité de bien d’autres choses : du chômage, de la précarité, de l’ascenseur social en panne, de la dette publique croissante qui pèse sur les générations à venir, du sentiment des jeunes d’être nettement plus pauvres que leurs parents… bref de l’accroissement de certaines inégalités qui, elles, sont assez bien mesurables. Les inégalités de revenus le sont par la répartition du Pib en valeur. L’indicateur Pib est indispensable sur ce point car il mesure la somme des revenus perçus sur un territoire ; il faut donc absolument le conserver. D’autres inégalités, comme celles d’accès à la santé, à l’éducation, à la vie politique, etc. sont mesurées par des indicateurs spécifiques, tels les IDH (indicateurs de développement humain).

Or, dans le domaine des inégalités, que constate-t-on depuis 30 ans ? Une réduction des inégalités entre territoires mais une augmentation au sein de presque tous les territoires des inégalités internes de revenu, de patrimoine et d’accès. Ce double mouvement s’accélère-t-il aujourd’hui ? Non, au contraire, il ralentit. La vitesse de rattrapage de la Chine a été impressionnante mais fléchit, le pays étant entré en stagnation démographique. L’Asie, dans son ensemble, ne rattrape pas plus vite que la Corée et le Japon ne l’avaient fait dans les années cinquante à quatre-vingt. La différence, c’est que des milliards d’hommes sont concernés. Le grand défi du siècle est d’ailleurs l’émergence à venir de l’Afrique qui comptera 4,5 milliards d’hommes à la fin du siècle. Quant aux inégalités internes de revenu et de patrimoine, elles ont véritablement explosé dans les années 1990 à 2010, comme l’a bien documenté Thomas Piketty. Mais tout le monde, ou presque, reconnaissant aujourd’hui qu’elles sont excessives et contreproductives, il est fort possible qu’elles se stabilisent. Le défi principal est aujourd’hui celui des inégalités d’accès qui enferment, au Nord comme au Sud, des centaines de millions d’hommes dans des trappes d’inutilité : non emploi, simple survie grâce à des petits boulots intermittents et de statut précaire[1].

En bref, s’agissant du Pib en volume et de l’évolution des inégalités internationales et internes, comme indicateurs d’une éventuelle accélération économique d’ensemble, on constate plutôt une stabilisation qu’une accélération.


L’infrastructure matérielle de l’économie

Cherchons-en les raisons dans les processus élémentaires de la production matérielle : l’extraction et la production de matières premières et d’énergie, le transport, la construction des infrastructures, la fabrication des machines, des biens et services associés, la distribution, le recyclage.

Ce qu’en disent les courbes logistiques

Auparavant une précision méthodologique. Les performances et les taux de diffusion de toutes les techniques utilisées dans ces processus élémentaires suivent des courbes logistiques. Leur croissance est d’abord lente puis s’accélère, passe par un maximum, puis décélère et finit par stagner. Il en est ainsi pour la diffusion de nouvelles techniques : d’abord lent, le rythme d’adoption s’accélère, avant de ralentir et de plafonner quand tout le monde les a adoptées. Il en est de même des performances d’un type donné d’équipement, comme la capacité de transport des fibres optiques ou la puissance de calcul des ordinateurs : la loi de Moore[2] aura une fin que l’on commence à prévoir, sauf à changer de concept d’ordinateur. La courbe logistique est d’ailleurs la loi générale des phénomènes naturels et vivants : rien dans ce monde fini ne peut croître de manière infinie. C’est, bien sûr, le cas de la population humaine elle-même, qui plafonnera à la fin du siècle puis diminuera, même si la date et le niveau du plafonnement restent incertains.

Revenons aux briques élémentaires des processus productifs, en commençant par les technologies de transport des biens, des personnes et des informations, qui sont très structurantes. On peut même caractériser chaque révolution industrielle par ses innovations en ce domaine : chemin de fer et bateau à vapeur pour la première ; automobile, avion et radio pour la seconde ; internet et containeurs pour la révolution actuelle. Aujourd’hui, pour ce qui est de la vitesse, les technologies de transport sont toutes en phase de stagnation : 900 km/h pour les avions, 130 à 300 km/h pour les transports terrestres, 15 nœuds en transport maritime, la vitesse de la lumière pour l’électricité et le transport des informations numériques. Le rétrécissement de la planète est terminé. En revanche, ce sont les volumes transportés qui ont énormément augmenté, avec la révolution numérique et les fibres optiques, le containeur et les globalisations.

