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On ne travaille pas assez ? Les règles sont trop protectrices ? Les chômeurs coupables ? Les 35 heures un échec ? L’Europe doit se plier aux impératifs de l’austérité et se serrer la ceinture ? Anousheh Karvar bat en brèche ces idées reçues. Et appelle à tirer parti de la crise pour réinventer ensemble une économie de modération et de partage.

La réduction du temps de travail est sortie des radars du débat public. Pourtant, les statistiques publiques sont formelles : elle est à l’œuvre en France (la réduction des salaires aussi), mais de manière « sauvage ». La dernière livraison de l’enquête « Emploi et salaires » de l’Insee dresse un tableau édifiant de la situation : état très dégradé du marché du travail, pertes importantes d’emplois marchands, ralentissement salarial et baisse du pouvoir d’achat (y compris des fonctionnaires), développement de la précarité de l’emploi des seniors, déclassement des agents de l’État... L’Unédic (chargée de gérer l’assurance chômage) indique qu’environ 50 % des chômeurs indemnisés alternent périodes de chômage et d’activité réduite. Sur 35 millions de déclarations d’embauche en 2011, l’on compte 20 millions de contrats de travail temporaire (intérim) et 10 millions de CDD. Les statistiques révèlent ainsi des frontières de plus en plus poreuses entre travail et inactivité. Une main-d’œuvre fragilisée, en attente de travail, grossit chaque jour les rangs du « précariat », nouvelle armée de réserve du capitalisme postindustriel[1].

Bienvenue dans l’ère du précariat

Avec un chômage moins visible mais plus insidieux, les intérimaires sont les variables d’ajustement des cycles de l’activité économique. La durée moyenne de leurs missions reste inférieure à neuf jours, un quart d’entre elles ne dépassant pas la journée. Si, pour ces salariés jetables, la probabilité de conserver son emploi d’une mission à l’autre était de 80 % lors de l’embellie économique de 2011, elle est tombée à 76 % entre le deuxième et le troisième trimestre 2012. CDD et contrats en intérim sont les premiers à ne pas être renouvelés en cas de ralentissement. La proportion faussement rassurante de 98 % des CDI conservant leur poste d’une année à l’autre dissimule de nombreux contrats de chantier et autres CDI temporaires, pour lesquels moins de 20 % des titulaires se retrouveraient un an plus tard dans un emploi permanent.

Une main-d’œuvre en attente de travail grossit chaque jour les rangs du « précariat », nouvelle armée de réserve du capitalisme postindustriel.


À ce tableau s’ajoutent les salariés à temps partiel : environ 19 % en 2011, soit près de 4,2 millions de personnes, principalement des femmes (8 sur 10) travaillant dans le tertiaire (9 sur 10). Un salarié à temps partiel sur trois déclare travailler moins (23 heures par semaine en moyenne) faute d’avoir trouvé un temps complet (39,6 heures en moyenne). Plus faiblement diplômés, plus jeunes et occupant des postes non qualifiés, les salariés « contraints » au temps partiel connaissent aussi une plus forte récurrence du chômage et un moindre accès à la formation. En revanche, ceux qui ont « choisi » d’exercer leur temps partiel ont des conditions d’emploi proches des salariés à temps complet. Les deux catégories perçoivent bien sûr de moindres rémunérations. Ils ne parviennent pas toujours à accéder à l’assurance maladie ou à valider des trimestres pour leur pension de retraite. Les banques leur ouvrent difficilement l’accès au crédit et les bailleurs celui au logement locatif.

L’insécurité dans l’emploi, qui touchait hier les secteurs sensibles aux variations de la conjoncture comme le bâtiment et l’industrie, s’étend progressivement aux salariés du commerce. Ceux-ci pratiquent des amplitudes horaires importantes pour satisfaire les clients, que ce soit dans les centres d’appels, les services à la personne (comme celles des assistantes maternelles) ou encore des services à horaires décalés (nettoyage par exemple).

La précarité reste toutefois concentrée sur la classe d’âge des 20-24 ans, notamment les 20 % de cette catégorie sortis de l’école sans diplôme ni qualification. Quand ces jeunes, à qui aucun mécanisme de rattrapage n’est proposé, finissent par accéder à l’emploi, la plupart rejoignent les rangs des actifs peu qualifiés et des travailleurs pauvres dont on peut prévoir l’augmentation continue en raison de la persistance du chômage. Dans un pays où le lien entre statut social et réussite scolaire est très étroit, obtenir un diplôme après avoir quitté le système scolaire est rare. Quand ces bataillons de salariés précaires pourront-ils espérer décrocher le sésame d’un CDI à temps plein ? Le témoignage de David, jeune ouvrier intérimaire d’un sous-traitant de Peugeot, est relaté par Florence Aubenas dans Le Monde : « C’est con comme le loto, mais on se dit pourquoi pas moi ? » Et Aubenas de conclure : « Ce qui était une fatalité pour les pères, devient un rêve pour les fils. »

Salariés sous pression

Au travail, les salariés sont soumis à des exigences de productivité de plus en plus fortes. À l’usure du corps du travail manuel ou physique s’ajoutent les « soucis » des activités de service. L’intensification du travail se traduit par une augmentation des cadences et des problèmes que chacun doit résoudre, une demande de responsabilité croissante engendrant le sentiment d’être seul[2], de « ravaler » son métier et de bâcler le travail.

