Mai 2011, Espagne © Gaia Saviotti/Flickr/CCMai 2011, Espagne © Gaia Saviotti/Flickr/CC


Intellectuelle de gauche, indépendantiste, révolutionnaire et anticapitaliste. C’est ainsi que la BBC a présenté Teresa Forcades, cette bénédictine catalane investie en Espagne dans le « Procés Constituent » qui vise un changement de modèle économique, institutionnel et politique. Elle ponctue régulièrement ses interventions de références bibliques et théologiques. Pour elle, l’Europe fait partie du problème… et de la solution !

Comment une religieuse contemplative a-t-elle été amenée à s’engager politiquement en prenant la tête d’un mouvement de protestation et de démocratie radicale comme le Processus constituant[1] ?

Teresa Forcades – J’ai lu les évangiles pour la première fois à 15 ans. Un jésuite m’a prêté mon premier livre de théologie : Jésus-Christ libérateur, de Leonardo Boff. Ma famille et mon entourage m’avaient peu parlé du christianisme. Il n’y avait pas d’antipathie chez eux, mais la conviction qu’il s’agissait d’une institution caduque et sans intérêt. Or je découvrais quelqu’un d’engagé, non seulement en théorie mais en pratique, par l’attention portée aux personnes pauvres, à celles qui souffrent le plus. L’expérience de Dieu ne m’est plus apparue comme quelque chose d’abstrait : je l’identifie à la relation établie avec les personnes les plus vulnérables de la communauté. L’Évangile a pris pour moi une dimension clairement politique, comme l’a mis en évidence la théologie de la libération. Je ne veux pas dire que la fidélité à l’Évangile demande de militer au sein d’un parti, mais il me paraît évident que la dimension politique est un aspect essentiel de ma compréhension de l’Évangile. Ceci dit, mon engagement actuel est né de la proposition que m’ont faite des acteurs des mouvements sociaux de mettre ma crédibilité au service d’un projet de rupture pacifique et démocratique. Après un discernement avec ma communauté, je suis là aujourd’hui.

« La dimension politique est un aspect essentiel de ma compréhension de l’Évangile. »


Si pour les communautés chrétiennes, religieuses, comme pour l’Église institutionnelle, porter secours semble évident, surtout en période de crise, peut-on réinsuffler une dimension plus clairement politique ?

Teresa Forcades – Dans les circonstances actuelles, personne ne se risquerait à entrer en politique, sinon pour promouvoir une rupture. L’intuition des chrétiens qui préfèrent donner un paquet de riz plutôt que de s’affilier à un parti politique se comprend quand on voit le cadre politique actuel qui obère toute tentative de changement, aussi bonnes et louables que soient les intentions. Mais avec des mouvements comme le Procés Constituent, nous encourageons un programme de rupture : il s’agit de démanteler le système actuel et de s’organiser pour garantir les conditions d’un exercice digne de l’action publique.

Reconnaissons qu’au niveau hiérarchique, l’Église – particulièrement dans le cas espagnol – fait de la politique, beaucoup de politique ! Mais laquelle ? Une politique de connivence, de protection des intérêts de l’institution ecclésiale, de défense d’intérêts idéologiques qui, à mes yeux, ne sont pas évangéliques. L’institution ecclésiale ne doit pas s’autoréférencer mais aller de l’avant, dynamisée par sa mission : annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres.

Le désenchantement politique ne touche pas seulement les communautés chrétiennes, il est général…

Teresa Forcades – Bien sûr. Comment expliquer, sans cela, que la participation n’atteigne pas les 50 % lors d’élections comme celles du Parlement européen ? La désaffection politique est une réalité. C’est bien pour la changer que le mouvement des Indignés proposait une motion qui s’adressait à tous. L’anticapitalisme joue un rôle essentiel de rupture. Car le changement ne sera pas possible sans questionner un système pour lequel le profit maximal est le meilleur critère pour organiser l’économie. Les gens ne commenceront à se mobiliser que si l’on pose les bases de nouvelles conditions qui ouvrent au changement, même si le chemin à parcourir est long.

Le pouvoir n’est plus entre les mains des acteurs classiques, l’État-nation ou les partis politiques, mais dans quelque chose d’éthéré, « les marchés » par exemple. Quelle serait la marge pour recouvrer un espace politique ?