130 à 300 km/h pour les transports terrestres, la vitesse de la lumière pour l’électricité et les informations numériques. Le rétrécissement de la planète est terminé.


Quant aux vitesses de fabrication dans l’industrie manufacturière, prenons l’exemple emblématique de l’industrie automobile. La vitesse de fabrication a beaucoup augmenté à partir du « toyotisme » : le juste à temps, le zéro stock et la « lean production[3] » sont désormais généralisés. Les technologies numériques, encore en phase de déploiement rapide, comme l’internet des objets, les robots de plus en plus flexibles et connectés, l’impression 3D, le « Big Data » etc. permettront certes des progrès continus dans la fabrication, mais probablement pas avec une vitesse croissante. Les experts s’attendent, dans l’automobile, à des gains de productivité annuels de l’ordre de 2 à 3 % sous l’effet des automatisations en cours. À ce rythme, l’emploi y diminuera au profit d’autres secteurs, tels les services à la personne, à gains de productivité beaucoup plus lents : c’est le « déversement » à la Sauvy. En revanche, l’automatisation flexible et connectée permettra une meilleure adaptation des biens-services aux clients, une plus grande diversité des produits, et peut être une relocalisation près de leurs marchés des usines d’assemblage. Quant aux services, ils se caractérisent pour beaucoup par une absence totale de gains de productivité, c’est-à-dire de vitesse croissante d’exécution, comme dans les cas de la coupe de cheveux, toujours citée, ou celui d’un cours magistral, même s’il est enrichi, et donc diversifié par divers médias, comme sous la forme d’un Mooc.

La révolution numérique engendre ainsi une augmentation de la diversité des produits et une réduction de leur durée de vie. Elle amplifie les phénomènes de mode et les généralise à tous les biens manufacturés et les services, en particulier numériques. Mode et obsolescence programmée ont cependant leurs limites, qui s’analysent économiquement ainsi. Tout nouveau produit ou application exige un temps d’apprentissage. C’est un investissement du consommateur dans sa seule ressource rare, son temps. Il en attend donc une durée d’usage minimale, qui rentabilise son temps d’apprentissage. Il est possible qu’on ne soit pas aujourd’hui loin des minimaux, comme en témoignent les mouvements en faveur de produits plus durables.

En résumé, on ne trouve donc pas, dans les processus élémentaires de production, de raisons fondant le sentiment d’accélération. Apparaît cependant, avec la fréquence accélérée des innovations qualitatives que permet la révolution numérique, l’hypothèse que ce sentiment pourrait être plus provoqué par une accélération de certaines fréquences plutôt que une accélération des vitesses, par le morcellement du temps plus que par un rétrécissement de l’espace.

La révolution numérique engendre une augmentation de la diversité des produits et une réduction de leur durée de vie. Elle amplifie les phénomènes de mode et les généralise à tous les biens manufacturés et les services.



L’accélération quotidienne

La révolution numérique a en effet permis une explosion de certaines fréquences des actes de la vie courante, dans le travail et hors du travail, dans la production et la consommation. Fréquence des communications interpersonnelles et avec des serveurs ; de l’apparition de nouveaux objets telles les applications ; d’actes économiques comme les transactions financières ou de la consommation de services numériques. Mais avec quelles conséquences d’ensemble ? Prenons en deux exemples : la finance et la consommation d’applications sur le web.

L’explosion des fréquences dans la finance

La finance actuelle résulte certes de la révolution numérique, mais surtout des évolutions réglementaires et organisationnelles qui ont globalisé les marchés financiers et ont fait disparaître les frontières entre les institutions financières (banques, fonds, etc.). Ces évolutions ont permis que s’accroisse, parfois vertigineusement, certaines fréquences de transactions. On est passé d’une cotation par jour à la corbeille, à plusieurs cotations par microseconde, exécutées par des ordinateurs. Plus généralement, on a constaté l’augmentation de la vitesse de circulation des titres existants et de la création de nouveaux titres, en particulier des instruments dérivés échangés de gré à gré.

