Meeting du Font national, 1er mai 2012 © Blandine Le Cain/FlickrMeeting du Font national, 1er mai 2012 © Blandine Le Cain/Flickr



 

L’électorat du Front national progresse, mais évolue peu : très à droite au plan idéologique, il recrute davantage dans les milieux populaires et peu instruits. Phénomène nouveau, il perce aussi dans la fonction publique, chez les catholiques, dans les tranches d’âge intermédiaires, et tend à se féminiser.

Depuis que Marine Le Pen est à sa tête, le Front national (FN) a connu une progression électorale spectaculaire, frôlant 28 % des suffrages exprimés au premier tour des régionales de 2015 et rassemblant 6,8 millions de voix au second. Et il a fidélisé son électorat[1]. Mais ce dernier n’est pas fondamentalement différent de celui que mobilisait son père, malgré la stratégie de « dédiabolisation » mise en œuvre par sa présidente et sa volonté affichée de diversifier ses soutiens[2]. La comparaison du profil idéologique (tableau I) et sociodémographique (tableau II) des électeurs du FN aux régionales de 2015 avec celui des électeurs de Jean-Marie Le Pen puis de sa fille aux scrutins présidentiels depuis 1988 est à cet égard éclairante.

Le profil de l’électeur du FN

Politiquement, cet électorat reste ancré à droite. Ceux qui votent FN tout en se classant à gauche y sont minoritaires (moins de 5 %). Et le score du FN au premier tour des dernières régionales est d’autant plus élevé que les personnes se placent plus à droite, passant de 11 % chez celles qui se situent à l’extrême gauche de l’échiquier politique à 65 % pour celles qui se situent à l’extrême droite.

Sources : Les données 2015 viennent d’une enquête TNS-Sofres par téléphone, coordonnée par Florent Gougou et Vincent Tiberj, avec le soutien de Sciences Po Paris, la Fondation Jean-Jaurès et le Service d’information du gouvernement, sur un échantillon national de 2011 individus représentatifs de la population inscrite en métropole, du 14 au 23 décembre 2015. Pour les scrutins présidentiels, il s’agit des enquêtes électorales du Cevipof (1988-2007) et de la « French Electoral Study 2012 » coordonnée par Nicolas Sauger au Centre d’études européennes (CEE). La question de la peine de mort n’a pas été posée dans l’enquête CEE/FES 2012, les données sont celles du sondage postélectoral Cevipof-OpinionWay 2012.

Idéologiquement, cet électorat se distingue encore plus qu’avant des autres électorats par son intolérance et sa fixation sur les immigrés. En 2015, 60 % des électeurs du FN veulent rétablir la peine de mort, devançant de 32 points les électeurs de droite et de 49 les électeurs de gauche. 91 % jugent le nombre d’immigrés excessif (soit respectivement + 31 et + 69 points) (tableau I). A contrario, ce sentiment anti-immigrés apparaît comme la condition quasi nécessaire pour un tel choix. La proportion de votes FN au premier tour des régionales passe de 1 % chez les personnes qui ne sont « pas du tout d’accord » avec l’idée que les immigrés seraient trop nombreux à 52 % chez les « tout à fait d’accord ». Ce sentiment va de pair avec un rejet massif de l’Union européenne, par crainte, justement, que le nombre d’immigrés n’augmente (87 %) et que « l’on perde notre identité nationale et notre culture » (90 %). Quant aux attitudes à l’égard de la famille et de l’économie, elles n’ont aucun impact sur ce vote.

Le FN attire certes des intellectuels et des énarques en accord avec ses idées, mais les probabilités de voter pour lui restent d’autant plus élevées que la personne a fait peu d’études.


Le profil socioculturel de l’électeur du FN a relativement peu varié (tableau II). Le diplôme reste une barrière décisive. Le FN attire certes des intellectuels et des énarques en accord avec ses idées, mais les probabilités de voter pour lui restent d’autant plus élevées que la personne a fait peu d’études. Elles culminent à 45 % chez celles qui n’ont qu’une formation technique courte (CAP, brevet professionnel), condamnant aux petits boulots ou au chômage. Un score trois fois plus élevé que celui qu’il atteint chez les personnes ayant suivi au moins un second cycle universitaire.