Teresa Forcades – Le vrai pouvoir n’est certainement plus entre les mains des représentants du peuple, mais il n’est pas quelque chose d’éthéré. À partir du moment où le capitalisme s’est trouvé sans contre-pouvoir au niveau mondial, trois mille traités internationaux, bilatéraux ou multilatéraux ont été signés sous les auspices de l’Organisation mondial du commerce. Car le capitalisme « hyper-réglemente ». Il réglemente sévèrement, mais en fonction d’intérêts bien particuliers et non selon l’intérêt général. En Europe, des traités ont annulé ou limité la capacité de décision des parlements : le traité de Lisbonne tient lieu de « constitution » sans avoir été voté par la population. Nous sommes ainsi témoin d’une subversion, dans les faits, de la démocratie. Dans son livre Les métaphores théologiques de Karl Marx[2], Enrique Dussel montre que Marx a récupéré le concept de « fétiche » de la Bible. Un fétiche est une chose faite de mains d’homme. Oubliant que nous l’avons produite, nous mettons cette chose « faite » sur un piédestal, nous l’adorons et lui permettons d’exiger de nous des sacrifices humains. Nos « fétiches », ce sont le système économique actuel et l’argent. En Espagne, nous avons modifié la Constitution du jour au lendemain, sans aucun référendum, pour rendre un culte au fétiche, et voilà où nous en sommes[3]. La bonne nouvelle est que le système économique est « une chose faite de mains d’homme » et que, par conséquent, si nous sortons de cette dynamique fétichiste, nous nous rendrons compte qu’il dépend de nous et non l’inverse. Le système économique peut et doit être modifié quand il exclut et nuit à la majorité de la population.

Que signifie l’insistance, dans tes écrits, sur la nécessité de « recouvrer la subjectivité politique » ?

Teresa Forcades – Plutôt que de récupération, je préfère parler d’« activation » : la subjectivité politique ne se perd pas ; elle est intrinsèque à chacun, elle est ce que tu es. Personne ne te l’accorde non plus, mais cela fait partie de ton être. Elle tient d’ailleurs, à mes yeux, au fait d’« être à l’image de Dieu » plus qu’à la citoyenneté. C’est ainsi que je l’entends, mais chacun l’exprimera avec ses propres mots, par exemple en parlant de « dignité personnelle ». C’est seulement par un mécanisme d’aliénation que la subjectivité politique peut rester inactive et inconsciente. D’où l’importance de l’activer, et c’est précisément ce qui est en train de se passer dans notre pays : un processus d’activation de la subjectivité politique.

« La subjectivité politique tient, à mes yeux, au fait d’‘être à l’image de Dieu’ plus qu’à la citoyenneté. »


Reste un problème de médiation. Quand les principales structures sociales (partis, syndicats, etc.) sont discréditées, de quels outils disposons-nous pour canaliser cette activation ?

Teresa Forcades – Je crois que le Procés Constituent est un bon outil qui peut être généralisé. Au lieu de former une structure ou un parti politique qui cherchera à se maintenir au pouvoir, la proposition est de rendre possible une alliance stratégique de rupture entre des mouvements sociaux très divers, des partis sans doute, mais aussi des personnes et des collectifs qui jusque-là ne se sentaient pas concernés par la politique. Cette alliance doit être la plus large possible, sans quoi elle ne pourra pas être majoritaire. Dans notre cas, elle a aussi joué un rôle important dans la conjoncture politique et le désir d’indépendance de la Catalogne. Ce désir a permis d’introduire un débat, le plus large possible, sur les conditions du vivre ensemble et sur l’organisation politique.

Sans doute sommes-nous à un momentum classique : l’accroissement du malaise social est détourné au profit d’une revendication nationaliste. Cela se retrouve tout au long de l’histoire, l’exemple le plus récent étant celui de la réunification allemande. Fatigué par des années de régime communiste où l’on entendait parler du « peuple », sans que celui-ci ait vraiment de voix, le peuple d’Allemagne de l’Est est sorti dans la rue en criant « Wir sind das Volk », « Nous sommes le peuple », et non le Politburo. Mais devant cette vague de revendications, qui pouvait potentiellement créer un véritable État social en Allemagne de l’Est, devant la menace que cela comportait pour la conscience endormie de la partie capitaliste, Helmut Kohl a eu l’habileté d’infléchir ce « Wir sind das Volk » en un « Wir sind ein Volk », nous sommes « un » peuple. Ce que nous voulons, par conséquent, c’est nous réunifier. Et le nouveau discours de prôner : privatisons l’ensemble, parce que ce qui importe c’est que « nous vivions à nouveau tous ensemble ».