Ces évolutions de la finance ont eu deux types d’effet. D’une part un accroissement des asymétries d’information entre une industrie financière sophistiquée et les épargnants de base. Les premiers ont pu proposer aux seconds des instruments opaques grâce auxquels : « pile je (l’industrie financière) gagne, face tu perds ». Ce qui a engendré des transferts de revenus considérables au profit de l’industrie et par ailleurs, une instabilité systémique conduisant à des krachs dévastateurs. D’autre part, la globalisation financière a permis aux grands fonds d’investissement de soumettre toutes les entreprises cotées à un impitoyable benchmarking mondial de leurs performances financières. D’où la généralisation des méthodes de gestion par la création de valeur pour l’actionnaire. Ces méthodes ont été décentralisées à l’intérieur de la firme elle-même, désormais réorganisée en « business units » en compétition pour valoriser au mieux les fonds propres des actionnaires. La question du court termisme, induit par la dictature des marchés, n’est cependant pas si simple. La finance de marché actuelle ne finance-t-elle pas ad libitum les entreprises numériques ? Peut-on qualifier la stratégie des GAFA[4] de court-termiste ? Quoiqu’il en soit, les entreprises ont répercuté la pression financière exercée sur elles par la finance globale, en accentuant la concurrence entre les emplois nomades de chaque territoire. La part relative des revenus du travail dans le Pib mondial a ainsi régressé, source d’une situation de sous-consommation et de surabondance de capital financier errant à la recherche de rendements introuvables.

En résumé, en finance, le bilan des augmentations de fréquence, permises par le numérique et la réglementation, montre la création d’une agitation favorable aux concentrations de richesse, car les acteurs sont très inégalement armés devant elle. Mais il est difficile de leur imputer la responsabilité des krachs et des crises subséquentes, qui trouvent d’abord leur origine dans des évolutions réglementaires ayant augmenté le risque systémique et des politiques monétaires favorables à l’envolée du prix des actifs. En revanche, il est incontestable que la globalisation financière contribue à une pression compétitive accrue, et à un sentiment d’instabilité en raison des fluctuations qu’elle engendre. Agitation, pression, nous reviendrons sur ces termes en conclusion.

Les applications : comment gagner et perdre du temps

Un autre exemple frappant d’explosion de fréquence est celui des applications, combinées à l’accès massif au web par des terminaux digitaux. L’économie numérique se caractérise par deux traits économiques principaux : « le gagnant rafle tout » et « la ressource ultime, c’est le temps ». Règnent ici les effets de réseau et le mimétisme (la « bonne appli » est celle que tout le monde utilise) du côté de la demande, et les économies d’échelle (l’économie à coût marginal 0) du côté de l’offre. Par conséquent, le gagnant rafle tout et devient très vite un monopole, bien que concurrencé en permanence sur ses propres terres par les autres monopoles numériques. Si bien que, sur les millions d’applications créées, quelques-unes seulement obtiennent plus de 80 % du marché. Quant à chaque consommateur, son temps est limité et susceptible d’usages concurrents. Le nombre d’applications effectivement utilisées et le temps qu’on y consacre stagnent ainsi désormais à des niveaux variables selon les individus. Les applications nous permettent de gagner du temps dans certains usages productifs et ludiques, tout en nous offrant des moyens gratuits d’en perdre énormément.

Les applications nous permettent de gagner du temps dans certains usages productifs et ludiques, tout en nous offrant des moyens gratuits d’en perdre énormément.


S’agissant applications destinées à perdre son temps, expression sans doute excessivement normative, disons donc les applications qui permettent de consommer des textes, du son et des images pour exciter ses pulsions, se livrer à ses obsessions dont les jeux addictifs, mais aussi se plonger dans une culture grande ou petite, acquérir des savoirs, chatter avec d’autres etc. leur limite est le temps que chacun choisit d’y consacrer. Il se peut qu’on ait, ici aussi, atteint des asymptotes. La tendance (mais plutôt chez quelques riches « branchés ») est à la déconnexion et à l’immersion dans la nature… tant qu’il en reste encore.

On constate ici encore, comme dans la finance, que la forte augmentation d’une fréquence, celle de production de nouvelles applications, ne crée rien d’autre qu’un bruit autour de phénomènes massifs beaucoup plus stables et souvent en phase asymptotique.

Quelles sont, dans ce domaine, les perspectives ? Peut-on prévoir une accélération des fréquences ? Où se trouve-t-on sur la courbe logistique ? Et tout d’abord, peut-il encore apparaître des applications radicalement nouvelles ? On imagine mal, aujourd’hui, une extension radicale du champ de services offerts par les applications du web. Il en existe déjà quantités : communications de toute sortes de textes, voix, images – et demain en 3D –, communication sensorielle, accès aux serveurs dont le nombre et le contenu explose, gestion de robots de plus en plus polyvalents à distance, gestion d’agendas, de données personnelles et de suivi de santé, géolocalisation, espionnage des amis et des ennemis, lancement d’armes destructives, tels les buzz défavorables. Le champ des besoins en la matière semble à peu près couvert. Ici comme dans l’industrie manufacturière, on peut s’attendre en revanche à une augmentation de la qualité des services rendus par applications, dans le domaine de l’interface sensorielle en particulier, avec l’holographie, la réalité augmentée. Mais voir un film en 3D au lieu de 2D, c’est toujours voir un film et on n’y consacre qu’un temps donné.