L’enquête « Surveillance médicale des expositions aux risques professionnels » réalisée par le ministère du Travail a, pour la première fois en 2010, évalué à 12 % la proportion des salariés qui, au cours des douze mois précédant l’enquête, ont interrompu ou refusé une tâche pour préserver leur santé ou leur sécurité. Les mêmes sont exposés à davantage de risques professionnels et ont plus d’accidents de travail. Pour les auteurs de l’enquête, ces situations tiennent tout autant à la nature du poste qu’à l’organisation du travail et aux relations sociales avec les collègues, les supérieurs hiérarchiques ou le public. Les interruptions ou le refus d’une tâche pour des raisons de sécurité surviennent dans tous les secteurs, concernent tous les statuts d’emploi, toutes les catégories socioprofessionnelles.

Les interruptions ou le refus d’une tâche pour raison de sécurité concernent tous les secteurs et toutes les catégories socioprofessionnelles.


Les plus exposés sont des salariés exerçant de façon isolée des métiers de service physiquement et psychologiquement exigeants ; des salariés harcelés qui se sentent mal dans leur travail, en conflit avec leur hiérarchie ou leurs collègues ; ceux du secteur de la santé, de l’action sociale ou de la sécurité qui, en contact avec le public, se sentent agressés ; les ouvriers de métier exerçant des métiers pénibles et dangereux, des OS fragilisés effectuant un travail industriel et très encadré ; des salariés stressés subissant les revers de l’autonomie et des responsabilités ; enfin, catégorie plus floue, ceux peu exposés, déresponsabilisés ou limités dans leurs activités à cause d’un problème de santé…

Insécurisés, les salariés se sentent aussi vulnérables face aux changements d’organisation. La crainte du licenciement, des délocalisations ou simplement de changements d’horaires les empêche de se projeter dans l’avenir. Une impossibilité source de démotivation et de désinvestissement.

Sortir du discours culpabilisateur

Fortement fragilisées dans l’emploi comme au travail, ces franges de nos concitoyens sont aussi déstabilisées par le discours ambiant sur la crise. La croissance ne repart pas ? La faiblesse de leur consommation est en cause. Les entreprises n’arrivent pas à s’approvisionner en crédits ? Leur comportement d’épargne en est l’origine. Pis, dans la « guerre économique » qui nous oppose aux pays émergents et autres pays exportateurs, ces salariés seraient un handicap majeur pour l’économie française. Les plus âgés seraient bardés d’avantages acquis et peu enclins au changement pour aider à se positionner sur les segments les plus productifs. Les plus jeunes, incapables de réussir à l’école, seraient peu motivés à investir davantage le travail. Pères comme fils, ils ne seraient pas adaptables aux besoins de la concurrence internationale. Ils seraient pessimistes alors qu’on leur demande de se battre. Ils seraient déboussolés alors qu’ils devraient reprendre leur destin en main et se lancer à la conquête des marchés… Bref, tout un pan du corps social serait sans élan vital et traumatisé par la mondialisation. La rigidité des règles qui le protègent serait même un facteur essentiel de la dégradation de la compétitivité française, de son manque d’attractivité pour les investisseurs étrangers. Pour les salariés français, habitués à un État-providence généreux, serait donc arrivée l’heure des réformes structurelles courageuses et des choix douloureux mais inévitables…

En sécurisant le retour sur investissement des actionnaires à des niveaux élevés, l’entreprise reporte les risques de son activité sur les salariés.


Cette dégradation des formes d’emploi et des conditions de travail, assortie d’un discours dominant guerrier et culpabilisateur, trouve ses origines dans la financiarisation de l’économie. Celle-ci a modifié la fonction de l’entreprise, devenue l’outil de rémunération des actionnaires. La priorité à la rentabilité immédiate influence le choix des productions et des services. Elle provoque la compression des coûts du travail et réduit le pouvoir de négociation des travailleurs pour réclamer de meilleures conditions d’emploi et un meilleur salaire. En sécurisant le retour sur investissement des actionnaires à des niveaux élevés, l’entreprise reporte les risques de son activité sur les salariés. Les conséquences en termes de transferts sociaux (assurance chômage, assurance maladie, minima sociaux), dont le financement est intrinsèquement lié au travail, sont supportées, en fin de compte, par l’ensemble de la société.