Quant à l’âge, contrairement à une idée reçue qui ferait du vote lepéniste un vote « jeune », son impact dépend du contexte électoral. En 2012, Marine Le Pen fait son meilleur score chez les moins de 25 ans, les plus critiques envers les partis de gouvernement. Mais en 2002, dans un scrutin dominé par l’enjeu sécuritaire, ce sont les « quinquas » qui ont le plus voté pour son père, tandis qu’en 2015, les listes FN attirent davantage les classes d’âge intermédiaires.

Le parti des ouvriers ?

Le parti lepéniste réussit de mieux en mieux, en revanche, dans les milieux populaires. Il a d’abord progressé chez les petits patrons, la fraction la plus défavorisée de l’électorat de droite, inquiète pour son avenir : un sur cinq a voté Le Pen au premier tour en 1988. Parallèlement, il attire un électorat ouvrier déçu par la gauche, qui, en 1995, lui donne son meilleur score. Même en 2007, quand Jean-Marie Le Pen recueille à peine plus de 10 % des suffrages exprimés, c’est l’électorat ouvrier qui lui est le plus fidèle (16 %), alors que les petits patrons ont préféré Nicolas Sarkozy. Sa fille n’a fait qu’amplifier le phénomène. En 2012, près de la moitié des ouvriers déclarait avoir voté pour Marine Le Pen au premier tour ; aux régionales de 2015, c’est plus de la moitié des ouvriers qui a voté FN, une proportion plus de deux fois supérieure à celle que l’on trouve chez les cadres supérieurs et les professions intermédiaires. Il faut cependant nuancer ces résultats en tenant compte du taux élevé d’abstention (50 % au premier tour, 42 % au second), encore plus marqué dans cette catégorie socialement et culturellement défavorisée. Recalculé par rapport aux inscrits, le score des listes FN chez les ouvriers est de 30 %, contre 17 % pour les listes de gauche et 11 % pour les listes de droite. La majorité d’entre eux n’a donc pas voté pour le FN, contrairement aux idées reçues. Mais ils pèsent lourd dans l’électorat du Front national. Si on y ajoute les employés, ces deux catégories représentent 46 % de l’électorat du FN au premier tour des régionales et 48 % au second (contre moins d’un tiers dans l’électorat total à cette élection). Et alors qu’hier, il attirait essentiellement des salariés du privé, on note en 2015 une percée spectaculaire du parti lepéniste chez les fonctionnaires. Aux élections régionales, chez les agents d’exécution (catégorie C), le FN a recueilli 27 % des suffrages dans la fonction publique territoriale, 33 % dans celle de l’État et près de 39 % dans la fonction publique hospitalière[3].

La carte électorale du FN

La carte électorale du FN, elle, reste étonnamment stable, avec ses zones de force à l’est d’une ligne Cherbourg-Roanne-Perpignan[4]. Dans le même temps, son ancrage rural s’est renforcé[5]. S’il n’y a pas d’effet mécanique de l’éloignement du centre-ville sur le niveau de ce vote, si la notion de « vote périurbain » est controversée[6], reste que l’audience du FN, qui prospérait au départ dans les grandes villes et leurs banlieues, progresse depuis 2002 dans des petites communes inquiètes d’une contagion des problèmes sécuritaires et se sentant abandonnées des pouvoirs publics. En 2015, le score du FN aux régionales est deux fois plus élevé dans les communes rurales que dans l’agglomération parisienne (tableau II). Le phénomène est clairement lié à la fermeture des services et commerces de proximité. Dans les communes de moins de 500 habitants, le vote FN passe de 23,5 % chez celles qui disposent d’au moins six services et commerces de base à 30,5 % chez celles qui n’en ont aucun, et de 25,6 à 31,8 % dans les communes de 500 à 1000 habitants[7].

Quant à la religion, elle fait de moins en moins barrage contre les idées frontistes, pourtant régulièrement critiquées par les autorités religieuses comme contraires au message des Évangiles. Certes, en 2015 comme avant, les catholiques pratiquants réguliers, les plus intégrés à leur communauté, sont un peu moins nombreux que les non pratiquants à voter pour une liste FN au premier tour des régionales (26 % contre 34 %). Mais, pour la première fois, les catholiques dans leur ensemble ont plus voté FN que la moyenne des Français[8].