L’apparition de nouvelles fonctions viendra sans doute du côté de l’intelligence artificielle qui, après de longues années de lent décollage, est entrée dans la phase d’accélération. Des progrès significatifs sont à attendre dans la reconnaissance parfaite de la voix et de l’écriture manuscrite, des images, les traductions, la recherche sémantique sur le web, la vérification de la véridicité des données, les systèmes experts de toute sorte, le traitement intelligent des mégadonnées.

Sur la base de cette analyse des processus microéconomiques, on peut conclure que les trois globalisations qui se déploient depuis trente ans – les globalisations numérique, industrielles et financières – s’accompagnent d’augmentations de la fréquence de certains actes économiques. Mais ce qui compte, s’agissant de buzz sur le net, comme dans l’agitation financière et communicante, c’est de savoir s’ils influencent les tendances ou ne produisent que des bruits blancs. Ils introduisent beaucoup de bruit et d’agitation, mais les tendances se heurtent à des asymptotes quant à leurs effets macroéconomiques.

Du moins dans les pays riches et les premiers émergents comme la Chine. Rappelons, cependant, que le grand défi économique et politique du siècle est l’émergence de l’Afrique, qui comptera 2,5 milliards d’habitants dès 2050. Elle exigera l’adaptation des technologies numérique à une révolution verte agricole de très grande ampleur et à la production de masse des infrastructures, en particulier urbaines, et des biens manufacturés. Là est le véritable défi de la révolution numérique : son adaptation à l’émergence de l’Afrique. Où les accélérations économiques sont donc indispensables. Elles devraient être puissantes, et dangereuses.

Ces tendances devraient se prolonger jusqu’à la prochaine vague d’innovations radicales : l’explosion des applications des bio et nanotechnologies, qui modifieront l’humain lui-même et dont les conséquences sont difficilement prévisibles et encore moins mesurables en termes de Pib et d’inégalités, sinon qu’elles risquent d’aggraver la forme ultime d’inégalité : l’inégalité biologique entre les hommes.

Là est le véritable défi de la révolution numérique : son adaptation à l’émergence de l’Afrique.


Le bocal planétaire

Puisque nous proposons de nous intéresser plus aux fréquences des interactions économiques qu’à la vitesse des processus élémentaires, la métaphore mécanique des fréquences croissantes serait utilement complétée d’une métaphore thermodynamique : ce qui se passe s’analyserait en termes d’évolution des pressions qu’exercent les individus les uns sur les autres et des mobilités qui en résultent, lesquelles diffèrent selon le degré d’exposition de chacun aux globalisations. Les individus sont donc soumis à des pressions différentes. Cela nous conduit à proposer la description suivante du bocal planétaire.

Le monde est un bocal aux parois élastiques, un ballon souple plutôt, flottant dans son environnement naturel, sur lequel il exerce une pression, aujourd’hui inquiétante. En son sein, des individus interagissent comme les molécules dans un gaz ou un liquide. Plus les individus sont mobiles, plus grande sont la fréquence de leurs interactions et la pression dans le bocal. Mobilité, fréquence, agitation, pression, augmentent et diminuent ensemble dans telle ou telle partie du bocal.

Dans le bocal « monde », les acteurs économiques, molécules indépendantes, ne sont pas en interaction généralisée, comme si une poche unique de gaz emplissait tout le bocal. Ce dernier est stratifié en différentes poches, séparées par des membranes. Les interactions sont totalement libres au sein d’une poche, mais les membranes, plus ou moins poreuses, filtrent les interactions entre acteurs situés dans deux poches différentes : les échanges de biens et services, de monnaies, parfois d’informations et surtout des hommes eux-mêmes. Cela se traduit par des différences de pression et d’état de la matière (gaz, liquide, pâteux) entre les poches. Plus les membranes sont épaisses, plus Les différences sont importantes. L’économiste parlera d’intensité variable des « imperfections de marché ».