Les politiques, y compris les partisans d’une économie régulée, semblent impuissants face à cette tendance de fond. Pourtant, comment ne pas voir, dans la déferlante des crises depuis 2008, l’incapacité du marché à structurer, par sa dynamique propre, l’ensemble de l’organisation matérielle de nos sociétés ? Comment ne pas voir, dans la persistance et l’approfondissement de ces crises, une invitation à cesser de regarder le travail comme le carburant d’une consommation qui, en réalité, détruit la planète ? Une incitation à imaginer des solutions originales à la dégradation des situations et des conditions du travail ? Quelques jalons permettent d’ores et déjà d’esquisser ce new deal dans une économie de modération et de partage.

Pour un partage ordonné du travail

Le « travail décent » est un concept avec lequel l’Organisation internationale du travail propose un cadre de régulation sociale valable pour les pays en développement comme pour les démocraties avancées. Il s’agit de garantir à tout salarié la possibilité d’exercer un travail productif et convenablement rémunéré, assorti de conditions de sécurité sur le lieu de travail et d’une protection sociale pour sa famille. Le travail décent donne aux individus la possibilité de s’épanouir et de s’insérer dans la société, ainsi que la liberté d’exprimer leurs préoccupations, de se syndiquer et de prendre part aux décisions qui auront des conséquences sur leur existence. Il suppose une égalité de chances et de traitement pour les femmes et les hommes. L’économie de marché se trouverait ainsi encadrée par des normes sociales fondamentales, complétée par le droit du travail issu d’une juste articulation entre la loi et la négociation collective au niveau de chaque pays[3].

Pour se conformer à cet agenda du travail décent, un partage « ordonné » du travail pourrait offrir un horizon prometteur. Un détour par la mise en œuvre des 35 heures s’avère nécessaire. Les lois Aubry (1998 et 2000), en incitant les entreprises à la création de nouveaux emplois en contrepartie de la réduction du temps de travail de leurs salariés, ont donné corps à un partage offensif. Entre 1998 et 2002, la durée du travail effective a baissé d’un peu plus de 6 %. Sur la même période, l’équilibre créé par cette baisse, la modération salariale, les gains de productivité et les aides de l’État a conduit à la création de 350 000 postes, « sans déséquilibre financier apparent pour les entreprises[4] ».

Mais la seconde loi Aubry (2000) de généralisation des 35 heures, en réduisant la pression sur la création d’emplois et en autorisant la modulation du temps de travail sur tout ou partie de l’année, a eu pour corollaires l’intensification du travail et l’accroissement de la flexibilité, l’augmentation des plages horaires et la désarticulation entre temps de travail et rythmes de la cité. Dans leurs premières évaluations de la RTT, des chercheurs soulignent la dégradation des conditions de travail des ouvriers et des employés notamment, confrontés à l’introduction de la flexibilité, et pour certains à la diminution de leur rémunération, du fait des politiques de modération salariale[5].

Pour réinvestir la question du partage du travail, il convient de reprendre à nouveaux frais l’évaluation des 35 heures.


Pour réinvestir la question du partage du travail, il convient de reprendre à nouveaux frais l’évaluation des 35 heures en France, comme il convient, dans un scénario de plus en plus probable de croissance atone et de faible productivité des pays de la zone euro à l’horizon 2020, d’évaluer les politiques réussies de partage du travail dans d’autres pays européens : chômage partiel en Allemagne, temps partiel aux Pays-Bas (surtout féminin) reposant sur des choix individuels, marchés transitionnels dans les pays scandinaves avec le recours aux demandeurs d’emploi pour remplacer des salariés en congés sabbatiques, congés de formation ou pour raisons familiales…

Ces expériences nous invitent à réfléchir aux façons de redonner du pouvoir aux citoyens sur les temps de leur vie, par un partage du travail dynamique et réversible tout au long de la vie. Le temps ainsi libéré pourra être employé à un retrait du marché du travail. Dans un cadre à définir par négociation collective et en tenant compte des intérêts des parties prenantes, ce retrait servira à acquérir une formation qualifiante, à prodiguer des soins aux proches, à mener à bien un projet personnel… La place libérée momentanément par un salarié sera accessible à ceux provisoirement exclus du marché. Cette démarche conduirait à une redistribution des temps sociaux, plurielle et choisie, tenant compte des potentialités économiques des pays à produire des richesses durables, comme des capacités et des désirs des citoyens à s’investir au travail ou dans d’autres activités à forte « valeur ajoutée » sociale.