En Catalogne, il pourrait se passer quelque chose de semblable : parmi ceux qui sont pour l’indépendance et le renforcement du nationalisme, certains remettent la question sociale à plus tard. Nous misons à l’inverse sur le renforcement du processus constituant qui œuvre clairement pour un nouvel ordre économique, politique et social. Nous ne pouvons admettre que soit dissociées la question nationale et la question sociale.

Parlons de l’Europe et des prochaines élections au Parlement européen. L’Europe fait-elle partie du problème ou de la solution ?

Teresa Forcades – L’Europe fait évidemment partie du problème, tout comme elle doit faire partie de la solution. Elle fait évidemment partie du problème parce que l’Union s’est construite d’une manière qui a privilégié ou renforcé des intérêts commerciaux particuliers. Comment expliquer que, pour instaurer un salaire minimum interprofessionnel au niveau européen, il faille l’unanimité des États membres, mais qu’en revanche pour approuver un traité, qui, de fait, invalide les décisions parlementaires, l’action de la Commission suffise ? Nous avons une Europe plus commerciale que sociale. La structuration de la prise de décision en Europe amoindrit systématiquement la démocratie réelle et la souveraineté. Ce n’est pas une Europe sociale.

« La structuration de la prise de décision en Europe amoindrit systématiquement la démocratie réelle et la souveraineté. »


L’union monétaire a été réalisée sans prendre en compte les analyses des économistes qui recommandaient, au minimum, un euro à deux vitesses. Ils annonçaient qu’avec une monnaie unique, nous cheminerions vers une espèce de néocolonialisme des pays du Nord de l’Europe par rapport à ceux du Sud. Oui, l’Europe fait partie du problème.

Et les mesures d’austérité ? Je parle pour ma part de « criminalité », car l’austérité est un concept qui mérite de la considération mais il ne s’applique pas à des politiques qui peuvent provoquer la malnutrition d’un quart des enfants de Catalogne. La modification de la Constitution espagnole de 2011, qui a permis de restreindre les droits sociaux fondamentaux pour faire face à une dette contractée pour le sauvetage des banques, est une attaque directe à la démocratie. Oui, l’Europe fait partie du problème.

Et de la solution ?

Teresa Forcades – Bien sûr, parce que si l’Europe ne fait pas partie de la solution, c’est que nous n’avons pas de solution. L’idée d’Europe est bonne en ce qu’elle est née d’un projet d’horizontalité qui par la suite pouvait être amplifié. Mais à partir du traité de Lisbonne, nous avons construit une structure pyramidale, avec un Parlement encadré par un texte long et complexe, que la population ne connaît pas, ne comprend pas et n’a pas voté. L’Europe fait partie de la solution en tant que possibilité, comme aspiration à créer des alliances au niveau européen pour changer les règles du vivre ensemble. Il faut penser au niveau européen un modèle de rupture pacifique et démocratique. Ne penser qu’en termes de continuité avec le modèle actuel, ou simplement de réformes, n’est pas viable. Il y a urgence à libérer le pouvoir politique du joug du pouvoir économique. La démocratie n’est viable qu’ainsi.

« L’Europe fait partie de la solution en tant qu’aspiration à créer des alliances pour changer les règles du vivre ensemble. »


En votant, ne légitime-t-on pas cette situation, ou le Parlement européen a-t-il encore un quelconque rôle à jouer ?

Teresa Forcades – Si nous ne votons pas, que faisons-nous ? La stratégie interne à la démocratie pour créer une rupture est de voter pour un candidat de rupture. Il existe aussi d’autres outils, comme l’organisation d’un référendum ou une campagne de pétition massive qui obligerait à un débat de fond au Parlement. On peut imaginer de nombreuses possibilités.

Une alternative européenne de gauche est-elle possible ? Un « processus constituant » à l’européenne ?

Teresa Forcades – Un mouvement existe assurément. Ici, par exemple, à Barcelone, nous avons reçu Martin Schulz, le président du Parlement européen. Il n’a pas dit qu’il était anticapitaliste, mais presque, ce que j’interprète comme une tentative pour éviter une véritable alternative. Car ils se sont sans doute rendu compte qu’au Parlement européen la situation actuelle de bipartisme pourrait s’altérer. Dans plusieurs pays surgissent des partis et des mouvements de rupture. En Allemagne, c’est le Parti pirate, et en Espagne il est possible de monter quelque chose de similaire. Beaucoup sont prêts à voter pour de telles options, alors qu’ils n’oseraient peut-être pas le faire lors d’élections régionales ou nationales. Ils veulent profiter des élections européennes pour envoyer un message : nous sommes indignés et ne faisons pas confiance aux partis traditionnels.