Les trois couches du bocal

La population mondiale en âge de travailler est répartie dans des poches verticalement stratifiées. Dans chaque territoire, on trouve trois couches. Au-dessus, la poche mondiale unique du gaz des « nomades », qui produisent des biens services échangeables internationalement. Localisés dans un territoire particulier, ils sont en compétition et interaction globale. Leurs activités peuvent être en permanence déplacées par les firmes globales d’un territoire à l’autre, jugé plus attrayant. Ce sont les emplois qui sont nomades, pas les individus. En dessous, dans la poche « liquide », on trouve les « sédentaires ». Ils produisent pour eux-mêmes et pour les nomades de leur territoire des biens-services locaux, qui ne traversent pas la frontière du territoire (pour des raisons réglementaires ou de coût de transport). Encore en dessous, dans chaque territoire, la poche du « bitume », celle des hommes jugés économiquement « inutiles ».

Comment décrire la thermodynamique de cet ensemble sous l’effet de la révolution numérique et des globalisations ? En haut du bocal, les nomades de chaque territoire luttent dans une compétition globale : il règne donc une grande agitation et des interactions à fréquence élevée, engendrant une forte pression. Pour les nomades, la pression vient de l’extérieur. Elle est la même dans le monde entier et depuis trente ans, elle est croissante sous l’effet de la globalisation financière et des firmes, autorisée par la révolution numérique. En contrepartie, on constate un enrichissement des nomades par rapport aux sédentaires, dans la plupart des territoires.

Les sédentaires, eux, sont en compétition au sein d’un même territoire. Elle peut être très intense dans le secteur marchand, en témoigne les conflits entre chauffeurs de taxis et de VTC. Cependant, avec le poids du secteur public régalien, les mobilités sont globalement plus réduites dans les secteurs sédentaires, qui représentent la grande majorité de l’emploi. Ce sont des poches de liquide sans interactions directes entre elles (les membranes nationales sont, par définition, infranchissables pour les biens et services sédentaires) mais elles sont en interaction avec la poche de nomades de leur territoire, le gaz qui flotte au-dessus d’eux étant soumis à la pression des globalisations. La pression interne subie par les nomades d’un territoire influence celle régnant chez « leurs » sédentaires, mais pas totalement, à travers une membrane. Quand les nomades d’un territoire prospèrent dans la compétition mondiale, ils consomment plus de biens sédentaires. Ils fluidifient et enrichissent ainsi la couche supérieure du liquide sédentaire où ils recrutent, parmi les plus qualifiés, les nouveaux emplois nomades.

Si le nombre des nomades diminue dans un territoire, en raison d’un moindre succès dans la compétition mondiale, la demande adressée aux sédentaires se réduit, et l’emploi dans leur couche diminue. C’est ainsi que se crée, dans les soutes de la société, une troisième poche, celle des « hommes inutiles », économiquement inutiles aux autres et à eux-mêmes. Il n’y a plus de mobilité ni d’agitation, seulement une basse pression. On est dans la sinistre répétition du même : le non emploi et la dépendance à l’égard d’une assistance sociale ou familiale, ou l’enchaînement de petits boulots sans possibilité de progresser. Cette poche est un bitume dans lequel on est englué.

Depuis trente ans, dans tous les pays riches, rattrapés par l’Asie, la dynamique est la suivante : réduction du nombre relatif d’emplois nomades, où la pression augmente, déversement dans le secteur sédentaire et accroissement des inégalités de revenus entre nomades et sédentaires (plus de sédentaires pour satisfaire une moindre demande), et pour finir, des trappes d’inutilité qui se remplissent.

Diminuer la pression

Si l’objectif collectif est de « diminuer la pression », une expression à mon avis bien plus juste que « décélération » ou « décroissance », il s’agit d’abord de réduire la mobilité et les fréquences des interactions là où elles sont maximales : chez les nomades. Si l’on veut aussi et simultanément vider les trappes d’hommes inutiles, il faut, au contraire, augmenter les mobilités dans une partie du secteur sédentaire, ainsi qu’entre ce dernier et les soutes d’« hommes inutiles ».

Pour diminuer la pression au sein des nomades, un certain re-cloisonnement mercantiliste de l’économie globale est nécessaire. Cela suppose de reconstituer entre grands blocs de territoires (pour la France, au niveau européen) des membranes qui laissent passer, par osmose, certains objets économiques, et d’autres plus difficilement. Par exemple, trouver les moyens réglementaires et incitatifs, permettant qu’un territoire représentant 30 % du marché global pour un bien manufacturé donné, produise 30 % de sa valeur ajoutée. Et mettre quelques « grains » dans les rouages de la circulation des capitaux, pour redonner aux États une certaine souveraineté monétaire.