Le ralentissement économique de la zone euro offrirait ainsi une opportunité inespérée de redistribution du travail, utile à la réduction du chômage et à la préservation des ressources naturelles.

Les atouts de l’Europe

Ceux des pays européens qui partagent une monnaie unique connaissent une récession et les institutions présidant à leur destin commun montrent des signes inquiétants d’impuissance, que l’on espère provisoires, car avec plus de cinquante ans d’histoire commune de paix et de prospérité, un parlement élu au suffrage universel, l’Europe reste à ce jour le modèle le plus abouti d’intégration régionale. Elle peut se prévaloir de la longévité de sa construction (qui a notamment permis d’expérimenter des mécanismes de rattrapage facilitant l’inclusion rapide de pays peu développés), de son exemplarité politique (avec la plus forte concentration de régimes démocratiques à l’échelle mondiale), de son haut niveau de développement économique et social (qui ouvre la voie à un rapport plus apaisé à la croissance, et plus favorable à la prise en compte des problématiques liées à la protection de l’environnement).

Notons enfin que la zone euro compte pour plus d’un cinquième dans le produit intérieur brut mondial, se situant en deuxième position derrière les États-Unis. Elle occupe la première place dans le monde pour les exportations et les importations de biens et de services. Elle dispose donc de moyens suffisants pour développer un modèle social se caractérisant par un haut niveau de protection des personnes contre les aléas de l’existence. Elle en porte même la responsabilité vis-à-vis du reste du monde : si nous, Européens, renonçons aux institutions qui donnent corps au travail décent, alors quel horizon pour les autres ? L’ensemble des forces sociales et les experts les plus rompus les y invitent : les pays de la zone euro doivent renoncer aux politiques d’austérité budgétaire. Ils seraient plus avisés de donner une impulsion vigoureuse à l’émergence d’un nouveau contrat social, plus adapté aux nouveaux visages du monde du travail, et à mettre ainsi fin aux incompréhensions mettant à l’épreuve la solidarité des peuples. Trois principes pourraient présider à ce new deal européen : travailler à la « décroissance » des inégalités en instaurant un « revenu maximum acceptable » et une « dotation inconditionnelle d’autonomie »[6] ; assurer à tous des droits de tirage gratuits sur des biens essentiels et des services publics ; associer enfin des protections universelles à tous les travailleurs, quel que soit leur statut à l’égard de l’emploi.

Il est important de revigorer les institutions du marché du travail et de la sécurité sociale, par une participation informée des citoyens et des acteurs de la société civile.


Un changement de modèle de cette ampleur contribuera au ré-encastrement de l’activité productive dans des choix de société et dans les contraintes liées à l’environnement et à la préservation de la planète. Il revient aux politiques que nous choisissons et à nos institutions démocratiques d’en assurer les conditions de possibilité, en s’écartant des discours belliqueux de compétition généralisée et de culpabilisation des travailleurs, des chômeurs, des jeunes... D’où l’importance de revigorer les institutions du marché du travail et de la sécurité sociale, par une participation informée des citoyens et ceux des acteurs de la société civile qui travaillent à l’innovation et à la solidarité, pour imaginer collectivement les choix possibles et pour avoir confiance en notre capacité à les faire exister.


[1] L’image est employée par Philippe Askenazy et Rokhaya Diallo (dir.), « Face à la précarisation de l’emploi, construire des droits pour tous », Terra Nova, avril 2013 [en ligne sur www.tnova.fr].

[2] Cf. le dossier « Le travail, facteur d’isolement ? ». Projet, n°323, octobre 2011.

[3] L’Union européenne, elle aussi, a retenu six dimensions pour consolider dans une approche multidimensionnelle la qualité du travail : santé et sécurité au travail et conditions de travail, rémunération attachée à l’emploi, organisation du temps de travail et conciliation entre travail et vie personnelle, sécurité de l’emploi et protection sociale, dialogue social et relations professionnelles, formation tout au long de la vie. Pour améliorer le bien-être des salariés au travail, ces dimensions devraient figurer parmi les indicateurs de mesure de la richesse de nos sociétés.

[4] Alain Gubian et al., « Les effets de la RTT sur l’emploi : des simulations ex ante aux évaluations ex post », Économie et statistique, n° 376-377, 2004, pp. 25-54.

[5] Philippe Askenasy et al., « La réduction du temps de travail 1997-2003 : dynamique de construction des lois ‘Aubry’ et premières évaluations », Économie et statistique, n° 376-377, 2004, pp. 153-171.

[6] Comme le proposent Vincent Liegey et al., Un projet de décroissance. Manifeste pour une dotation inconditionnelle d’autonomie, Les éditions Utopia, 2013.

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