Mais l’alternative peut également venir de l’extrême droite. L’euroscepticisme risque de se consolider aux prochaines élections.

Teresa Forcades – C’est pour cela que j’insiste pour ne pas séparer les thèmes du national et du social. C’est là l’antidote face à l’essor du nationalisme en cette période de malaise social. Car le thème national a des racines, il s’appuie sur une émotivité et une littérature qui en font un catalyseur. C’est le « nous » atavique et tribal. Je crois en cette réalité de l’appartenance. Comme contemplative, je suis une personne de communauté et suis consciente de la nécessité de sentir que l’on appartient à un groupe. Mais je pense que c’est un défi pour les gauches d’être capables d’enraciner le discours de la justice sociale et des droits individuels dans des communautés organiques, des communautés qui en méritent vraiment le nom. Tel est le défi à relever pour faire front contre l’essor de l’extrême droite.

On abuse sans doute des expressions de « moment historique » ou de « moment crucial ». Mais face à l’alternative entre le repli nationaliste et une construction sociale, il y a aussi le risque du modèle pyramidal de l’Europe, un modèle antidémocratique. Heureusement, il y a encore beaucoup de fissures et de trous qui peuvent permettre, avec cette activation politique, de pénétrer le système et de démonter sa structure antidémocratique. Nous n’avons aucune garantie que la rupture mène à davantage de justice sociale, mais nous devons essayer et travailler pour cela. En ce sens, nous sommes à un moment crucial.

Nous n’avons aucune garantie que la rupture mène à davantage de justice sociale, mais nous devons essayer et travailler pour cela.


Quelle stratégie pour surmonter la peur en un tel moment ?

Teresa Forcades – Je distingue deux types de peur. L’une, que je respecte pleinement, est la peur de perdre le salaire qui te fait vivre ou qui fait vivre ta famille. Mais il ne faut pas encourager les gens à lutter en solitaire parce que tout ce qu’ils pourront obtenir, c’est de perdre leur travail. La situation est vraiment dramatique pour de nombreuses personnes.

L’autre peur est celle que notre organisation collective mène à une alternative pire encore. Nous devons lutter contre cette peur : elle nous empêche de nous mobiliser. Et nous devons nous remémorer l’histoire. Voir ce qui s’est passé dans d’autres processus historiques de rupture, de révolution ; comment ces processus, qui ne furent ni linéaires ni faciles, ont le plus souvent fait progresser l’ensemble de la société. J’encourage tous ceux qui nous lisent à participer à un mouvement ou à une plateforme de rupture. Ou à en créer.

Et à s’informer également…

Teresa Forcades – Exactement. Car la peur s’accompagne très souvent d’un vertige dont nous ne connaissons pas la cause, et ce non savoir paralyse. La prise de conscience est un processus lent : on ne peut demander qu’elle se fasse du jour au lendemain. La faciliter suppose de respecter les processus et les rythmes de chacun. Si, malgré nos efforts, nous nous heurtons encore aux murs de structures toujours plus fermées, nous nous arrêterons pour reconsidérer ce qui doit l’être et pour repartir. C’est une lutte de longue haleine. Mais une lutte qui fait sens en elle-même car, avec l’ensemble du mouvement, nous essayons d’apporter une réponse digne à une situation d’injustice. Comment vivre humainement une situation d’injustice sans l’affronter ?

Propos recueillis par Santi Torres, Oscar Mateos, Nani Vall-llossera et Xavier Casanovas (Cristianisme i Justícia, Espagne) et traduits de l’espagnol par Jean Vettraino.



[1] À la suite de la profonde convulsion provoquée par le Mouvement du 15 Mai et la Spanish Revolution, plusieurs mobilisations ou plateformes ont émergé en Espagne. Parmi celles-ci, le Procés Constituent (Processus constituant) compte près de 50 000 adhérents, des dizaines d’assemblées locales, des groupes de travail sectoriels. Dans ses revendications figure précisément l’ouverture d’un processus constituant en Catalogne.

[2] Enrique Dussel, Las metáforas teológicas de Marx, Verbo Divino, 1993. Non traduit en français [NDT].

[3] La réforme de 2011 tourna autour de la modification de l’article 135 de la Constitution, inscrivant dans le texte le concept de « stabilité budgétaire ». La proposition de réforme fut soutenue par le chef du gouvernement le 23 août. Elle reçut l’appui des deux partis majoritaires, le Parti populaire (PP) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE).

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