L’enjeu, ensuite, est de recentrer l’économie sur le secteur sédentaire (soit 73 % des emplois en France[5]), et de stimuler la préférence pour les biens et services sédentaires. À condition d’en améliorer leur qualité : il est vain d’exhorter à « acheter local » sans cela. Rendre plus attrayant le fait de passer une bonne soirée entre amis au bar à vin de pays du coin avant d’aller voir un spectacle vivant, plutôt que de manger seul des gambas surgelées en regardant Netflix sur un écran Lenovo. En ce domaine, il s’agit sans doute de provoquer un accroissement des mobilités pour stimuler l’offre, en particulier dans les secteurs monopolistiques. Une fluidification et une augmentation de la pression moyenne dans la strate des sédentaires sont nécessaires pour un recentrage des économies territoriales, ce qui soulagerait la pression dans le secteur nomade.

C’est la mobilité non désirée qui pose problème.


Comment obtenir ces changements de pression interne ? Celle-ci –et donc les mobilités– est différente dans les trois couches. Chez les nomades et la partie des sédentaires les plus directement en interaction avec eux, la fréquence des changements de métier, de statut, de lieu de résidence et de travail, a nettement augmenté par rapport à ce qu’elle a été durant les Trente glorieuses. Cette plus grande mobilité affecte beaucoup moins les couches « basses » des sédentaires et pas du tout les « inutiles ». La mobilité restera forte dans le secteur nomade : il serait vain de la supprimer par protectionnisme mais on peut la rééquilibrer. Et pour réduire l’inutilité, il faudra un peu plus de mobilité dans le secteur sédentaire. Celle-ci peut être désirable quand elle donne accès à une diversité d’expériences et d’opportunités. C’est la mobilité non désirée qui pose problème. Si l’on adopte la norme éthique d’Amartya Sen, une société économiquement « juste » donne à chacun et à chaque période de sa vie la possibilité d’améliorer son propre sort. La mobilité doit être une chance et non, comme souvent aujourd’hui, une calamité. Les systèmes d’assurances sociales sont à refonder entièrement en ce sens. À la flexibilité demandée, associer une sécurité adaptée, qui permette à chacun de s’améliorer, de « suivre le mouvement ». Le défi est de casser la dichotomie entre emploi salarié et autres statuts, entre CDI et précarité, s’orienter vers des systèmes inspirés de celui des « intermittents du spectacle », rendre possible le passage d’un statut à l’autre, l’alternance travail-formation, le choix personnel du temps de travail et du temps libre, de l’âge de la retraite. Il faut permettre à ceux qui le souhaitent de réduire la place de l’économie dans leur vie, sans empêcher ceux qui en jouissent de le faire. De plus en plus de sociétés sont assez économiquement riches pour offrir ce choix.

La stabilisation du nombre de nomades et la croissance endogène du secteur sédentaire, y compris à travers l’économie collaborative, associative et sociale, permettrait ainsi de créer des emplois et d’accueillir ceux qui sont pris dans le bitume des trappes d’inutilité. Pour autant, des mesures spécifiques seront nécessaires pour ouvrir ces trappes : formation professionnelle ciblées, insertion des chômeurs de longue durée dans des associations bénévoles utiles. Bref, il faut fluidifier le bitume.


[1] Cf. Pierre-Noël Giraud, L’homme inutile, Odile Jacob, 2015.

[2] Lois empiriques, énoncées par Gordon E. Moore, l’un des trois fondateurs d’Intel, en 1965 et 1975. Il postulait alors que la complexité du matériel électronique de l’époque doublait environ tous les deux ans, augmentant la complexité des machines mais pas leur coût. Jusqu’à présent, cette supposition s’est toujours avérée exacte. [NDLR]

[3] Version occidentale du système mis en place dans les usines japonaises Toyota, dès 1950. Il repose sur une élimination systématique du gaspillage et une production en flux tendus. [NDLR]

[4] Ou les « géants du web » à savoir Google, Apple, Facebook et Amazon. On peut aussi parler des GAFAM en ajoutant Microsot. [NDLR]

[5] Voir Philippe Frocrain et Pierre-Noël Giraud, «  Les emplois exposés et abrités en France  », Les synthèses de La Fabrique, n° 9, La Fabrique de l’Industrie, septembre 2016.

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