Rêverie © Stéphane Baldi/FlickrRêverie © Stéphane Baldi/Flickr


Plutôt que de fuir l’ennui à tout prix, la thérapeute O. Chabrillac nous invite à lui faire une place dans notre quotidien. Car il est l’occasion d’interroger en profondeur nos désirs et le sens de notre vie.

La recherche de l’intensité serait devenue l’idéal de l’homme d’aujourd’hui. Dans son dernier essai[1], le philosophe Tristan Garcia montre l’importance prise par cette injonction sociale, à laquelle doivent répondre celles et ceux qui ne veulent pas s’anesthésier dans une vie morne. En un mot, ennuyeuse. Mais le prix à payer pour cette excitation permanente est important : c’est celui de l’épuisement, du burn out, de la perte de sens également. Comment décélérer ? Faut-il réapprendre à s’ennuyer ?

Dès le XVIIIe siècle, les historiens observent une évolution du statut de l’ennui. D’une douleur individuelle clairement exprimée, il devient maladie de l’âme, puis malaise social indéfini. Là où la modernité véhicule l’illusion de pouvoir en permanence nous combler (par la consommation en particulier), l’ennui vient nous déranger, nous interpeller, voire nous agresser. Pourtant, derrière le mal-être auquel il semble renvoyer, il peut être porteur d’un potentiel inconnu. À condition d’accepter le retour sur soi-même qu’il impose.

L’ennui peut se définir par l’émergence d’un autre rapport au temps, comme si celui-ci avait cessé de couler normalement, comme s’il s’était étrangement figé… Il apparaît comme un « dimanche de la vie », une brèche dans notre quotidien. Il nous plonge dans un autre univers, comme en apnée, nous imposant un nouveau temps à conjuguer, le « plus-que-présent ». Pourtant, paradoxalement, à partir du moment où l’on veut bien traverser l’angoisse que peut représenter cette perte des repères coutumiers, il permet de se désengager des gestes appris et des pensées réflexes, invitant à la conquête d’une autre vérité, peut-être plus vraie que celle de l’activité : comme si, derrière le manque, l’impuissance, l’abandon, derrière cette épreuve plus ou moins opaque, se cachait une part de notre conscience, une parcelle de notre essence. L’ennui nous interroge : où est passée notre envie ? Quel est le sens de notre vie ?

Pas d’obligation de résultat, mais une ouverture amusée à l’imagination, à la créativité. Laisser faire. Laisser être.


Le grand intérêt de l’ennui, c’est de nous proposer un espace en devenir, que l’on peut comparer à une forme de jachère psychique. Nous pouvons alors prendre la responsabilité de ne pas chercher à le remplir à tout prix, mais, bien au contraire, de laisser venir, patiemment, ce qui a envie d’émerger. L’attention se fait flottante, voire curieuse, mais non déterminée. Pas d’obligation de résultat, mais une ouverture amusée à l’imagination, à la créativité. Laisser faire. Laisser être. Ce face-à-face avec nous-mêmes ne peut en effet être surmonté qu’avec des propositions intérieures qui nous parlent authentiquement. On ne peut pas tricher avec l’ennui ! Il est, à sa manière, un puissant révélateur qui ne se laisse pas facilement tromper ou égarer : loin d’être un trou noir, il contient virtuellement son propre dépassement, nous permettant de semer, parfois à notre corps défendant, les graines de futurs projets, de l’être que nous serons demain. Ce n’est pas tout : c’est dans la béance de l’ennui, dans cette confrontation avec notre propre inconsistance, dans ce renoncement au contrôle permanent sur notre propre vie, que nous avons la possibilité de nous ouvrir à l’au-delà de nous, de faire l’hypothèse d’autre chose qui nous dépasse et nous transcende, que peut s’inscrire aussi une opportunité rimant avec spiritualité…

Alors, comment apprivoiser l’ennui ? Comment résister à l’injonction de rentabilité véhiculée par notre société ? Il s’agit non seulement de ne pas craindre l’ennui, mais, au contraire, d’apprendre à l’aimer comme une chose rare et précieuse au cœur de vies trop remplies, d’accepter d’entrer dans cet espace où le désir n’est pas revendicatif, mais plutôt une possibilité, un choix, un peut-être. Il ne s’agit pas de choisir de s’ennuyer, pas plus que l’on ne choisit la maladie ou la dépression comme chemin d’évolution. Et lorsqu’il se présente, ne pas le fuir, pour au contraire lui sourire.

C’est dans ces moments passés à ne rien faire que l’enfant apprend à percevoir avec davantage de discernement ses sensations et ses émotions personnelles.


Et le défi est encore plus important lorsqu’il s’agit de nos enfants. Pourquoi leur ennui nous angoisse-t-il tant ? Tous les moyens sont bons pour leur éviter de se trouver confrontés à ce sentiment de vide, de lassitude, condensé dans un insupportable : « Je m’ennuie » (et surtout nous éviter d’en être spectateur)… Pourtant, la majorité des experts savent que l’ennui constitue une sorte de passage obligé de toute acquisition (et qu’il est donc un processus constructif d’intégration). D’où l’importance de ne pas chercher à le contrer par l’activisme et l’hyperstimulation, ni par une recherche de satisfaction immédiate permanente, mais de se rappeler que les efforts et la frustration constituent des bases essentielles de l’éducation, de la croissance, de l’évolution (parmi d’autres évidemment). C’est dans ces moments passés à ne rien faire que l’enfant réintègre sa corporalité et qu’il apprend à percevoir avec davantage de discernement ses sensations et ses émotions personnelles : un apprentissage d’autant plus important que c’est finalement la richesse de son monde intérieur qui garantira à terme son autonomie et son équilibre psycho-affectif. À condition que l’adulte présent ne cherche pas à s’interposer entre l’ennui et l’enfant (ou l’adolescent), mais le laisse vaquer à son rythme à ses rêves, à ses inventions et à ses pensées… Comme si le temps suspendait son vol pour lui permettre d’accomplir ses multiples métamorphoses et de s’acclimater à l’émergence de son désir personnel. Tout l’enjeu étant, non pas de lui proposer des activités, mais bien au contraire, de se taire, de patienter en toute confiance, sachant que la magie de la vie finira par opérer.



[1] T. Garcia, La vie intense. Une obsession moderne, Autrement, 2016.

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