Le seul vrai changement récent concerne l’électorat féminin, jusqu’ici nettement plus réticent que l’électorat masculin à donner ses voix au FN.


Le seul vrai changement récent concerne l’électorat féminin, jusqu’ici nettement plus réticent que l’électorat masculin à donner ses voix au FN. Parmi les explications avancées, il y avait leur situation professionnelle, globalement moins exposée à la concurrence internationale, leur pratique religieuse plus intense (chez les plus âgées du moins), l’impact des valeurs féministes, surtout dans les nouvelles générations, etc. Pourtant, au premier tour du scrutin présidentiel de 2012, l’écart entre le vote Marine Le Pen des électeurs et des électrices s’est réduit à 1,5 point de pourcentage (tableau II) et, une fois intégré l’effet des autres variables susceptibles d’expliquer leur choix électoral, il disparaît complètement. À âge, profession, diplôme, pratique religieuse, orientation idéologique égaux, les femmes ont autant voté pour elle que les hommes. Cette évolution peut être attribuée à la figure de Marine Le Pen, une femme qui se dit « quasi féministe », plus moderne que son père sur les questions de société et moins extrême. Elle tient aussi à la détérioration de la situation économique des femmes de milieu populaire, en particulier dans le prolétariat des services. Marine Le Pen fait une percée spectaculaire chez les employées de commerce, un milieu majoritairement féminin. En 2015 pourtant, au premier tour des régionales, on retrouve un écart de 7 points entre le vote masculin et féminin pour le FN (tableau II), comme d’ailleurs aux élections européennes de 2014 et aux départementales de 2015. Le phénomène n’est pas stabilisé, il dépend du contexte électoral. Une campagne présidentielle particulièrement intense et mobilisatrice comme celle de 2012 a pu inciter, le temps d’un scrutin, des femmes jeunes, peu qualifiées, de milieu populaire, à faire de Marine Le Pen la porte-parole de leur ras-le-bol. Les mêmes se détournent des urnes lors d’élections de faible intensité (européennes, régionales). Demain, dans le contexte de l’élection présidentielle de 2017 et d’une désaffection sans précédent à l’égard de la classe politique dans son ensemble, elles pourraient bien lui revenir et être la clé du scrutin.



[1] 97 % des électeurs de Marine Le Pen en 2012 ont voté pour les listes FN au premier tour des régionales de 2015, alors que 66 % des électeurs de François Hollande ont voté pour les listes d’Union de la gauche et 64 % des électeurs de Nicolas Sarkozy pour les listes d’Union de la droite (Enquête TNS-Sofres/Sciences Po/FJJ/ SIG, cf. sources du tableau I).

[2] N. Mayer, « Les transformations de l’électorat FN (2012-2015) », in Vincent Tiberj (dir.), La déconnexion électorale, Fondation Jean-Jaurès, 2016 (à paraître).

[3] Luc Rouban, « Les fonctionnaires et le Front national », note 3, vague 1 de « L’enquête électorale française : comprendre 2017 » (Sciences Po/Cevipof), <www.enef.fr/les-notes>, décembre 2015.

[4] Joël Gombin, « Le changement dans la continuité. Géographies électorales du Front national depuis 1992 », in Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, N. Mayer (dir.), Les faux-semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Presses de Sciences Po, 2015, pp. 395-416 ; Hervé Le Bras, Le pari du FN, Autrement, 2015.

[5] Sylvain Barone, Emmanuel Négrier, « Voter Front national en milieu rural. Une perspective ethnographique », in A. Dézé, S. Crépon, N. Mayer (dir.), op. cit., pp. 417-434.

[6] Voir le débat autour du livre de Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014 : Géoconfluences, « La France périphérique, débat autour d’un livre », <http://geoconfluences.ens-lyon.fr>, 2 octobre 2014.

[7] Ifop, « L’influence de l’isolement et de l’absence de services et commerces de proximité sur le vote FN en milieu rural », Focus, n°135, mars 2016.

[8] Confirmé par le sondage Ifop/Pèlerin, « Le vote des catholiques au premier tour des élections régionales », 06/12/2015. Voir aussi l’article de Yann Raison du Cleuziou dans ce dossier [NDLR].

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s